Premier souvenir ciné de l’année 2010 :
Mon collègue de travail : « Tiens, j’ai été voir Avatar. »
Moi : « Ah. »
Mon collègue : « Ouais, c’était magnifique. Les images, waouh, on s’y croirait. J’avais presque envie de tendre la main pour toucher les pétales des fleurs. »
Moi : « Ah. »
Mon collègue : « Bon, par contre, le scénario c’est pas terrible. C’est du déjà vu avec des gentils qui gagnent et des méchants qui perdent. Mais bon c’est de la science-fiction. »
Moi : « Ah. »


Beaucoup de mal a déjà été écrit sur Avatar. L’histoire est poussiéreuse, le message écolo daté et hypocrite, la mise en scène absente ; Avatar est plus proche d’une attraction de parc à thèmes que du film de cinéma. Quant à la 3D, James Cameron n’a rien inventé, il a juste aligné les billets sur la table pour en mettre plein la vue ; tout au plus, l’Histoire retiendra qu’il a popularisé, à la façon d’un Monoprix, l’usage de la 3D.

En revanche, on a peu écrit sur ce qu’il me semble être le pire défaut d’Avatar : maintenir dans l’imagerie populaire le cliché de la science-fiction, celui d’un sous-genre pour adolescent, exotique et divertissant, mais qui ne vole pas bien haut quand même. Cette imagerie n’est pas usurpée ; elle est légitime quand on regarde l’héritage pulp de la science-fiction. Il faut également reconnaître que la science-fiction de type Star Wars est plus spectaculaire et plus encline à être adaptée en blockbuster qu’une science-fiction plus réfléchie, plus intimiste comme celle de Dark City, A Scanner Darkly et The Box – pour citer trois films ayant fait un four au box-office.

Si les différentes espèces de science-fiction peuvent s’accommoder bon an, mal an en littérature, le problème est plus complexe en cinéma qui, en tant qu’art graphique, imprègne davantage les esprits, et nécessite ou véhicule une iconographie plus forte. Avec le succès phénoménal d’Avatar, je crains que tous les efforts déployés par plusieurs générations de cinéastes pour rendre compte de la richesse de la science-fiction soient réduits à néant par les bulldozers d’un réalisateur populiste. Certes, cela n’est pas étonnant ; la comparaison entre Terminator et Terminator 2 soulignait les ambitions commerciales et égotistes de James Cameron (rappelons qu’il fut aussi l’auteur du scénario nationaliste et pro-militariste de l’inénarrable Rambo II).
Il est juste triste de constater que l’un des genres les plus riches de la littérature soit, en 2010, l’un des plus pauvres du cinéma.


Le danois Nicolas Winding Refn n’a pas les mêmes moyens que James Cameron. Son Valhalla Rising, le guerrier silencieux, à part les reflués des séances complètes d’Avatar, n’a pas dû attirer grand monde. Lors de ma séance, 50% des spectateurs ont même quitté la salle avant la fin (ce qui, sur une audience de vingt personnes, n’est peut-être pas représentatif). Pourtant, on est là devant une véritable démonstration de cinéma et de maîtrise formelle à faire ravaler sa prétention au Canadien d’Hollywood.

Valhalla Rising raconte, ou plutôt ne raconte pas, la vie de One-Eye, le guerrier silencieux du titre, bête féroce plutôt qu’homme, élevé en cage par un clan de vikings peu regardant, qui se retrouve embarqué bon gré mal gré sur un navire chrétien en route vers le Nouveau Monde. À partir de là, on ne comprend plus rien : l’embarcation se perd dans les brumes, les Vikings débarquent sur une terre inconnue et s’y font massacrer par un ennemi invisible.

Valhalla Rising est tout ce qu’Enter the Void n’est pas : implicite, soigné, mature, profond et envoûtant. Pour qui veut s’embarquer avec One-Eye, c’est à un trip fascinant auquel Nicolas Winding Refn convie son audience. N’offrant aucune réponse, aucune explication à ce qu’il montre, il risque de s’aliéner une partie du public par sa mise en scène grandiloquente qui laisse tout le monde, protagonistes et spectateurs, dans l’expectative : quelle est cette terre inconnue où le navire s’échoue, et où semblent abolies toutes notions civilisées de mesure d’espace et de temps ? One-Eye et le garçon l’accompagnant sont-ils les deux visages d’une même personne ? Pour atteindre le Nouveau Monde des primitifs païens, les Vikings christianisés doivent-ils abandonner leur foi et revenir à leur paganisme barbare ? Toutes ces questions ont-elles réellement un intérêt ?

Peu importe, et même si on a un peu l’impression par moments que Nicolas Winding Refn en fait trop dans la grandiloquence et l’accentuation du vide, Valhalla Rising s’apprécie avant tout pour sa plastique et pour le voyage onirique/métaphysique/autre qu’il propose.
Film pictural par excellent, Valhalla Rising rappelle à ce titre l’injustement boudé Vinyan du belge Fabrice du Welz, autre exemple réussi de voyage onirique, d’expérimentations formelles et de cinéma interstitiel.


À défaut de voir des bons films de science-fiction en salles, il faut maintenant se tourner vers les sorties direct-to-dvd pour trouver son bonheur. C’est le cas du dernier chef d’œuvre de Mamoru Oshii : Sky Crawlers.

À l’instar de Valhalla Rising, le nouveau métrage du maître nippon est un film implicite, tout en silences et en non-dits. On y suit l’arrivée d’une nouvelle recrue dans une base aérienne presque déserte. Celui-ci s’imprègne de l’atmosphère énigmatique baignant les lieux, participe aux attaques de son escadron dans un imposant conflit bipolaire aux enjeux insaisissables, tout en enquêtant sur la mystérieuse disparition de son prédécesseur. On comprend peu à peu que, comme plusieurs de ses coéquipiers, il est un kildren, un adolescent qui ne peut plus grandir, et dont l’origine est liée aux enjeux-mêmes du conflit auquel il prend part.

On le voit, Sky Crawlers est, en première intention, un film-puzzle dont les pièces se dévoilent tout au long du visionnage. Au-delà de cette mini-tension narrative, son véritable intérêt réside cependant dans les personnages : leurs interactions, leurs errances, leur inactivité. Malgré les innovations de la décennie passée, le cinéma d’animation post-moderne peine encore à convaincre dans la simple reproduction de l’humain. En marge de cet échec, Oshii reste le seul (à ma connaissance) à parvenir à donner vie et consistance à des personnages de dessins animés. Dans les regards, les postures, les automatismes de ces héros, Sky Crawlers séduit, convainc et immerge son audience dans un microcosme fascinant. Là réside le paradoxe de l’œuvre de Mamoru Oshii : atteindre l’humain en mettant en scène le non-humain.

Treize ans après Ghost in the Shell et la fabuleuse scène de réveil de Kusanagi, et comme si le cinéma d’animation était resté en suspens depuis tout ce temps, Oshii livre un film quasi-muet, suggestif et non démonstratif, loin de la mode du « tout spectaculaire », une réflexion existentielle, mélancolique et hypnotique autour de l’animé/inanimé et de l’humain/artificiel, avec en toile de fond un contexte guerrier réduit à sa plus simple essence. Sky Crawlers est la synthèse parfaite des meilleures œuvres de Oshii – Ghost in the Shell, Jin-Roh, Avalon et Innocence.

Ceux qui attendaient un film d’action seront plongés dans un ennui sans fin, mais les autres auront sous les yeux l’un des métrages les plus envoûtants de l’année, et sans conteste l’un des meilleurs films de science-fiction de la décennie.


Puisqu’il semble acquis que les bons films de science-fiction ne méritent plus dorénavant une diffusion en salles, l’autre film de science-fiction notable de l’année est sorti directement sur internet – un moyen de diffusion que n’aurait pas renié Kusanagi.
Il s’agit de I’m Here, l’incroyable moyen métrage (30 minutes) de Spike Jonze.


Inclassables, les précédentes œuvres de Jonze avaient montré sa capacité à incorporer un élément imaginaire à une intrigue réaliste – cet élément imaginaire s’intégrant naturellement à l’histoire et la mise en scène. Ainsi, on accepte sans sourciller la réalité du tunnel menant au cerveau de John Malkovich, les dialogues entre les jumeaux d’Adaptation tous deux interprétés par le même acteur, et les créatures de Max et les Maximonstres. Jonze est l’un des rares cinéastes issus du monde du clip à convaincre et faire s’effacer son inventivité technique au profit de l’histoire. En résumé, Spike Jonze est un peu tout ce que Gaspard Noé n’est pas : innovateur, juste et fin.

Dans I’m Here, le réalisateur s’intéresse au quotidien maussade d’un robot mélancolique – un point de départ rappelant l’œuvre de Mamoru Oshii. Malgré des abords tristounes (les robots sont une classe sociale de parias), le métrage prend une dimension plus joyeuse quand le protagoniste reprend goût à la vie en s’éprenant d’une robote excentrique.
Si I’m Here reste une fable humaniste gentillette, il séduit surtout par son contexte et l’expressivité de ses personnages robotiques. Il est surprenant de voir comment Spike Jonze réussit à animer et faire sourire des carcasses d’ordinateur ; alors qu’en face, avec un budget démesuré, James Cameron peine à rendre crédible des aliens en images de synthèse.

Au-delà de cette prouesse technique, I’m Here est aussi intéressant par les perspectives qu’il propose.
1/ Le métrage a été financé sans contrainte artistique par la société Absolut Vodka.
Vu les difficultés rencontrées par les studios indépendants et la fermeture d’esprit des grands, passer par des financements autres peut devenir une solution viable pour permettre aux réalisateurs de conserver une autonomie artistique.
2/ En étant distribué sur le net, I’m Here se prive de toutes recettes d’exploitation en salles, sur DVD et sur les réseaux télévisés ; mais il se libère du même coup des contraintes et des exigences de bienséances et de conformité des distributeurs. I’m Here est gratuit, mais pourquoi ne pas envisager de reproduire l’expérience de façon payante ?
3/ Enfin, corollaire du précédent point, la diffusion sur le net se dédouane des contraintes d’exploitation des distributeurs et permettrait aux métrages d’avoir la durée appropriée. Ici, I’m Here se suffit à lui-même en trente minutes. Les films nécessitant de longs développements pourraient s’étendre au-delà des deux heures fatidiques ; les films ne nécessitant pas autant pourraient avoir une durée réduite tout en préservant une exposition que ne permet pas aujourd’hui la distribution en salles.
Il me semble que la « révolution » du cinéma est plus à chercher dans ces trois axes que dans l’ajout d’une troisième dimension...


Arkady Knight