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Publié le 20/02/2006

Rêve de fer de Norman Spinrad

[The Iron Dream, 1972]

1ERE PARUTION FRANCAISE AUX ED. OPTA, NOV. 1973
REED. FOLIO SF, MAI 2006

Par Franz

Le polémique Rêve de fer de Norman Spinrad, le plus francophile des écrivains SF américains, est une uchronie délirante et inclassable qui ne peut laisser le lecteur indifférent. La réédition tant attendue de cet opuscule a d’ailleurs provoqué le débat dans le landerneau SF, à propos de la couverture : la première réimpression faite par Folio SF a été pilonnée parce que l’illustration en a finalement été jugée un tantinet agressive... Le genre d’autodafé qui laisse un goût de cendres dans la bouche si il ne venait justement en parfait complément de la thématique abordée ! Coûteux mode de promotion qui ne manquera pas, au passage, d’affoler les abonnés du collector et autres éditions rares.


Le travail du führer à l’intérieur du poulailler :
Pour celui qui n’a jamais lu le livre, la première approche est plutôt désarçonnante : en fait « Rêve de Fer » n’est que l’emballage d’un autre livre, Le seigneur du svastika, œuvre de SF tendance Heroic Fantasy, primée par le Hugo 1954, applaudie par P.J. Farmer et Michael Moorcock, rédigée par un obscur écrivain d’origine autrichienne, un certain Adolf Hitler, dont la biographie figure également dans l’ouvrage, ainsi qu’une postface à tendance psychanalytique qui ferait rire si les références ne donnaient froid dans le dos à tout être humain normalement constitué.

Espèce de bon aryen :

Le héros du « Seigneur du svastika », Feric Jaggar est un purhomme, c’est-à-dire un être génétiquement pur que les hasards et les traîtrises de l’Histoire ont propulsé en Borgravie, nation dominée par les métis, mutants et autres créatures aux gênes douteux. Son rêve ? Rejoindre sa patrie, la République du Heldon, seule nation du monde préservée et dominée par les purhommes. Sa rencontre avec Bogel, le chantre du parti de la renaissance humaine dans la fameuse taverne du Nid d’Aigle va changer le cours de son destin. De l’embrigadement au parti à l’avènement du totalitarisme dans une ambiance de purification ethnique et de guerre finale, les étapes sanglantes et glorifiées au son des bruits de bottes amèneront à un final hallucinant... En résumé, le cousin hyperboréen de Conan enfourche sa bécane et va casser du mutant en chantant Lili Marlene.

Wunderbaratin :

Peut on rire de tout ? Il paraîtrait que oui, mais pas avec n’importe qui. [NDCC : rendons à César ce qui appartient en l’occurrence à DESPROGES] En l’occurrence, on aurait du mal à faire un procès d’intention en la matière à Norman Spinrad, lui-même d’origine juive. Alors, mauvais goût ? Jawohl ! Mais seule une farce de ce tonneau réussit justement à atteindre sa cible. Le manichéisme bêlant d’un héros digne du Fafhrd de Leiber ou du Gor-man de John Norman possède intrinsèquement une force symbolique dans son infantilisme : le guerrier invincible aux biscotos stéroïdés, à la crinière blonde [opulente ou rasée selon les modes et les époques] et au regard bleu d’acier démontre à quel point certaines formes romanesques simplistes [et je n’accuse aucun auteur d’Heroic Fantasy], basée sur des mythologies primaires de l’homme idéal peuvent être nauséabondes dans l’intolérance sui generis.

D’autre part, cela nous fait toucher du doigt la facilité avec laquelle la morale collective peut se laisser glisser avec nonchalance vers les pires idéologies. Ce tropisme totalitaire endémique aux sociétés humaines, fort bien évoqué par I. Mc Leod dans les Iles du soleil, n’est pas disséqué de manière académique par Spinrad, mais au contraire vécu de l’intérieur un peu comme ces livres-dont-vous-étes-le-héros, contes virils pour ados en mal d’aventures. La quête du Graal ou de l’Anneau y est simplement remplacée par d’autres mythes, qui peuvent sembler dérisoires et absurdes mais qui furent tragiques en des temps pas si lointains, que ce soit le Reich millénaire ou le Lebensraum.

Dessine moi une croix gammée :

Alors pourquoi une Kolossal farce pour démonter le mécanisme de la montée du totalitarisme intolérant en général et du nazisme en particulier ? Tout d’abord par provocation : ce qui pourrait sembler un pamphlet pro nazi [impression qui, j’insiste, ne saurait résister plus longtemps que la lecture d’une demi page] s’avère au premier degré une approche agressive et infantilisante du sujet et ne peut manquer de provoquer la controverse, voire même d’actionner les fourches caudines de certains censeurs ; l’important est après tout de raviver le sujet et de ne pas le laisser enterré dans l’épaisseur des livres d’Histoire, quitte à verser du sel sur des plaies jamais refermées.

Cette exhumation quasi indécente par son ton jubilatoire monte rapidement au second degré en présentant l’obscur auteur du seigneur du svastika comma ayant été primé par le Hugo 54, qui dans notre continuum spatio-temporel n’a jamais été attribué entre Alfred Bester en 53 et Clifton&Riley en 55, vieille private joke du fandom. On tombe ainsi dans la dérision extrême d’un sujet que le politiquement correct voudrait traiter de manière plus austère...

Le nazisme aurait il alors été un mauvais rêve ? Le délire enfiévré d’un piètre écrivain de SF ? C’est ce que démontre magistralement Spinrad : oui, c’est un cauchemar de très mauvais goût, qui ne peut prendre forme que dans une très médiocre fiction. Mais pourtant ceci est réellement arrivé. Alors quoi ?

C’est le troisième étage de la fusée explosive assemblée par Spinrad : c’est arrivé alors que cela aurait du rester du domaine de la SF, une histoire à dormir debout tellement la banalisation d’une telle horreur dépasse l’entendement des humains qui se voudraient « civilisés ». Et les symboles et les mythes les plus simples peuvent parfois porter les idéologies les plus ignobles si on n’y prend garde. C’est là l’avertissement caché du bouquin : l’ouverture de la boîte de Pandore et du déchaînement des monstruosités se cachent sous des atours bien innocents et simplistes.


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Ouvrage dérisoire mais primordial, Rêve de fer est une lecture indispensable qui comblera d’aise le lecteur avide de trouver de multiples facettes dans une œuvre à priori facile à aborder.

La préface rock’n roll de Roland C. Wagner, proposé par cette réédition, est également un régal. Ce chef d’œuvre [car c’en est un] est à ranger entre 1984 d’Orwell et Le zéro et l’infini de Koestler, rayon "Attention Danger !"