2011. L’heure du bilan.
La plupart des revues de cinéma se plient en quatre pour ériger leurs Ten best movies of the year. Je me demande bien comment ils font, tant l’année ciné 2010 a oscillé entre le médiocre et le passable. J’aimerais bien faire ma liste des dix meilleurs films de l’année, mais je n’ai même pas vu dix bons films cette année.

À la place, voici la liste des dix films – « de genre » – de 2010 qui ne méritent pas d’être dans mon best of the year :
10e ex æquo : le cinéma de genre français pour l’ensemble de son œuvre,
9e ex æquo : Shutter Island de Martin Scorsese, un film avec Leonardo DiCaprio et où la réalité n’est pas ce que l’on croit ; Inception de Christopher Nolan, un film avec Leonardo DiCaprio et où la réalité n’est pas ce que l’on croit,
8e : le polar new age pour mad mamies, Lovely Bones de Peter Jackson,
7e ex æquo : le sombre remake de The Crazies de Romero par Breck Eisner, un gros tas de bonnes idées gâchées, qui ne vaut pas mieux que le dernier opus du dit maître, un Survival of the Dead soporifique,
6e : l’embarrassant Sherlock Holmes de Guy Ritchie,
5e : l’aseptisé The Wolfman de Joe Johnston et son célèbre ours en 3D,
4e : Resident Evil 4 Afterlife 3D (sic) de Paul W.S. Anderson où je ne peux qu’impuissant citer la critique imparable du spectateur témoin à la sortie de la salle : « C’était trop bien. Les prises de combat de Wesker sont exactement les mêmes que dans le jeu. »
3e : le nanar de l’année, Splice de Vincenzo Natali, parfaite illustration de la mauvaise rupture de genre,
2e : le nanar de l’année (aussi), The Expandables, soit du Stallone comme on l’aime : hyper-violent, raciste et surtout très très c..,
1e : Les Bisounours s’envoient en l’air à Tokyo et fument le pet en lisant un reader digest du livre des morts tibétain de Gaspard Noé – dont je viens d’apprendre qu’il se revendique de Stanley Kubrick. Ah.

Face à cela, la moisson est maigre : Sky Crawlers de Mamoru Oshii, Mandy Lane de Jonathan Levine et Kaboom de Gregg Araki, qui en plus ne datent même pas de 2010 pour les deux premiers.
Léger sursaut en fin d’année, puisque deux films sont venus s’ajouter à cette courte liste, deux films inattendus, deux films plus proches du Mexique que d’Hollywood, deux films réellement indépendants, deux films qui m’ont ému (oui, je sais, j’ai honte) : Machete de Robert Rodriguez et Monsters du Britannique Gareth Edwards.


Après s’être fait remarquer dans les années 90 avec El Mariachi, Desperado, Une Nuit en enfer et The Faculty, notamment pour sa capacité à produire à peu de frais de bons effets spéciaux, Robert Rodriguez a connu un désintérêt certain des critiques – à raison – pendant sa phase Spy kids qui culmine en 2005 avec Les aventures de Sharkboy et Lavagirl en 3D, un nanar pour enfants surréaliste. Pas de chance, il perd pied également en 2003 avec Once Upon a Time in Mexico, fausse suite de Desperado et thriller politique assez confus. Heureusement pour lui (et pour nous), son adaptation de Sin City en 2005, avec un Mickey Rourke survolté, fait un carton, tant public que critique. Deuxième coup d’éclat, en 2007, son volet Planète terreur du projet Grindhouse de Tarentino séduit aussi public et critique, et éclipse le propre volet de Tarentino, un Boulevard de la mort bavard et constipé.
Les projets et annonces s’enchaînent alors pour Rodriguez, redevenu le cinéaste inspiré de ses débuts : Sin City 2, Red Sonja, Predators

Robert Rodriguez réalise, à l’occasion de Grindhouse, l’une des quatre fausses bandes-annonces accompagnant les longs métrages : celle de Machete, une mauvaise série B (ou Z) avec l’inusable Danny Trejo dans le rôle-titre du mexicain à la machette.
Devant le succès de cette fausse bande-annonce, Rodriguez finit par mettre en chantier la version longue de Machete.

On peut douter de prime abord de l’intérêt d’un tel chantier : réaliser consciemment un mauvais film de série B, alors que le cinéma actuel manque déjà de bons films de série A, B ou Z. En outre, la parodie ne fait guère plus recette, enterrée par la franchise des Scary Movies. Les Y a-t-il et La Cité de la peur n’ont pas de réels descendants.
Tout au plus a-t-on la garantie que le film sera correctement mis en scène, Rodriguez oblige, bien que son monteur habituel Ethan Maniquis soit aussi crédité au poste de réalisateur.

Là où Robert Rodriguez surprend agréablement son public, c’est que non seulement Machete tient la distance dans le registre parodique, mais aussi dans la thématique sociale.
Ce n’est pas entièrement une surprise puisque Rodriguez avait déjà détourné The Faculty en une représentation tragique du passage à l’âge adulte et Planète terreur en une réflexion belle et désabusée sur le couple – dans les deux cas, des reflets à peine voilés des expériences personnelles du réalisateur.

Robert Rodriguez ajoute aux éléments de la fausse bande-annonce de Machete –intégralement reprise dans le film –, de nouveaux ingrédients : un trafiquant de drogue, un sénateur véreux et un shérif raciste font alliance pour construire un mur le long de la frontière entre le Mexique et les États-Unis ; un agent de l’immigration (Jessica Alba) traque Machete ; à l’inverse, la responsable d’un réseau clandestin d’immigration (Michelle Rodriguez) prête assistance au héros.
En intégrant ces éléments dans Machete, Rodriguez poursuit la peinture mexicaine déjà entamée dans Desperado et Once upon a time in Mexico. Se déroulant côté US de la frontière mexicaine, Machete, sous des dehors rigolards, rend compte de la réalité d’une classe sociale, celle des immigrants mexicains (légaux ou illégaux) – dont font partie les parents du réalisateur.

Poussant plus avant l’icône du « desperado », Robert Rodriguez illustre avec les personnages de Machete et Shé le besoin de mythes, de sauveurs, de zorros. Alter ego humains des super héros américains inhumains (représentants de la glorification du rêve américain), Manito, Machete et Shé représentent l’esprit de révolution des peuples d’Amérique centrale, vivant encore dans l’oppression économique ou morale exercée par la politique américaine. Un esprit certes daté, mais, comme le démontre le film de Rodriguez, toujours d’actualité.

Alors, aussi étonnant que cela paraisse, au-delà de ses ficelles narratives de mauvais film de série B, Machete s’impose comme une peinture saisissante, sincère et touchante du peuple (au sens large) de Robert Rodriguez – un peuple qui ne croit plus aux lois mais qui croit encore à la justice, un peuple qui oppose un réseau d’individus aux murs d’un système, un peuple dont les héros meurent d’une balle dans la tête.

Machete prouve que tous les cinéastes à la Ken Loach qui s’enlisent dans des mises en scène et des registres narratifs maussades ont fondamentalement tort. Emprunter un registre narratif « de genre » n’empêche pas de produire un film social.
Loin d’être le film à bières à regarder entre potes en se tapant dans les cotes, Machete est un rendu poignant de la condition mexicaine, et, à ce jour, la meilleure évocation cinématographique de Che Guevara.

Pour ceux qui aiment les chiffres, Machete affiche un budget de 10 millions de dollars – à opposer par exemple aux 80 millions de The Expendables. Robert Rodriguez reste aussi le cinéaste surdoué de Desperado – à moins que ce ne soit les cinéastes hollywoodiens qui soient simplement mauvais (ce qui me paraît le plus probable).


Petite parenthèse nécessaire avant d’attaquer Monsters.
J’ai vu un critique éminent du Web se demander si Robert Rodriguez aimait vraiment le genre, puisque Machete ne consiste qu’à le caricaturer.
On pourrait répondre que la caricature constitue la forme et non le fond de Machete, ou encore qu’il suffit de visionner The Faculty pour se convaincre que Rodriguez aime le genre, ou plus simplement renvoyer ledit critique au Predators sorti l’été dernier en salles, produit par Robert Rodriguez et réalisé par le hongrois Nimród Antal (dont je n’ai toujours pas vu le réputé Kontroll) – pour l’anecdote, Antal joue le rôle du garde du corps bavard dans Machete.

Predators suit le périple sur une planète forestière extra-terrestre de huit « prédateurs » humains (mercenaire américain, sniper israélien, serial killer, yakuza…) largués là, pour le plaisir de la chasse, par un trio de vilains Predators.
Le film s’attache de bout en bout à ce postulat et Nimród Antal signe un bon film « de genre », aux scènes d’actions péchues et lisibles, aux effets spéciaux soignés et concrets.

Certes, le scénario est approximatif, certaines transitions sont appuyées et tout n’est pas d’une cohérence sans failles, mais dans le registre choisi, ce sont des défauts pardonnables. Nimród Antal ne cherchant jamais à aller au-delà du genre et réalise un film largement supérieur aux deux Alien Versus Predator, le nanar du maître Paul W. S. Anderson (encore lui !) et le navet fauché des frères Strause (responsables d’un récent Skyline aussi fauché et tout aussi consternant [ndlr]).

Un parallèle intéressant peut être fait avec le Splice de Vincenzo Natali que j’évoquais précédemment, qui partage la curiosité d’avoir Adrian Brody en tête d’affiche. Splice raconte comment deux chercheurs mettent au monde une créature hybride, en partie humaine, et l’élèvent jusqu’à l’âge adulte.
Se dévoilant d’abord comme un film de monstres grand-guignolesque, un peu approximatif mais « acceptable », Splice s’effondre à mi-parcours quand Natali décide de changer de registre et d’accentuer l’humanité de sa créature, s’intéressant le plus sérieusement du monde à sa sexualité, allant jusqu’à filmer une scène d’inceste (certes, il fallait oser) avant de conclure par un final hitchcockien incohérent et qui n’a que pour but de « ah vous l’aviez pas vu venir celle-là, hein ? » (alors qu’en fait, si).
Dans ses objectifs, Splice est plus ambitieux et audacieux que Predators. Réussi, il aurait même été un sacré bon film.
Problème, quand Natali verse dans le « mélodrame », il continue de traiter sa matière (personnages, mise en scène…) avec les codes du « film de freaks » grossier. Pour pratiquer sa rupture de genre, il aurait fallu qu’il traite sérieusement ses personnages, qu’il soigne leur psychologie, qu’il leur donne une profondeur – profondeur dont on peut se passer dans un film de monstres. De fait, à moins d’une auto-conviction forcenée du spectateur, il est difficile de prêter crédit aux propos et aux attitudes des deux héros de Splice, tant ils semblent peu convaincus par leurs répliques, paraissant parfois balancés dans leurs scènes sans préparation. Adrian Brody se contredit régulièrement d’une scène à l’autre ; Sarah Polley livre sa pire performance (et c’est peu dire).

À l’inverse, Nimród Antal, en restant dans son registre, ne montre pas de réelle audace, mais s’applique à délivrer un pur et bon film de genre avec des monstres palpables, des acteurs impliqués et une forêt avec des vrais arbres (tout le contraire d’Avatar, donc). Le film se réserve quelques surprises, se permet un passage schizo assez bienvenu, amorce un début de réflexion sur l’antagonisme prédation / empathie, et repose sur un tandem Adrian Brody / Alice Braga qui fonctionne.

Donc, oui, Robert Rodriguez aime les purs films de genre. La preuve.


Changement de registre, mais pas de pays, avec le Monsters de Gareth Edwards, qui plonge un reporter photographe, chargé de ramener la (grande) fille du patron à bon port, des entrailles du Mexique jusqu’à la frontière américaine. Évidemment, cette mission n’est pas simple, car le pays est ravagé par les troupes américaines, en guerre contre d’énormes poulpes extra-terrestres qui ont élu domicile dans la jungle mexicaine (et dans d’autres régions du globe) et qui menacent l’intégrité des États-Unis.

À force de voir des films, on finit invariablement par éprouver une certaine lassitude. Les schémas narratifs se répètent. Les mises en scène se dupliquent. Les répliques sont interchangeables. C’est la vie. Il arrive de moins en moins qu’un film vous surprenne véritablement ; qu’un film vous emmène sur un chemin que vous n’aviez jamais ne serait-ce qu’entraperçu jusqu’à présent.
Monsters fait partie de ces films rares.
Un film, là encore, produit loin de la machine à rêves enrayée d’Hollywood.

J’ai envie de ne pas vous dévoiler davantage l’intrigue de Monsters. Déjà parce que je suis un peu fatigué et largement fainéant, aussi car il ne se passe pas grand chose dans Monsters (les spectateurs s’en plaignent d’ailleurs, qu’on s’y ennuie, que c’est une arnaque, que ça ne pète pas dans tous les sens, et qu’ils ont payé, m....., pour un film d’action et que voilà, quoi, zut, tout ça), mais surtout parce qu’il est toujours difficile de parler, sans réel recul, des films qui vous touchent.

Disons alors pour simplifier que Monsters est un anti-Guerre des mondes (celui de Steven Spielberg où on apprend que Dieu a éliminé les vilains envahisseurs car l’être humain est Bon et ne doit pas s’éteindre). Disons aussi qu’il évoque The Mist de Frank Darabont dans son traitement humain et social du film de monstres. Disons qu’il reflète sans lourdeur la condition latine – écho du film de Robert Rodriguez (le mur que tente de bâtir les méchants de Machete a été construit dans Monsters). Disons que Monsters est constamment dans l’implicite et jamais dans l’explicite. Disons bêtement que Monsters est peut-être (mais je me trompe souvent) l’un des plus beaux films de science-fiction qui soit.
La science-fiction, celle que j’aime, et que j’espère vous aimez encore un peu, n’est pas dans Avatar, elle est dans Monsters.

Parenthèse : Comme Robert Rodriguez, mais en plus extrême, Gareth Edwards prouve que le coût des effets spéciaux est l’une des plus grandes arnaques du cinéma moderne : 500 000 dollars de budget pour Monsters contre 132 millions pour La Guerre des Mondes. Amis cinéastes, regardez ce que fait Gareth Edwards avec un Laptop et arrêtez de débourser des fortunes pour des studios FX qui n’en rament pas une et plombent votre budget.

Avec son petit film, à l’allure de faux documentaire, de J’irai dormir chez vous au Mexique (with Aliens) , bien aidé par son interprète principal Scoot McNairy, Gareth Edwards souligne que l’avenir du cinéma n’est pas dans les films formatés hollywoodiens, n’est pas dans la surenchère d’effets spéciaux, n’est pas dans la « starification » à outrance.
L’avenir du cinéma est dans les voies parallèles, celles où l’œil de la caméra n’est pas vissé aux résultats nets, mais où il se porte, et porte un regard particulier, sur le monde.

Monsters n’est pas là pour créer des bénéfices à coups d’explosions pyrotechniques ; il est là pour partager des souvenirs avec ses spectateurs. Les souvenirs d’un voyage en Amérique Centrale, qui sera l’un des plus beaux que vous ferez de votre vie – et pour le simple prix d’une place de cinéma (sans supplément 3D).


Arkady Knight