Richard Kelly est un mystère. Mixant science-fiction débridée et chronique familiale, propos sociaux culturels néo-marxistes et déviances pop, hermétisme et limpidité, ses films en tant que réalisateur (Donnie Darko, Southland Tales et The Box) ou scénariste uniquement (Domino) se livrent à un jeu d’équilibriste entre un fan-service avoué à la culture moderne et un engagement intransigeant vers un cinéma différent, révolutionnaire et contre-culturel ; une dualité qui plonge tant ses fans que ses détracteurs dans des nuits blanches à répétitions, hantées par les questions sans réponses qui parsèment chacune de ses œuvres.

Prises indépendamment, celles-ci laissent en effet perplexe ; cependant, considérées conjointement, elles témoignent d’une démarche cohérente, certes ludique, mais animée d’une foi sincère en certaines valeurs morales et humaines. Dans son dernier opus, Richard Kelly se montre moins mystérieux qu’à l’ordinaire. The Box constitue, au-delà de ses qualités intrinsèques, le mode d’emploi d’une filmographie déjà incroyablement riche pour un auteur aussi jeune, et jette un éclairage sur ses intentions et ses finalités.


« You are the experiment » (The Box)


S’inscrivant dans l’Amérique bourgeoise des années 1970, une nation frigorifiée dans un hiver politique et moral, The Box se révèle l’œuvre la plus personnelle de Richard Kelly. L’action se déroule en 1976 et se concentre autour d’un jeune couple en construction, Norma et Arthur Lewis ; ce dernier participe au projet spatial Viking.

James Richard Kelly est justement né en plein coeur des seventies, le 28 mars 1975 en Virginie ; son père travaillait sur les capteurs visuels de ladite sonde martienne Viking, et Richard grandit dans un cadre pavillonnaire qu’on devine issu du rêve américain des années 1950.
Ce cadre, qu’on présuppose relativement aisé, permet à Kelly de mener à leur terme des études cinématographiques à la prestigieuse School of Cinematic Arts de l’University of Southern California, où ont été formés tous les réalisateurs actuels labelisés « Hollywood », et d’où sont sorties des pointures comme George Lucas, Robert Zemeckis et John Milius. Rien ne prédisposait donc le petit Richard à une carrière hors-normes.

Si les personnages des films de Richard Kelly sont, par mimétisme, tous issus d’un milieu social riche (Domino), célèbre (Southland Tales), ou a minima bourgeois (Donnie Darko), Kelly égratigne en retour assez allègrement la rigidité morale des institutions américaines, notamment celle de son système éducatif (il a été membre de la fraternité Phi Delta Theta qu’il expédie d’un bon direct dans le pif dans Domino) ; cependant, Kelly ne reniera jamais la valeur typiquement américaine du foyer familial – dont la construction est au cœur du propos de The Box.

La tendance à la rébellion néo-marxiste de Richard Kelly ne le conduit pourtant pas à réaliser des films sociaux purs et durs à la Ken Loach, mais des films socialement moins âpres, plus provocateurs dans leur forme et dans leur désinvolture, plus artistiques en somme. Kelly cultive la même attirance pour la satire et la dérision qu’un autre rescapé de l’USC, Gregg Araki, le réalisateur de Nowhere, un film sur la sexualité et la perdition de la jeunesse dorée américaine, proche parent de Southland Tales (Frank le lapin prophétique de Donnie Darko est interprété par James Duval, le héros de Nowhere – difficile de n’y voir qu’une coïncidence).
On arrêtera les comparaisons en rapprochant la démarche de Kelly sur ce point (les jeunes, le sexe, la drogue) à celle des Moins que zéro de Brett Easton Ellis.


« Scientists are saying that the future is going to be far more futuristic than they originally predicted » (Southland Tales)


Si Richard Kelly ne fait pas que dans le réalisme social, c’est parce qu’il aime la science-fiction. The Box est l’adaptation très libre de la nouvelle « Button, Button » de Richard Matheson, où un mystérieux individu propose au couple Lewis de pousser un bouton qui aura deux conséquences : premièrement, tuer quelqu’un qu’ils ne connaissent pas ; deuxièmement, leur faire gagner un gros paquet d’argent). Richard Kelly déroule un scénario de science-fiction paranoïaque, typique des années 1970, qui évoque tout autant La Quatrième dimension que L’Invasion des profanateurs de Jack Finney.

Le personnage d’Arthur Lewis est un passionné de SF, ferveur transmise à son fils. Et c’est la science-fiction, ou plus précisément sa propension à concevoir l’impossible, qui à partir de la nouvelle de Matheson, texte qui n’était qu’une astucieuse short story à chute, permet d’extrapoler : dans le film, le mystérieux individu a acquis des pouvoirs extra-sensoriels après une expérience paranormale, et le pacte qu’il propose n’est qu’un minuscule élément d’un projet trans-galactique pharamineux.
L’histoire de The Box est celle qu’un gamin friand de science-fiction se plairait à imaginer, captivé par un sense of wonder formalisé par Arthur C. Clarke dans la citation reprise par Kelly dans le film : « Any suficiently advanced technology is indistinguishable from magic. ».

Non seulement Richard Kelly voue une déférence à la science-fiction dans son glorieux passé (il cite nommément Philip. K. Dick dans Southland Tales ; il a aussi écrit une adaptation du Berceau du chat de Kurt Vonnegut – encore dans ses tiroirs à ce jour), mais il l’exploite également dans sa post-modernité la plus totale, faisant de Donnie Darko et Southland Tales de purs films de nerds.

Donnie Darko tient en premier abord d’un délire ambigu « lynchien » : c’est l’histoire d’un jeune lycéen, Donnie Darko, qu’un lapin en peluche géant vient visiter lors de ses crises de somnambulisme pour le prévenir de la fin du monde. Les visites du lapin influencent petit à petit le quotidien de l’adolescent : celui-ci échappe à la chute d’un réacteur d’avion dans sa chambre, puis il voit des fluides sortir du ventre des gens ; mieux, il se fait une petite amie et connaît sa première relation sexuelle, avant finalement de mourir, sans que la fin du monde annoncée n’arrive.

Raconté comme ça, le propos du film peut paraître abscons. Pourtant, le matériel complémentaire (le livre de Roberta Sparrow, l’un des personnages excentriques du film ; et les commentaires de Richard Kelly lui-même) ne laisse aucune ombre dans le script, à tel point que n’importe quel spectateur peut savoir le fin mot de l’histoire en consultant Wikipédia. On le fait donc bref ici : un univers tangent au monde réel apparaît spontanément et menace l’équilibre du monde réel.

Donnie incarne l’élu chargé de détruire cet univers tangent avant que son instabilité exponentielle ne provoque la chute des deux mondes. Tout ce qui se passe autour de lui, les agissements des personnages secondaires, ne sont que des vecteurs guidant Donnie à la compréhension et à l’accomplissement de sa quête, quête qu’il accomplit en renvoyant un artefact (le réacteur) dans le monde réel à l’aide de ses pouvoirs de télékinésie temporelle. Une version clairement moins poétique et mystérieuse, mais ça montre la nerditude avancée de Kelly – le scénario évoquant en grande partie ceux de certains jeux vidéo, tant dans son fond que dans son déroulé narratif.

Le script de Donnie Darko reste simple, tout bien considéré, comparé à celui de Southland Tales.

En grand admirateur de Stephen King et de sa sérialisation de La Ligne verte, Richard Kelly découpe son récit en six épisodes, eux-mêmes déclinés en deux supports : les trois premiers en comics, les trois derniers en film. Si elle fait preuve d’une volonté artistique louable, cette séparation explique en grande partie le désaveu de nombre de ses fans qui n’ont pas saisi la démarche, voire n’en ont même pas été informés (car le film est totalement incompréhensible sans la lecture préalable du comics) ; tout cela est dommageable, car Southland Tales est de loin l’œuvre la plus riche et la plus ambitieuse de Kelly, et une des rares œuvres de science-fiction contemporaines qui ne soit pas en retard sur son temps.

Abandonnant la perspective attendue d’un futur où l’humanité déclinera à petit feu, Kelly, reprenant son principe d’univers tangentiel, lui préfère un futur où l’humanité mourra dans le bruit et la fureur (il inverse à ce sujet la formule de T. S. Elliot : « This is the way the world ends. Not with a whimper but with a bang »). Il décrit dans Southland Tales une uchronie contemporaine où les États-Unis sont plongés dans la tourmente de la 3e Guerre Mondiale, après que le Texas ait été bombardé de têtes nucléaires par des terroristes musulmans. Cet état de guerre sert aussi de prétexte fumeux à des institutions gouvernementales qui ne perdent pas de temps pour mettre en branle une politique étatiste sécuritaire outrancière, qui passe en premier chef par un contrôle absolu du Net, à travers l’USIdent (le pendant « www » de Big Brother) qui impose aux internautes de se logger avec leur empreinte digitale pour accéder à Internet.

Dans ce contexte pressurisé, l’histoire suit le parcours de Boxer Santaros, une star du cinéma (interprété par The Rock), amnésique depuis son réveil en plein cœur du désert du Nevada. Sur sa route, il tombe sur Crystal Now, une star du porno (Sarah Michelle Gellar) qui lui fait croire qu’ils travaillaient ensemble sur des repérages pour leur prochain film. Santaros se plonge alors dans le script que lui fournit Crystal, une étrange histoire apocalyptique, mettant en scène le flic Jericho Cane et l’avènement d’un second messie. Le script prend rapidement possession de Santaros qui finit par se prendre pour Jéricho Cane lui-même.
Là où ça se corse, c’est que le script a en réalité été télécommandé par la société Treer, la principale multinationale de cet univers, à l’origine des zeppelins guerriers et d’une alternative à l’énergie pétrolière : l’électricité sans fil, générée par des installations océaniques abyssales à partir d’ondes mystérieuses basées sur le mouvement terrestre, et ce à l’aide du phénomène d’intrication quantique (phénomène au cœur de la nouvelle « Lumière des événements » de Greg Egan) – une nouvelle énergie qu’a par ailleurs dévoyée Treer pour doper les soldats américains dans le Golfe…

Southland Tales s’impose comme un state opera californien mystique, prospectif, hard-science, débordant d’idées et de personnages. Kelly se sert des outils modernes de la science-fiction, de tous ses outils, pour mener à bien sa réflexion sur l’état anxiolytique de la société américaine, post-11 septembre, et pré-apocalyptique (59% des Américains pensent que les événements de l’Apocalypse de Jean vont survenir, et 25% estiment que les attentats du 11 septembre sont prédits dans la Bible). Southland Tales est, en outre, sous l’un de ses nombreux aspects, l’une des premières œuvres importantes sur le rôle et l’impact d’Internet dans la société moderne.

On a dit que Richard Kelly aimait la SF, on peut étendre son intérêt aux mauvais genres en général ; il cite régulièrement en référence Peter Weir, Terry Gilliam, James Cameron, David Fincher… Il montre également une prédilection marquée pour l’actioner des années 1980. Domino, la biographie romancée et survitaminée de la célèbre chasseuse de primes Domino Harvey, est un hommage massif au genre : Kelly paraphrase à plusieurs reprises le Die Hard de John McTiernan ; le tatouage de Domino, Tears in the rain, fait référence au Blade Runner de Ridley Scott ; les braqueurs portent des masques de femmes de présidents américains là où ceux de Point Break portaient ceux de leurs maris. On trouve justement dans les castings des films de Kelly : le Patrick Swayze du film de Kathryn Bigelow, mais aussi le Christophe Lambert d’Highlander. Enfin, pour leur premier rancard, Donnie Darko et sa copine vont voir Evil Dead au cinéma avant que l’écran ne se transforme en portail (comme dans le Last Action Hero du même McTiernan).
Mais, évidemment, tout hommage chez Richard Kelly est subversif.


« There are three kinds of people in the world, the rich, the poor and everyone in between » (Domino)


Si les films de Richard Kelly fourmillent d’idées et de théories de science-fiction, cette dernière reste malgré tout un contexte – un contexte érigé comme une défense face à un environnement social hostile. Au-delà de ce que certains de se détracteurs pourraient qualifier de fatras pseudo-scientifique, ce sur quoi ils n’auraient pas complètement tort, les œuvres de Richard Kelly s’inscrivent comme des discours critiques sur l’avènement socioculturel occidental.

The Box est un rendu cynique du modèle américain. Ce modèle, déjà mis en perspective dans American Beauty et dont Donnie Darko s’avère dans la tonalité assez proche, est présenté comme un modèle enneigé sous des valeurs terriennes et matérielles, et proprement égoïstes, (les Lewis s’inquiètent pour leur devenir financier au lieu de s’inquiéter de leur devenir moral) et qui n’a plus que le rêve de l’espace à offrir à ses occupants. James Arlington Steward, l’individu mystérieux de The Box, explique ainsi à Norma Lewis qu’il a choisi des boites, car c’est ce qui symbolise le mieux la sclérose du fonctionnement social : les gens vivent dans des boites, prennent des boites pour aller travailler dans des boites, avant de mourir et d’être enterrés dans des boites. C’est ce modèle qui a vu grandir Richard Kelly et qui a tenté vainement de le mettre à son tour dans une boite. À l’instar du placebo censé guérir Donnie Darko de ses crises d’insomnies, c’est ce modèle qui sert de garde-fou instable à un monde moderne aliéné prêt à imploser.

Dans Domino, son œuvre la plus violemment défensive, Richard Kelly livre une peinture acide du monde télévisé et du fameux rêve moderne des quinze minutes de gloire prophétisées par Andy Warhol. On y suit la montée en puissance de la chasseuse de primes Domino Harvey, de la tentative du système télévisé de s’emparer de son iconographie via une émission de real-tv, qui la filme au quotidien et à laquelle participent Brian Austin Green et Ian Ziering, deux anciens acteurs stars de la série Beverly Hills 90210. Ce suivi au quotidien dérape lorsque le patron de Domino met au point un coup monté afin de détourner de l’argent, motivé par le besoin de financer une opération médicale que le système social ne peut prendre en charge. Camouflé sous une intrigue faussement déstructurée d’actioner eighties, Domino exprime avant tout la lutte d’individus isolés ou exilés contre des barrières sociales, contre la culture de masse, contre le formatage intellectuel et contre la négation de leur individualité. Comme le dit Kelly lui-même, « Tous les actes de Domino ne ramènent qu’à ça. Quand elle défonce une porte ou pointe une arme sur quelqu’un, c’est moins par goût que par dégoût de cette déchéance, de cette apocalypse culturelle. » [1].

Dans Donnie Darko, que Richard Kelly a conçu comme un anti-teen movie, il tourne en dérision la glorification d’un coach de la concentration, modèle à penser hypocrite de son lycée ; a contrario un professeur ayant fait lire du Graham Greene à ses élèves est exclu, car l’un de ses romans mentionne un acte de vandalisme semblable à celui perpétré dans l’école – Kelly ironise là les accusations souvent perpétrées à l’encontre de la littérature ou du cinéma de genre, et aux jeux vidéo, lors d’actes criminels (tels que l’incident de Columbine), pour les retourner et montrer que les actes immoraux sont pratiqués par ceux-là mêmes qui professent la moralité.
Juste retour des choses, dans la vie réelle, on retiendra l’anecdote ironique du pasteur californien ayant porté plainte contre l’école publique fréquentée par sa fille, une adolescente de quinze ans, qui a osé diffuser Donnie Darko en classe (au motif de « gross obscenities, various types of deviant sexual activity, and misogynistic fantasy. »)

Kelly tire aussi sur le tabou du sexe. Donnie, natif de la ville de Middlesex, est obsédé par le sexe et il n’est pas innocent que son visiteur/déclencheur soit un lapin, en réalité le costume porté par le petit ami de sa sœur, un petit ami fantasmé puisque Donnie ne l’a jamais vu. Le discours associé sur la sexualité des Schtroumpfs confirme cette obsession. Ce tabou est également l’une des thématiques de Southland Tales, dont Richard Kelly envisageait un temps d’en faire un film sur la sexualité des jeunes et son exploitation marchande (« Teen horniness is not a crime » est un leitmotiv du film).


Dans Southland Tales justement, le propos de Richard Kelly est plus global ; il s’étend cette fois sur l’ensemble de la société moderne, et n’est plus limité à certaines de ses émanations comme le système éducatif ou la télévision – ce film étant l’aboutissement d’une période de projets avortés, le réalisateur n’a pas restreint son discours. Southland Tales est un puzzle dont chaque pièce décrit l’une des faillites du système.
Kelly parodie Hollywood au travers des personnages de Boxer Santaros (Jericho Cane est le nom du héros interprété par Arnold Schwarzenegger dans La Fin des temps) et de Crystal Now (une star du porno qui fait des haïkus et anime des talk-shows philosophiques). Il ridiculise les jeux politiques, les arrangements et les tentatives de manipulation d’opinion (il tourne même en dérision sa propre sensibilité politique dans le groupuscule improbable des néo-marxistes) ; il moque la religion en l’énonçant comme un concours : quelle religion va gagner le grand concours de la fin du monde ? (Southland Tales est une adaptation post-moderne de l’Apocalypse que Kelly a écrit en réaction à la montée évangélique post-11 septembre) ; il caricature les institutions gouvernementales, militaires et économiques, à la façon de Terry Gilliam dans Brazyl et L’Armée des douze singes.

Plus globalement, Richard Kelly met en exergue l’engluement socio-politique de son pays : perte de valeurs (sociales et culturelles), perte de sens (individuels et politiques). Il décrit le climat anxieux et angoissé de son peuple, pointant non des coupables, mais la séparation d’un peuple sous deux courants politiques (qui ont perdu tout sens) comme une cause de l’état actuel des choses. Voilà comment le monde moderne finit : dans un marasme incompréhensible et que plus personne n’arrive à maîtriser, avant l’explosion finale.

Le leitmotiv de Domino, « There are three kinds of people in the world, the rich, the poor and everyone in between » (décliné dans Southland Tales en « There are three kinds of celebrity ass : athlete ass, actor ass and rock star ass ») exprime l’argument central des films de Richard Kelly : le fondement binaire de toutes choses en la société moderne, l’uniformisation de masse, l’impossibilité à toute individualité d’émerger au sein d’un monde où tout est régulé, le renoncement à voir d’autres chemins (d’autres « road not taken »), à sortir des box dans lesquelles la société est enfermée… fondement qui conduit petit à petit notre société et l’humanité à leur négation.

Ses œuvres imaginent alors d’autres chemins : l’univers parallèle de Donnie où celui-ci peut s’épanouir, devenir conscient et maître de ses actes, et faire l’amour, l’incursion de Domino au-delà des frontières bourgeoises de son monde qui lui permettra d’apprendre à être humaine (pleurer, prier et aimer), le double chemin au centre de la rupture spatio-temporelle de Southland Tales, le « somewhere in between » de The Box où Arthur Lewis, après avoir fait le choix de sa destinée, trouve le refuge, la paix et la fin des souffrances.


« Every living creature on this Earth dies alone » (Donnie Darko)



Là où la propension de Kelly à livrer des intrigues un brin rocambolesques s’arrête, c’est quand finalement celui-ci laisse parler, évoluer et vivre ses personnages, car à bien y regarder, au-delà du discours à large échelle sur la société et son devenir, les films de Kelly sont avant tout des drames intimistes.
Les héros de Kelly sont tourmentés (l’insomnie de Donnie, la double personnalité de Boxer Santaros) et affichent une souffrance (la déformation du visage de Arlington James Steward, celle du soldat Abilène). Ils sont également obsédés par l’idée de franchir une étape sociale (le sexe pour Donnie, la vie de couple pour les Lewis), cette obsession finissant par prendre la forme d’un isolement ou d’un renoncement (Domino décide de vivre en marge du monde). Tout cela engendre la peur : celle de mourir chez Donnie, celle de vivre chez Domino, celle d’assumer leur couple, et donc leur amour, chez les Lewis.
L’environnement social hostile, en partie responsable de cette souffrance, génère chez les héros une angoisse au sujet de la fin du monde (que ce soit leur monde personnel ou le monde entier), jusqu’à ce qu’ils conçoivent une échappatoire mystique (cet autre chemin), seule à même de résoudre leurs drames.
Le film Predictions, finalement échu à Alex Proyas mais que devait réaliser un temps Kelly, entre lui aussi dans cette schématique.

L’échappatoire mystique est chez Richard Kelly très empreinte de religion chrétienne. L’auteur est ouvertement obsédé par l’idée de l’apocalypse, mais aussi par celle du péché. À la tonalité aquatique (matricielle) de ses films, Kelly oppose régulièrement l’iconographie du serpent (l’énergie alternative de Southland Tales provient de la « tranchée du serpent ») et du péché originel auquel semble renvoyer la tentation d’appuyer sur le bouton de The Box.
Face au constat du péché, les héros de Kelly sont investis de pouvoirs ou de missions divines. Les fluides/chemins que voit Donnie sont appelés les God’s Channel, Donnie étant explicitement un élu de Dieu ; ces fluides renvoient à ceux qu’emprunte Arthur Lewis et qui le conduisent à la lumière ; Southland Tales narre l’avènement du second messie en pleine apocalypse divine (Ronald Taverner a l’âge du Christ à sa mort) ; Domino trouve une finalité à son errance en s’inventant une mission mystique (sauver une enfant qui aura, d’après les dires d’un prêtre itinérant, un rôle révolutionnaire crucial dans le futur).
Cette fidélité à l’imagerie chrétienne semble tenir en partie des croyances personnelles de Kelly, mais aussi de sa volonté ludique de jouer avec cette symbolique normalisée.
Cette prise de conscience mystique fait finalement de The Box une déclinaison moderne du 2001 de Clarke et Kubrick (le bouton rouge de la boite rappelant l’œil rouge de l’ordinateur HAL 9000).


« There’s only one conclusion to every story. We all fall down. » (Domino)


L’intrigue des films de Richard Kelly est alors simple dans son principe : elle se constitue d’épreuves, de tests aidant le héros à surmonter sa peur, à lui rendre un caractère humain qu’un schématisme social lui a retiré. Ces épreuves s’accompagnent d’une recherche d’un foyer (amoureux, familial ou autre) qui aide le héros dans sa lutte, qui lui apporte la compassion nécessaire à endiguer la souffrance (c’est de cette compassion que naît l’espoir, le sourire sur les lèvres d’Arlington James Steward). De fait, tous les héros de Richard Kelly finissent, voire meurent heureux, même si les circonstances les plus tragiques les entourent.

Dans The Box et Domino, l’accomplissement du héros se traduit par la « délivrance » d’un ou d’une enfant – l’enfant symbolisant le futur, ce qui vient après nous. The Box pose le dilemme social et humain suivant : doit-on laisser nos enfants suivre le chemin prédéterminé que nous avons suivi, les condamnant ainsi à rester aveugles et sourds au monde qui les entoure, ou les aider à ouvrir les yeux, même si cette ouverture signifie le renoncement à notre propre monde et l’acceptation de notre propre mort ?
Richard Kelly voit dans cette seconde alternative l’affirmation de la liberté humaine la plus absolue.


« Internet is the future. » (Southland Tales)



Sous la folie superficielle de Richard Kelly, folie rafraîchissante sous bien des aspects, se cachent des œuvres intimistes et croyantes.
Dopé par un amour inconditionné de la science-fiction sous toutes ses formes, Richard Kelly met en exergue les règles humainement et intellectuellement liberticides régissant la société moderne, prône une reconsidération de ses fondements, et l’annulation de tout dogme pour un retour à l’humain.

Même si le mystère Richard Kelly n’est pas levé et que subsistent des zones d’ambiguïté dans son rapport à la religion, dans sa relation d’amour/haine avec la culture moderne, et dans le financement de ses projets (on se demande toujours comment un projet comme Southland Tales a pu voir le jour), ses films font figure de porte de sortie [2] dans la stagnation culturelle actuelle de par leur mélange d’époques, d’échelles, de genres et de supports [3] (en attendant le mélange des dimensions avec son prochain film prévu en 3D).

À l’instar de la société, le cinéma, et toute forme de fiction artistique moderne, semble condamné à être rangé dans des petites boites soigneusement étiquetées. Certes, les zones tampons entre ces boites se dilatent et donnent lieu à davantage d’œuvres hybrides interstitielles ou transfictionnelles que par le passé. Il est cependant temps de lever le nez de ces zones frontalières restreintes et, comme Richard Kelly, de franchir la frontière, toutes les frontières, de penser un cran plus loin, et d’envisager la fiction au même titre que l’e-société actuelle : omnisciente, ubique et illimitée.
S’affranchissant de par leur nature de toute grille de lecture, les œuvres de Richard Kelly font dès lors partie d’une avant-garde, par nature imparfaite et incomprise, celles des œuvres de fiction totales.


Arkady Knight


NOTES

[1] Pour tout approfondissement, se reporter à cet article consacré au film.

[2] Richard Kelly a d’ailleurs lui-même fondé sa propre porte de sortie via la société de production Darko Entertainment, en réaction à la crise que connaît actuellement le marché du cinéma indépendant aux États-Unis, et qui co-produit The Box.

[3] Le film Southland Tales contient de nombreuses scènes en split-screen façon CNN ; le comics Southland Tales inclut des pages de script ; The Box se complète du manuel technique de la fameuse boite disponible sur le Net.