« Science-fiction ! Ces deux mots jurent à mon oreille. Ils se font l’un et l’autre une guerre inexplicable qui condamne le produit de leurs amours à n’être qu’un avorton minable. »

Un jour j’ai lu cette petite phrase de Michel TOURNIER sur la science-fiction. Ouah ! Il fallait réagir... La science-fiction plonge ses racines dans la science, dans toutes les sciences. La science, les progrès techniques et humains constituent la matrice du genre. En son sein les théories scientifiques, et leurs applications, s’apparient, fusionnent et engendrent des fictions qui pourraient constituer une branche, certes non conventionnelle, de la science. Théorie osée ?


Si nous observons la SF anglo-saxonne, nous remarquerons une profusion d’auteurs ayant une solide formation scientifique. Les doctorats en sciences ‘dures’ sont légions ; nous pouvons citer, de façon non exhaustive, Gregory BENFORD, David BRIN, Catherine ASARO, Robert FORWARD, Charles SHEFFIELD, les frères HOYLE, Alastair REYNOLDS, Isaac ASIMOV, Stephen BAXTER, Carl SAGAN...

Certains d’entre eux instrumentalisent la SF pour mener plus loin leurs réflexions. Les fictions qu’ils produisent leur épargnent les protocoles scientifiques rigoureux et la critique de leurs pairs. La science-fiction, entre leurs plumes, devient expérience de pensée, une technique heuristique chère aux physiciens allemands du début du XXième siècle. Alors, la science-fiction une science ? Développons.

La science-fiction serait-elle une science ? Ou, plus étonnant, la science serait-elle une fiction ? Ou encore, science et science-fiction seraient-elles deux émanations d’une même méthode pour questionner le réel ? Comme Jean-Marc LEVY-LEBLOND, nous pourrions alors renommer le genre science=fiction ! Argumentons sur cette nouvelle dénomination et nous verrons que si les sciences nourrissent la SF, la SF nourrit les sciences et, souvent, la nouvelle description de la réalité dépasse la fiction. Un bel achèvement symbiotique car la frontière des sciences, qui s’éloigne dorénavant rapidement de notre compréhension globale, relève de la pure science-fiction [!] comme le signalent certains journalistes pour pimenter leurs articles. Arthur C. CLARKE avait raison, certaines théories scientifiques relèvent de la magie car nous manquons de compréhension globale. Nous perdons le sens de l’émerveillement scientifique et nous nous réfugions, par facilité, dans les religions... ou dans la fantasy...ou encore dans l’ésotérisme, en vogue ces temps ci [pauvre de nous ! un type a même porté plainte contre un horoscope qui portait préjudice à son activité !!!] Ce phénomène ne serait finalement qu’un retour en arrière car, pour Millet et Labbé, la science-fiction serait une conséquence de la mutation de l’émerveillement religieux en un émerveillement scientifique.


Science [1] et fiction, une démarche similaire pour questionner le réel.

La démarche scientifique d’interrogation du réel repose sur quatre temps : l’observation, l’expérimentation, l’application et la transmission. Le scientifique observe un phénomène et élabore une théorie qu’il soumet à l’expérimentation. Si sa théorie franchit le cap de l’expérimentation - la reproduction du phénomène - elle passe dans le domaine de l’application : ses produits serviront, ou desserviront, l’homme. Puis les connaissances acquises seront transmises.

La fiction procède de la même démarche mais dans une réalité imaginaire, pour mieux encore interroger le réel. La science-fiction, suprême raffinement, applique la démarche fictionnelle à la science ! La science-fiction raconte la science et ses histoires futures, en explore les impacts possibles sur l’homme, la société, la nature. La science-fiction interroge la science et donc le réel dévoilé par la science. Le sujet de la SF est ainsi immense, toujours en évolution et, plus fondamentalement, dans le même sillage que la science. Ainsi, la science-fiction est un outil fantastique pour développer et affiner notre compréhension globale de la réalité en complétant les ouvrages de vulgarisation scientifique.

Compte tenu de ces premières réflexions, nous pourrions expliquer pourquoi il s’avère si difficile de définir, de circonscrire, la science-fiction. Ses sujets sont multiples et ses développements multidisciplinaires. Selon que l’auteur s’intéressera à l’un ou l’autre des temps de la démarche scientifique, à l’une ou l’autre des sciences, nous lirons une fiction d’un des différents courants du genre. Nous y reviendrons.

La SF raconte la science. Est-elle un vecteur de vulgarisation ?

De nombreux courants du genre reposent sur les sciences dures. Leurs auteurs sont généralement des scientifiques, des passionnés de sciences ou encore des auteurs qui travailleront leur sujet à partir d’un solide fond documentaire. Donc, dans un premier temps, ces auteurs nous fourniront nécessairement une vulgarisation. Progressivement ils glisseront dans la fiction laissant au lecteur le soin - l’excitation - de découvrir le glissement, la séparation, entre le réel et l’imaginaire, le factuel et l’hypothétique, l’actuel et le futur. Nous noterons que certains auteurs de SF sont également des vulgarisateurs : Isaac ASIMOV, Gregory BENFORD ont écrit bon nombre d’essais pour expliquer la science aux amateurs...

Ainsi, la SF pourrait constituer une étape supplémentaire dans l’appropriation de la science avec les publications scientifiques et les ouvrages de vulgarisation. La SF ferait donc partie du quatrième temps de la démarche scientifique : la transmission.

Nous pourrions citer un ouvrage de traduction récente, "Evolution" de Stephen BAXTER [Presses de la cité, avril 2005], pour illustrer ce propos. Ce roman est une fiction de vulgarisation ou, comme le définirait la quatrième de couverture, un récit de science-fiction réaliste.

"Sur Terre, quelque soixante-cinq millions d’années avant notre ère. Alors que les dinosaures règnent en maîtres sur le monde, une petite créature appelée Purga lutte pour survivre. Purga est un purgatorius, l’un des tout premiers mammifères, et l’ancêtre de l’humanité. Elle vit la nuit, et sa principale occupation consiste à trouver de la nourriture pour elle et ses petits. Elle aurait pu poursuivre ainsi son existence, mais la chute d’un météore va tout bouleverser. L’écosystème subit de gigantesques mutations, les dinosaures s’éteignent, et la longue marche vers ce qui, un jour, deviendra l’homme peut commencer..." [extrait du 4ème de couverture].

Le seul souci pour le lecteur sera de faire la part entre les faits, les théories scientifiques assises et les pures créations imaginaires de l’auteur. En tout état de cause nous avons un ouvrage qui se situe entre la fiction pure et la vulgarisation pure. C’est également un remarquable travail multidisciplinaire dont toute la substance émerge dans le tiers final - courage. Pour en faire une courte critique c’est un excellent roman mais le lecteur doit se forcer, vaincre une certaine monotonie de ton et, surtout, se documenter en parallèle pour extraire toute la pertinence de la vision de l’auteur sur notre futur [assez sombre]

Dans le style ‘essayez de démêler la théorie scientifique de l’hypothèse fictionnelle’ [peut-être un pléonasme] Greg BEAR brille [essayez de répéter à haute voix]. Dans le registre historique, Christopher PRIEST et sa "Séparation" laisseront pantois.

Néanmoins, pour nuancer le titre du chapitre, je citerai Joël CHAMPETIER « le rôle de la SF n’est pas d’enseigner la science [...] on s’intéresse moins aux faits qu’à leur impact sur l’humain [...] le but, c’est de mieux nous comprendre. Mais on le fait avec une vision plus large, tenant compte des sciences et techniques. » Finalement une excellente définition de la SF et de son rôle ; une critique presque parfaite d’ "Evolution" de BAXTER.

Si la science nourrit la fiction, la fiction nourrit la science

Pour soutenir cette affirmation, je prendrais un exemple fameux : la collaboration entre Kip THORNE et Carl SAGAN pour son roman "Contact". Carl SAGAN cherchait une solution, scientifiquement plausible, pour échapper au mur de la vitesse de la lumière dans le cadre d’un premier contact entre l’humanité et une société extraterrestre très éloignée dans l’espace et donc dans le temps. Dans un premier temps, Carl SAGAN pensa utiliser les trous noirs. Il soumit son hypothèse à la critique de Kip THORNE. Ce dernier la réfuta et lui proposa le trou de ver, une autre solution aux équations de la relativité générale d’Einstein. La science autorisa la fiction du contact. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Kip THORNE poursuivit ses recherches sur le trou de ver, ce raccourci dans le tissu de l’espace-temps, et fit des découvertes essentielles en physique théorique. Si la démarche utilisée par Kip THORNE était scientifique, son hypothèse de départ, empruntée à la fiction initiale de Carl SAGAN, était purement fictionnelle : supposons une civilisation suffisamment avancée pour qu’elle ne subisse aucune entrave technologique ou énergétique, comment ferait-elle pour stabiliser et utiliser un trou de ver comme moyen de transport ou de communication ? De cette hypothèse, Kip THORNE écrivit toute une théorie sur la physique des trous de vers [wormhole] Théorie qu’il exposera dans un ouvrage de vulgarisation, "Trous noirs et distorsion du temps".

Nous avons dans cette histoire une belle interrelation entre science et fiction et, deux ouvrages à la clef : un roman de science-fiction et un ouvrage de vulgarisation. La physique des trous de ver continue d’alimenter la science-fiction et, notamment, sa thématique des voyages dans le temps. [Voir à ce sujet son exploitation dans le roman "Dragon déchu" de Peter F. HAMILTON]. Avec cet exemple nous voyons apparaître un cycle. La science ‘autorise’ la fiction, la fiction ‘autorise’ la science à aborder la réalité autrement que par l’observation d’un phénomène naturel et la fiction s’empare des nouvelles théories produites.

Rôle de la fiction dans la science.

La fiction libère la science de son premier temps, l’observation. Plutôt elle remplace l’observation par une fiction, une hypothèse hardie, un ‘et si...’ magique, des simulations du réel. La science devient fiction. Pour étayer, remémorez-vous la théorie des cordes : un monde à onze dimension peuplé de cordes et de branes. Aucun auteur de science-fiction n’aurait osé mais sans la science-fiction et ses apports à la science - dans le monde anglo-saxon - les scientifiques n’auraient peut être pas osé postuler une telle théorie. Aux frontières de la physique, science et fiction ne sont plus discernables, elles forment une théorie ‘avancée’. Avec le temps et la nécessaire confrontation des théories avec la réalité, nous pourrons distinguer ce qui relevait de la fiction et ce qui relevait du réel. Mais, en tout état de cause, nous sommes bien dans une fiction, science=fiction, l’hypothèse scientifique est une hypothèse fictionnelle.

Nous noterons que la science use de plus en plus souvent de la simulation. La météorologie fabrique modèles sur modèles pour établir ses prévisions. Elle crée autant de fictions qu’elle fait vivre dans des mondes imaginaires pour anticiper des futurs auxquels elle attribuera une probabilité [l’indice de confiance de la météo télé] Et, que faites-vous des prévisions météo, vous les intégrez dans le choix de vos activités, de vos fringues, etc. pour le lendemain ou le week-end. Cela ressemble furieusement à la démarche de la science-fiction !


La science dans les courants de la SF

La ‘hard science’ s’intéresse particulièrement au premier temps de la démarche scientifique, l’observation. Un des maîtres du domaine est Gregory BENFORD. Tous ses romans majeurs mettent en scène des scientifiques et une ou plusieurs théories scientifiques. Gregory BENFORD fait alors vivre ces théories, avec le quotidien des chercheurs comme élément romanesque, les prolongent dans le futur et mènent des expériences de pensée. Nous pourrons citer également Charles SHEFFIELD et Robert FORWARD. La science-fiction est, pour ces auteurs, une prolongation directe de la science, un outil supplémentaire pour interroger l’univers et ses lois. Un cadre utile pour leur imagination qui ne pourrait pas s’exprimer dans la démarche scientifique mais, qui s’épanouit dans la démarche fictionnelle.

Le ‘space opera’ tire des sciences son décor, son atmosphère, son ‘sense of wonder’. La science, principalement l’astronomie, génère les images du roman et plonge le lecteur dans un ailleurs démesuré, grandiose. J’ai dans la tête l’image récente de l’amas globulaire d’Akusa-Puspa entraînant dans son sillage une sphère de Dyson après son incursion dans la voie lactée ["Mondes et Démons" de Juan Miguel AGUILERA].

Le ‘cyber punk’ s’attache aux objets de la science, ses produits, et à l’interaction entre l’homme et les artefacts scientifiques. Ce genre finit par considérer l’homme comme un produit et prend donc naturellement comme décor une société déshumanisée. Pour mieux la critiquer ?

La prospective, pas la sérieuse, qui se trompe toujours, mais la fiction prospective, explore principalement la transmission, la diffusion des connaissances et leurs impacts sur l’homme, la société humaine et l’environnement. Nous retrouvons dans ce courant la fiction politique et nombre de polars noirs hybridés avec de la SF - ou le contraire selon les auteurs. Ce courant semble être la voie privilégiée des auteurs français. Exemple : Claude ECKEN, à juste titre comparé à Greg EGAN, apparaît comme un maître dans cette veine. Finalement, les auteurs de ce style seraient les sociologues du futur comme le sous-entend Alain TOURAINE - tiens, je l’avais cité dans la chronique sur le monde tous droits réservés de Claude ECKEN [se connaissent-ils ?] Dans ce courant, et en guise de conclusion, nous pourrons ajouter la nouvelle science-fiction réaliste qui n’est finalement pas un oxymore


La SF rattrapée par la Science ?

Avant l’essor de la science nous avions les mythes et les religions pour domestiquer l’inconnu, maîtriser nos peurs, accepter la réalité. Avec le développement des sciences, nous avons assisté à l’émergence de la science-fiction [quelque soit son nom avant le baptême par Hugo GERNSBACK] dans cette fonction mais pas uniquement : la SF entretient une relation plus intime avec la science, une relation fusionnelle. Sciences et fictions évoluent de concert et s’outillent l’une l’autre. La science produit des théories pour expliquer le monde, les théories se vulgarisent et la SF s’envole vers les frontières de ces théories, anticipe ses impacts. Puis, la réalité dépasser la fiction et le cycle se réitère...

Vivons-nous aujourd’hui la dernière phase du cycle, celle où réalité et fiction convergeant, la SF apparaît dépassée, moribonde ? En tous cas, sa fonction est passé dans les autres genres littéraires. Preuve en est la multiplication des thrillers qui vivent dans un futur proche ou dans notre bulle de présent et dont l’intrigue s’enracine sur une découverte récente, une nouvelle technologie ou un scénario d’évolution de notre monde : les titres de la série Quark Noir en constituent un excellent exemple. Ou encore l’émergence de romans qui ressemblent à de la SF mais qui n’en sont pas.. . Une autre explication est le regain, noté au début de l’article, des religions ; l’émerveillement scientifique cède à l’émerveillement religieux et Maurice G DANTEC serait le précurseur de cette tendance, ceci expliquerait le glissement religieux constant auquel nous assistons, désappointés, dans ses derniers romans.

Pour conclure, citons Brian GREENE - un des meilleurs dans la vulgarisation scientifique - dans son introduction à la Magie du cosmos : « Les découvertes en physique de ces cent dernières années nous ont incités à revoir notre perception quotidienne de la réalité, de manière aussi spectaculaire et aussi déconcertante que la plus inventive des sciences-fictions. [...] Certes, la science-fiction peut donner naissance à une réalité inhabituelle et fort étrange, mais c’est également le cas des découvertes à la pointe de la physique moderne. »


Merci à Jean-Marc Lévy-Leblond et Danielle Chaperon pour leurs articles dans Polyrama qui permirent la cristallisation de ces idées.


ARN


NOTES

[1] Petite précision, ‘science’ recouvrira l’ensemble des sciences, dures ou humaines, théoriques / fondamentales ou appliquées, dans la suite de l’essai.