Quelques nouvelles du front pour commencer (qui ne sont pas forcément fraîches, mais personne ne me prévient jamais – et au moins maintenant, vous, vous serez prévenus).

On commence par la bonne nouvelle de la décennie : près de dix ans après l’inénarrable Ghost of Mars, John Carpenter revient au cinéma avec The Ward, encore une histoire de fantômes. Bonne nouvelle dans la bonne nouvelle, on retrouve parmi les rôles principaux Amber Heard, l’interprète de Mandy Lane. On peut espérer une sortie en 2011.

Dans la série des nouvelles qu’on ne sait pas si elles sont bonnes ou mauvaises :

- Scream 4 sort l’année prochaine avec Wes Craven aux commandes et Kevin Williamson au scénario. Si sur le papier on peut avoir des doutes sur l’intérêt d’un tel projet, il suffit de se pencher sur le méconnu et trop vite poubellisé Cursed pour souhaiter que le film soit plus subversif qu’il n’y paraît. On en reparle.

- Le prochain métrage de Christophe Gans est en chantier. Il s’agit d’une nouvelle adaptation de Fantômas. Si Gans s’inspire plus de la fiction d’origine que de la série de nanars avec Jean Marais, j’ai confiance en la qualité du résultat… enfin tant qu’il ne donne pas le rôle de Fantômas à Vincent Cassel…

Enfin, la pire des mauvaises nouvelles dans l’histoire des mauvaises nouvelles : Steven Spielberg a mis en chantier un remake live 3D de Ghost in the Shell. Comme si ça ne suffisait pas, le scénario a été confié à Laeta Kalogridis, déjà coupable de ceux de Shutter Island, Pathfinder et Night Watch.


Pour contrecarrer cette nouvelle apocalyptique qui m’empêche de dormir depuis plusieurs mois, rien de mieux que le nouveau film de Gregg Araki : Kaboom.
Pour être franc, je n’attendais plus grand-chose de Gregg Araki. Smiley Face (2007), sa shit-comedy est sympathique, mais vaine ; le surestimé Mysterious Skin (2004) sur les troubles du fist-fucking pré-pubère finalement assez banal – le film valant vraiment le coup d’œil pour la performance du kawaï Joseph Gordon-Levitt. Le cinéma apocalyptique d’Araki semblait avoir perdu de sa folie et de sa noirceur, ce qui n’est pas forcément étonnant : le scénario de Smiley Face n’est pas de lui et Mysterious Skin est une adaptation.
Heureusement dans Kaboom, Araki revient à ce qu’il sait faire de mieux : du Araki.

Étudiant en cinéma, Smith, un jeune homosexuel hésitant, à l’orée de son dix-neuvième anniversaire, et son amie Stella, une lesbienne affirmée, découvrent les plaisirs de la vie en campus. Alors que Smith noue deux relations épisodiques, l’une homo, l’autre hétéro, fantasme sur Thor, son compagnon de chambrée athlétique et nubile, et tombe amoureux d’un e-correspondant, il est témoin de l’enlèvement d’une jeune femme par des individus menaçants portant des masques d’animaux. Enquêtant sur cet enlèvement qu’il ne sait réel ou dû à une surconsommation de space cakes, et assisté par Stella (pourtant harcelée par son ex, Loreleï, une sorcière rancunière), Smith devient à son tour la proie des kidnappeurs. En dire plus serait gâcher le plaisir orgasmique de Kaboom.

Prenant l’allure d’un teen-movie décomplexé, puis d’un thriller ouvertement lynchien, Kaboom est une plongée dans la psyché d’un adolescent façon Araki. Le campus est un décor aseptisé (Smith et Stella ne semblent jamais réellement étudier), prétexte à la découverte du sexe dans toutes ses formes, fantasme grandeur nature où tout est permis et où les désirs, les peurs, les angoisses de Smith prennent corps.

Côté réalisation, si Araki ne fait pas dans la finesse, il s’amuse tout de même à donner un aspect plastifié, très fashion, à son film. Si Nowhere partait dans le futurisme défroqué, Kaboom est figé dans un présent brillant, irréel, fantasmatique. Il abuse également de gros plans face caméra, comme pour faire entrer les spectateurs dans le crâne de Smith et Stella. Ces deux choix de mise en scène et le côté dépouillé et kitch des décors confèrent au film un ton unique et décalé.

Côté casting, l’ensemble est assez inégal ; heureusement, Araki s’appuie sur les deux acteurs principaux, dont on aurait pourtant pu craindre le pire. Thomas Dekker, à côté de la plaque en John Connor dans les sinistres Chroniques de Sarah Connor, mais à sa place en ado perdu, « jouet » d’un cinéaste fou. La chanteuse Haley Bennett, de prime abord un pur produit du système américain, crève l’écran et fusionne avec le cinéma arakien, s’imposant comme le leader charismatique du film – c’est via elle que Araki réussit à parler aussi librement de sexualité sans sombrer dans la vulgarité.

Treize ans après Doom Generation et Nowhere [le seul film au monde avec un vrai cafard cosmique], Araki refait enfin du Araki, certes moins sombre, moins en prise avec le réel, mais foutrement jouissif. Kaboom ne prétend pas au rang de culte de ses prédécesseurs, mais il a au moins le mérite d’illuminer un automne cinématographique moribond et de rassurer sur la forme du cinéaste. Du coup, on attend déjà son prochain métrage avec impatience.

Dernier point : Je me répète, mais le cinéma d’Araki est dans ses thématiques (le rapport à l’adolescence, une noirceur prégnante, la sexualité des jeunes, l’apocalypse) voisin de celui de Richard Kelly. Cela devient intéressant de comparer les approches formelles Southland Tales et Kaboom, la première dickienne et « en feu d’artifice », la seconde lynchienne et « en accélération ligne droite ».


Même s’ils ne m’ont pas convaincu, deux autres films ont attiré en partie mon attention ces derniers mois [en VOD puisqu’il devient impossible de voir un film en salle sauf à Paris la semaine de sa sortie]. Détail amusant, ils sont tous deux l’œuvre d’une fratrie.

Le Livre d’Eli des frères Hugues dont j’avais apprécié l’esthétisme de leur From Hell (à défaut d’apprécier le reste). Pour résumer, disons que Le Livre d’Eli, c’est un peu comme La Route, mais en moins chiant.
On y suit le voyage vers l’ouest d’un mystérieux vagabond, Eli, dans des États-Unis réduits à l’état de ruines, dévastés trente ans plus tôt par ce qu’on imagine être une guerre nucléaire. Il a en sa possession un exemplaire de la Bible, un livre fustigé et devenu rare, qui va susciter bien des convoitises.

Rien de bien original. Cependant, là encore, l’esthétisme appliqué des frères Hugues fait mouche. La photographie noir et blanc transcende les décors post-apocalyptiques du film. Le Livre d’Eli bénéficie également d’un montage impeccable, d’une narration western classique mais agréable, de scènes de combat aussi concises qu’efficaces, et d’un sens de la dérision bienvenu. On peut juste être dubitatif sur les acteurs : Gary Oldman cachetonne, Denzel Washington ne m’a jamais convaincu et Mila Kunis est sous-employée en potiche – alors que comme le suggère certaines images de l’épilogue, il y avait matière à en faire une bonne girl kick ass.

En revanche, sur le fond, ça coince un peu. Si l’idée de mettre la Bible au centre d’un conflit d’intérêts est en soi intéressante : le méchant, Gary Oldman, conscient du potentiel d’un tel ouvrage auprès des masses, veut récupérer l’exemplaire d’Eli pour accroître son pouvoir. Cependant quand le film vire dans sa dernière partie à l’ode messianique, on peut rester de marbre devant l’enfilade de plans béats et niais sur le pouvoir salvateur de la Bible.

Le Livre d’Eli est en tant que tel un bon film, un Mad Max biblique de belle facture, mais sa conclusion expéditive risque de limiter ses admirateurs aux chrétiens intégristes. Dommage.


On termine dans l’originalité avec Daybreakers des frères Spierig, un film de vampires, car nous aussi au Cafard Cosmique, nous ne sommes le bastion de rien ni de qui que ce soit, et certainement pas d’un genre littéraire.

Autant le dire d’emblée, Daybreakers est mauvais, voire médiocre, voire nanardesque. Si vous voulez un bon film de vampire, allez donc (re)mater 30 jours de nuit.
Cependant, je trouve que son point de départ est intéressant et innovant. Le récit prend place en 2019 alors qu’une épidémie a transformé la majorité de la population en vampires. Je sais, ça craint, on se croirait dans Ultra-Violet. Sauf que les frères Spierig donnent une consistance à ce postulat. La société des hommes-vampires s’est réorganisée en fonction des contraintes de leur condition nocturne de vampire, un nouveau capitalisme s’est développé autour de ce nouvel « or rouge » qu’est devenu le sang. L’humain non contaminé est devenu marchandise. Devant la raréfaction des derniers vrais humains, les vampires les plus pauvres ne parviennent plus à se nourrir, leur condition physique se dégrade, et ils sont réduits à l’état d’homeless vampires monstrueux.
Ça ne tient peut-être qu’à moi, mais je trouve ce postulat bandant, et l’esthétisme crépusculaire qui l’accompagne donne à Daybreakers une belle gueule et un vrai potentiel (jetez un œil à la bande-annonce).

Malheureusement, le scénario est un ramassis de poncifs : le gentil vampire repentant s’allie à des survivants humains pour fabriquer un remède (un deus ex machina auquel on ne croit pas un seul instant), mais il devra se méfier de son confrère cupide, de son supérieur vraiment très très méchant et même de son frère, un enfoiré de militaire prêt à tout pour le dénoncer (ou pas parce que la famille c’est important), et il y a une histoire d’amour aussi. Ce scénario médiocre est en plus joué à la vas-y comme je te pousse par Ethan Hawke, Sam Neil et Willem Dafoe – en un tonton Harley qu’on croirait sorti de Sons of Anarchy – qu’on a déjà vu plus inspirés, ou mieux dirigés.

OK, donc, Daybreakers c’est pas bien, certes moins honteux que Je suis une légende, la référence ultime en terme de bouse vampirique, mais pas bien quand même.
Il y a cependant, je pense, de bonnes idées à piocher et un réel sens graphique. Ne serait-ce que pour ses scènes d’émeute ou encore la vision de ses entrepôts d’humains (voir l’affiche plus haut), ce film de vampires atypique n’est pas vain.


Arkady Knight