Publié le 17/10/2010

Rosée de feu de Xavier Mauméjean

ÉD. LE BELIAL’, SEPTEMBRE 2010

Par Ubik

1944. Acculé dans ses ultimes retranchements, le Japon prépare le sacrifice suprême, encouragé en cela par quelques généraux et seigneurs de la guerre fanatisés. Dans son village, Hideo, écolier de six ans, suit à la radio les exploits de l’aviation impériale, rejouant à la récréation avec ses camarades les batailles menées par les héros nippons. Secrètement, il espère le réveil du kamikaze salvateur, ce Vent divin dont les tempêtes ont repoussé à deux reprises par le passé l’envahisseur mongol. Et il envie son frère Tatsuo engagé dans l’aviation pour combattre les Américains. Coïncidence ? C’est justement à cet épisode historique auquel pense le capitaine Obayashi lorsqu’il appuie la tactique de percussion volontaire décidée par l’état-major. Une tactique conforme à l’honneur, aux yeux de l’officier, et à laquelle Tatsuo participe avec son dragon.


Lorsqu’on lit le synopsis de Rosée de feu, on a l’impression de découvrir un ouvrage historique, de ceux consacrés à la guerre dans le Pacifique. Et il est vrai que le récit de Xavier Mauméjean abonde en anecdotes et faits historiques authentiques, puisés au meilleur d’une documentation soignée et variée dont il nous fait part dans la bibliographie jointe en postface. Comme une invitation à approfondir le sujet. Pour autant, on n’écrit pas un roman avec des documents et des témoignages. Tout au plus, compose-t-on un essai faisant référence (ou pas) chez les spécialistes.
Heureusement, l’auteur français n’oublie son travail de romancier et nous raconte une tragédie banalement humaine : celle d’une nation et de quelques individus. Une tragédie dépourvue de ce romantisme attaché aux figures de style patriotiques. Et même si les amateurs à la culture historique dilatée se régaleront des détails et références jalonnant Rosée de feu, ils apprécieront également – on l’espère – la dramaturgie des faits et le crescendo des émotions – celles-ci restant cependant très dignes.

À l’instar de Mike Resnick lorsqu’il use de manière décalée de l’Histoire africaine pour nourrir sa science-fiction, Xavier Mauméjean enrichit sa fantasy d’emprunts au passé japonais. Mettant en scène l’Histoire, il réécrit l’expérience kamikaze. Un épisode de la Seconde Guerre mondiale caricaturé à l’extrême pour moult raisons – idéologie, incompréhension, voyeurisme malsain... – et trop souvent traité par-dessus la jambe, telle la convulsion terminale d’un organisme corrompu.
Ici, point de généralisation abusive ou de parti pris outrancier. Xavier Mauméjean adopte le point de vue des vaincus dont il choisit de relater sobrement les choix personnels. Trois tranches de vie sont ainsi déclinées. Celle d’un enfant, jeune pousse éduquée dans la tradition et la propagande, celle d’un combattant exposé au feu de l’ennemi et celle d’un officier membre du haut commandement militaire. L’enfant, le guerrier, le seigneur. L’histoire pourrait être un conte si elle ne prolongeait pas comme un sinistre écho des faits avérés.

Par un habile procédé d’écriture, Xavier Mauméjean entremêle intimement les destins de ces trois protagonistes les amenant à se croiser au moins une fois au cours du récit. Le procédé contribue à immerger le lecteur dans la mentalité japonaise, une mentalité dont le roman nous restitue une image convaincante, à même de réjouir l’amoureux féru de culture japonaise. Et c’est sur cette toile de fond dense et informée, entre campagne et ville, tradition et modernité, kami et guerre industrielle, enfance et âge adulte que ce déploie un drame dans lequel l’arrière vient à se confondre avec le front sous une pluie de napalm, la fameuse rosée de feu du titre.

Xavier Mauméjean est un habitué des contraintes d’écriture. Ses nombreux textes ressortent de cette exigence à la fois stylistique et narrative. Idéale lorsqu’il s’agit de tisser une ambiance, de s’amuser avec son lectorat ou de donner un ton à une histoire, cette pratique peut limiter le texte à un simple exercice de style.
Ici les contraintes sont multiples. Certaines sont révélées en postface : le théâtre bunraku, la structuration des chapitres en fonction des cinq éléments de la pensée chinoise. Elles donnent un ton très sec au déroulé des événements vécus par les personnages. D’autres découlent de l’utilisation d’un élément mythologique, le dragon, dans un contexte historique. Cet emprunt dont on aurait pu craindre qu’il ne fasse dériver trop ouvertement le récit vers la fantasy irréelle, ou qu’il ne soit trop atténué, l’imaginaire étant gommé par les autres références, s’intègre naturellement à l’aspect réaliste de la fiction. En tout cas bien mieux que les elfes du Commandos des Immortels de Christophe Lambert, trop calqués sur les Amérindiens pour conserver leur identité mythologique propre.
Bref, Xavier Mauméjean réussit son pari : donner suffisamment de substance aux dragons pour en faire un élément familier du contexte de l’époque.


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Avec Rosée de feu, Xavier Mauméjean relate avec justesse et dignité un épisode dramatique de l’Histoire du Japon. Mêlant mythologie et réalité, érudition et émotion, il écrit un roman passionnant qui se dévore d’une traite. Et ce qui était un pari audacieux devient un pari réussi.