Publié le 01/02/2006

« Roma Mater - Le Roi d’Ys, Tome 1 » de Poul et Karen ANDERSON

[« The King of Ys - Roma Mater », 1986]

ED. CALMANN-LEVY, JANV. 2006

Par Ubik

Les mythes et légendes celtes sont des valeurs sûres en Fantasy. Délaissant la Geste arthurienne, le premier volet de la série « Le roi d’Ys » aborde le territoire légendaire du mythe d’Ys.

Voici donc un petit exercice d’écriture à quatre mains qui date un peu puisque remontant à 1986-1988. Attention, c’est une série de quatre tomes qui s’amorce ici dans le domaine bien balisé de la Fantasy historique.


« Roma Mater » constitue le premier volet d’une série qui se veut l’adaptation historique du mythe d’Ys [1].

Usant des quelques noms et éléments légendaires à leur disposition, Poul et Karen ANDERSON oeuvrent à les doter d’une épaisseur historique vraisemblable. Bien sûr, l’extrapolation n’est pas absente et il en faut beaucoup pour mêler Histoire et légende de manière convaincante. Sous la plume des deux auteurs, Ys devient une cité fédérée qui depuis Jules César jouit d’un statut privilégié, et dont la fondation remonte à l’arrivée de fugitifs carthaginois. D’entrée, on est admiratif quant à la qualité de la documentation historique. Rien ne nous est épargné concernant la situation politique, religieuse et économique de l’Empire romain déclinant, concernant le mithraïsme, concernant l’organisation de l’armée de cette époque crépusculaire [en gros, la fin du IVème siècle]. Pour les amateurs, le récit est suivi de notes très sérieuses, d’un glossaire des noms de lieux et de quelques cartes de l’Empire romain d’Occident. Pour qui désire approfondir, la matière à lire est abondante.

Evidemment, l’Histoire seule ne fait pas un roman sans une intrigue fournissant le fil directeur de la fiction. Dans ce premier tome, Poul et Karen ANDERSON installent les lieux et les personnages de leur récit calmement et sobrement. C’est par le biais d’un officier romain et de son maigre détachement que nous pénétrons dans ce roman. En garde sur le Mur d’Hadrien en Bretagne [la Grande], Gratillonius s’apprête à regagner ses quartiers d’hiver après une campagne victorieuse contre les Scots et les Pictes. Mais, l’époque est troublée dans l’Empire. Les prétendants à la pourpre ne manquent pas, les barbares attendent leur heure à l’intérieur et à l’extérieur de l’Empire. Bref, il faut un vrai chef à Rome pour redresser tout cela. Ca tombe bien, Maxime le commandant en chef des légions en Bretagne lorgne ce poste. Néanmoins, il lui faut assurer ses arrières avant de se lancer à l’aventure. Voilà, Gratillonius dépêché en mission en Armorique auprès de la mystérieuse cité-Etat d’Ys et, tant pis s’il n’est rien qu’un mécréant, un païen dévoué au culte de Mithra, c’est sa fidélité et sa bravoure qui priment. Par le jeu des dieux et de la magie des Galliceanae, les neufs reines ensorceleuses d’Ys, l’officier romain se retrouve promptement propulsé sur le trône d’Ys. Cependant, la position de roi si elle paraît plus avantageuse, n’en demeure pas moins exempte de responsabilités qui ne pèsent pas sur les épaules d’un simple Préfet de rome. A qui doit aller son allégeance ? A Rome qui l’a formé et dont il reste le fier serviteur ? A Mithra dont le culte menacé par le christianisme conquérant le pousse à faire preuve d’une certaine souplesse ? A ses neufs reines insatiables qu’il doit combler sous peine d’être éliminé ? Beaucoup de questions auxquelles il ne sera pas répondu immédiatement, bien entendu.

Si dans la première partie du récit, l’aspect historique reconstitué minutieusement domine, dans la seconde la fiction et la Fantasy l’emportent. Cependant, pas de malentendu : la présence de la magie reste très minime. C’est même plutôt profil bas, à moins de considérer les rites païens et les phénomènes inexpliqués comme magiques.

C’est paradoxalement la rigueur de la reconstitution qui finit par peser sur le récit, en particulier dans la seconde partie se déroulant à Ys. Je me suis surpris à plusieurs reprises à sauter des passages entiers pour hâter ma lecture. En fait, la seconde partie manque cruellement de souffle, l’action se concentrant essentiellement sur le roi et ses relations, fréquemment sexuelles, avec ses reines. Le style est de qualité mais la psychologie des personnages demeure monolithique. Quant à l’histoire amorcée, elle s’annonce linéaire et prévisible au possible. Enfin, on ne peut s’empêcher de songer à un autre roman puisant dans une veine parallèle, paru plus tôt, « The mists of Avalon » de Marion Zimmer BRADLEY.


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L’ensemble de ce premier livre demeure très « old school » et parfaitement maîtrisé. Mais, y a-t-il là de quoi emporter l’adhésion ? Affaire à suivre... mais Poul et Karen ANDERSON vont devoir ramer sérieusement pour capter définitivement mon intérêt.



NOTES

[1] On trouve la première mention du roi Gradlon et de sa cité d’Ys vers 880 dans le second livre de la « Vie latine de saint Guénolé » de l’abbé de Landévennec, mais par la suite la légende s’est enrichi. Résumons-la un peu : Gradlon était le roi de Cornouaille. Ayant accumulé de nombreuses richesses, il fait bâtir pour faire plaisir à sa fille Dahut, la cité d’Ys sur la baie de Douarnenez. La ville et le port étaient protégés de la mer par des digues et des écluses dont le roi gardait la clé. Dahut y menait une vie de douceurs et de plaisirs [ses amants finissaient étranglés]. Un jour, sur la digue, elle rencontre un séduisant chevalier qui la convainc de dérober les clés que son père conserve autour du cou. Profitant du sommeil du roi, elle s’en empare et les remet à ce chevalier rouge qui n’est autre que le Diable... Celui-ci ouvre alors les écluses et la ville est envahie par les flots. Seuls Gradlon, monté sur son cheval Morvac’h, et Guénolé réussissent à s’échapper, non sans que le saint homme n’ait convaincu d’abandonner Dahut à la mer. Noyée, celle-ci se changea, dit-on, en une sirène, Morgane, qui s’acharne depuis à perdre les marins...