J’adore Arnold Schwarzenegger. Si, vraiment. J’ai vu dix fois Terminator, huit fois Last Action Hero et cinq fois Predator. Alors, quand mon idole, promue gouverneur, dépose auprès du Congrès américain une proposition de mise en œuvre d’une interdiction de vente de jeux vidéos violents à des mineurs, je me dois de réagir.
Voici donc une sélection de films récents avec des mineurs, de la violence, du sexe et même de la drogue. En espérant que ces tranches de réalité ramènent rapidement Schwarzie sur Terre.


Pour commencer cette sélection spéciale adolescents meurtriers, rien de mieux que mon film préféré de l’année : All the Boys Love Mandy Lane.

Produit en 2006, Mandy Lane devait sortir en France en été 2008. Raté. Il a fallu attendre l’été 2010 pour que l’incontournable éditeur Wild Side (Sky Crawlers, Valhalla Rising) le sorte… directement en DVD. Mandy Lane a subi la même sanction dans son pays d’origine, les États-Unis, où il a aussi été privée d’une sortie en salles. Cette sortie tardive en DVD est d’autant plus frustrante que le film bénéficie d’une solide notoriété acquise au fil des festivals.

Mandy Lane, une belle et innocente adolescente, est l’objet de bien des convoitises. Tous les garçons ne rêvent que d’une autre chose : être le premier à déflorer sa virginité. Pour célébrer la fin de l’année, six adolescents, dont Mandy, s’isolent dans le ranch parental de l’un d’eux. Chacun des trois garçons du lot espère être celui à qui la jolie adolescente s’ouvrira. Évidemment, un autre personnage se joint à eux, résolu à tuer tous ceux qui menacent la virginité de Mandy Lane.

Dit comme ça, ça a l’air très bête, mais en fait non. Mandy Lane, s’il emprunte à première vue les codes narratifs du slasher, s’apparente davantage à un drame adolescent dans la lignée de Virgin Suicides (avec un ton plus moderne et moins figé que le film de Sofia Coppola). Se libérant rapidement des archétypes du teen-movie, les protagonistes de Mandy Lane font figure d’adolescents solitaires, égoïstes, obsédés. Désorientés par ce que l’appréhension de la sexualité implique d’interdits et de contraintes sociales, ils ne rêvent que d’une chose : perdre leur virginité et dominer le terrain socio-sexuel. Malgré leurs allures glamours, ils sont fondamentalement pathétiques, naviguant entre le mépris pour les autres et le sentiment amoureux, animés par une haine incarnant l’échec des relations sexuelles qu’ils tentent d’initier.
La force des sentiments antagonistes qui les envahit est telle qu’elle débouche sur des scènes de meurtres âpres et très connotées sexuellement – par exemple une fellation éclate-mâchoire pratiquée à l’aide du double canon d’un fusil.
Mandy Lane ne joue pas la carte du slasher popcorn où le ressort narratif consiste à deviner l’identité du tueur – un tueur souvent rationalisé : un fou, un fantôme ou un vengeur masqué. Au contraire, Mandy Lane tourne au jeu de massacre entre adolescent(e)s – massacre dont la seule légitimité est la violence du passage à l’âge adulte. Il ne s’agit pas d’un Battle Royale où les meurtres sont impulsés par la société, mais où ils sont générés par l’individu et ses tensions internes.

Plus Mandy Lane progresse, plus il apparaît qu’au-delà des individualités mises à mort, c’est l’adolescence qui est mise à mort dans ce film. De léger et violent, celui-ci devient alors subitement mélancolique et vire à l’ode nostalgique sur l’adolescence – un âge que ses auteurs regardent crûment, avec le sentiment ambigu de ressentiment et de regret animant tous ceux qui s’en séparent. L’ambiance de Mandy Lane évoque ainsi celle du film culte japonais All About Lily Chou-Chou.
Ajoutée à cela, une mise en scène léchée et envoûtante, construite autour d’une Mandy Lane sublimée par la caméra de Jonathan Levine (Amber Heard, vue dans Zombieland, est énorme), on se dit qu’on tient là l’un des meilleurs indépendants US de la décennie passée (et ce, pour un budget annoncé de 750 000 dollars, de quoi en remontrer à un peu près tout le monde).

Attention, All the Boys Love Mandy Lane n’est pas un slasher, n’est pas novateur, n’est pas un film-choc, n’est pas ta mère comment c’est trop bien, non, All the Boys Love Mandy Lane est simplement un film hors-normes, cruel et poétique, un chef d’œuvre en état de grâce permanent sur la fin de l’adolescence, qui plonge le spectateur dans un rêve sans fin.


Difficile de résister à l’envie de faire la comparaison avec le film de Karyn Kusama, responsable d’un intéressant Girl Fight mais d’un raté Aeon Flux (même si pas si raté que ça) : Jennifer’s Body – qui doit probablement sa sortie en salles à son marketing très orienté teenagers.
Fait rare, ce film m’a plutôt séduit alors que j’avais un fort a priori négatif sur la bête – c’est dire s’il vaut peut-être plus que ce que vous en pensez.

Si Mandy Lane symbolise l’innocence sexuelle suprême, Jennifer Check est tout le contraire : une bombe sexuelle qui fait baver tous les mâles en puissance. Malheureusement, un démon prend possession de son corps et s’empresse de répondre aux avances des garçons qui lui tournaient avidement autour – réponses qui les laisseront, disons, incomplets.

Jennifer’s Body est le seul film de la sélection contenant un élément surnaturel. Cet élément est d’ailleurs peu intéressant et expédié. En revanche, là où le film sort de son image de teen-movie c’est dans le traitement du personnage d’Anita Lesnicki, la meilleure amie de Jennifer et narratrice du film – interprétée par une Amanda Seyfried bluffante. Fille banale au charme effacée par les atours de sa camarade, Anita vit, en parallèle de la transformation de Jennifer, un flirt adolescent – un flirt sincère et tout ce qu’il y a de plus classique. Le contexte chair/sang/sexe des deux récits s’emmêle alors dans un jeu de dupes réciproque.

Narrer en parallèle une bluette adolescente et un slasher démoniaque est un pari audacieux, qui culmine lors du montage simultané d’une scène de meurtre et d’une scène de sexe. Le propos de Jennifer’s Body ne va cependant jamais au-delà de cette mise en perspective du corps et de la chair adolescente. Ce n’est déjà pas si mal, le film se montrant plus malin, plus intelligent et plus honnête en regard de son propos que bon nombre de ses homologues (Vendredi 13 par exemple).
La prestation d’Amanda Seyfried combinée à l’esthétisme pop et romantique très années 1980 de la réalisation de Karyn Kusama achève de convaincre du bien-fondé et de la sincérité de la démarche. Jennifer’s Body est un sympathique film de monstre sur le passage à l’âge adulte – il évoque, sans l’égaler, The Faculty de Robert Rodriguez.


Si Jennifer’s Body traite peu de la violence, ce n’est pas le cas de The Lost de Chris Siverston, sorti… directement en DVD… en mars 2009, et inspiré d’un roman de Jack Ketchum – auteur dont j’ai déjà pu vous dire tout le bien que je pensais et qui fait de l’analyse de la violence humaine l’une de ses thématiques récurrentes.

On sort de l’esthétisme hollywoodien pour un rendu plus rugueux de la société. Dans un coin perdu de l’Amérique profonde, Ray Pye, un jeune homme de 19 ans, assassine froidement et gratuitement deux campeuses ; il fait jurer à ses deux ami(e)s, complices et témoins, de garder le silence. Quatre ans plus tard, son crime refait surface, sous l’impulsion d’un agent de police soupçonneux.

Film noir d’une facture assez classique sur la violence et le désir sexuel, The Lost vaut surtout par le portrait de son anti-héros, Ray Pye, un éternel adolescent, égoïste et tourmenté, misogyne et violent, perdu entre envies et frustrations. Attiré par une jeune femme qui lui résiste, harcelé par les forces de l’ordre, le jeune homme lutte contre ses pulsions et sombre peu à peu dans la folie. Dominé par un Marc Senter épatant, The Lost est le portrait saisissant d’une bombe humaine prête à exploser à tous moments.

Chris Siverston dépeint en parallèle le quotidien terne d’une bourgade américaine, asociale et amorale. La mise en scène minimaliste, si elle ennuie un peu, exprime le désarroi des personnages : il n’y a rien à l’horizon à part nos propres peurs.

The Lost est un film sans ambages sur ces adolescents laissés pour compte, et dont la violence inhérente à leur âge ne trouve plus de réceptacle autre que dans la drogue, la domination sexuelle et le meurtre.
D’une certaine façon, The Lost ressemble à du Larry Clark, à la crudité du propos d’un film de Larry Clark – sans toutefois rentrer dans le jeu de l’esthétisme voyeuriste de ce dernier.


Pour conclure, je vais évoquer un film plus ancien, de 2006, qui me paraît l’un des films récents les plus marquants et les plus significatifs sur la violence adolescente : The Great Ecstasy of Robert Carmichael, de Thomas Clay – dont on attend toujours la sortie de son film suivant, Soi Cowboy, datant pourtant de 2008…

The Great Ecstasy of Robert Carmichael raconte le quotidien misérabiliste de plusieurs habitants de la ville côtière de New Haven, Grande-Bretagne. Parmi eux, Robert Carmichael, un adolescent amer et sans repères, mais à la différence du Ray Pye de The Lost, suiveur. Robert s’intègre dans un groupe d’adolescents violents et délaissés, dont le seul divertissement est la consommation de drogues et le viol communautaire.

On le voit, on a affaire à un film socialement difficile dans la tradition ennuyeuse du cinéma anglais (à la Ken Loach). Mais, à la différence de ses confrères, Thomas Clay déploie une mise en scène très fine, truffée de non-dits et fondée sur une complicité indirecte avec son audience – on appréciera (ou pas) la mise en parallèle de la déchéance de Robert avec l’invasion des troupes américaines en Irak.

On pourrait taxer The Great Ecstasy of Robert Carmichael de malsain et nauséeux, eu égard notamment à une scène finale assez éprouvante. Je préfère y voir de la part de Clay une volonté manifeste de rendre compte de l’absence de sens et de valeurs véhiculée par la société actuelle (notamment sur les adolescents, mais pas que). Si la violence du film, souvent hors-champ, peut paraître extrême, c’est parce que son réalisateur traite pleinement son sujet. Comme Chris Siverston, Thomas Clay filme une violence contenue, alimentée par les privations, les frustrations, et plus globalement par la difficulté à gérer les sentiments et les événements de l’adolescence.

The Great Ecstasy of Robert Carmichael a évidemment été mal reçu par une partie du public (comme les trois films précédemment cités), la même qui milite pour des censures radicales telles que celle proposée par le gouverneur Schwarzenegger. Une démarche animée d’intentions religieusement louables, mais vouée à l’échec. Dissimuler la réalité n’aide pas à y faire face. Les premiers spectateurs concernés par All the Boys love Mandy Lane, Jennifer’s Body, The Lost et The Great Ecstasy of Robert Carmichael sont justement les adolescents, qui éprouvent les mêmes craintes, les mêmes rancunes et la même violence intériorisée que les héros de ces films. Priver les adolescents de ces miroirs, c’est les priver de pistes pour explorer, décrypter et appréhender leur réalité.
L’éducation d’un individu ne découle pas uniquement du cadre familial et social, elle passe aussi, et surtout, par le biais d’œuvres culturelles.


Arkady Knight