Attentats de New-York, de Madrid, d’Irak... les terrorismes refont surface. Quelle lecture la science-fiction donne-t-elle de ces phénomènes violents, dans des ouvrages décrivant un futur extrêmement proche ?

L’on prend ici conscience du fait que l’acte terroriste, défini d’abord et avant tout par la menace d’un petit nombre [individu, ou petit groupe] vis à vis d’un grand nombre [pays, entreprises...] a pris ses racines dans des combats politiques avant de devenir, avec le XXIème siècle, un acte parfois gratuit et sans autre valeur que l’acte lui même.


DEFINITION : Terrorisme : nom masculin ; usage ou menace d’usage de différends actes de violence [sabotages, prise d’otages, attentats, etc.] contre des personnes ou des biens, pour contraindre ou intimider un gouvernement ou une entreprise, dans le but d’atteindre des objectifs politiques, religieux ou idéologiques.

TERRORISME, L’ARME DES DESESPERES

1- BIO-TERRORISME

20 mars 1995, Tokyo. A 8H20 du matin, alors que les Tokyoïtes se rendent à leur travail, du gaz sarin est propagé sur trois lignes de métro qui se croisent à la station Kasumigaseki. Bilan : 10 morts, plus de 4700 intoxiqués. On arrêtera plus tard les 5 membres de la secte Aum Shinrikyo, "la nouvelle église de la vérité suprême"...

Le bio-terrorisme frappait la capitale japonaise en 1995. Quinze ans plus tôt, en 1982, Frank HERBERT en avait fait le coeur d’un livre terrifiant, "La mort blanche". Le personnage central est un biologiste américain de souche irlandaise, qui perd sa femme et ses deux enfants dans un attentat perpétré par une branche de l’IRA à Dublin. Il va se venger en disséminant un virus qui ne tue que la population féminine... mais qui par conséquent met en péril l’Humanité toute entière.

Le livre lui-même est d’abord conçu comme une enquête policière avec une course poursuite technologique entre le concepteur du virus et les équipes internationales chargées d’annihiler son action. Puis il bascule au travers de la pérégrination de quelques personnages [un prêtre, un enfant, un terroriste et O’Neill le Fou] dans une exploration de l’âme irlandaise. Ce que traduit bien HERBERT, c’est le désespoir d’un individu, et même d’un peuple comme source du terrorisme. Le désespoir absolu conduit à l’indifférence et l’indifférence conduit à la « tyrannie », pour reprendre l’expression de l’auteur.

L’attaque au Sarin en 1995, puis les attaques à l’anthrax [la maladie du charbon], ont donné une réalité à l’attentat biologique. Le mode de propagation qu’avait imaginé HERBERT, à savoir l’envoi d’enveloppes contenant quelques grammes de poudre empoisonnées, est justement celui choisit par les islamistes qui envoyèrent aux parlementaires américains en 2001 et 2002 des plis recélant de l’anthrax, causant plusieurs décés

2 - CYBER-TERRORISME

Du cyberactivisme au cyber-terrorisme, il n’y a qu’un pas. En quelques mots : via la figure du hacker le cyberspace n’est pas seulement un espace de consommation, mais aussi un espace de liberté revendiqué, un contre-pouvoir. Le Net est à la fois un média classique, comme la télévision mais aussi un outil d’échange et d’expression difficilement contrôlable via le notamment le peer to peer.

Sur ces thèmes de la lutte contre un pouvoir oppresseur citons « Les Mailles du réseau » de Bruce STERLING et surtout un livre culte, « Sur l’onde de choc » [1975] de John BRUNNER [un livre hélas épuisé, difficile à trouver même d’occasion]

L’intrigue : en 2010, L’Amérique du Nord est recouverte d’ un vaste réseau informatique. Ce réseau, accessible par téléphone ou ordinateur, contient toutes les données relatives aux individus. Parallèlement un vaste système de surveillance alimente de façon permanente ce réseau.

Loin du village planétaire de Mac-Luhan, BRUNNER décrit une société amorale dominée par l’information et le spectacle. Ainsi les jeux « delphiques », où des paris sont pris sur la véracité d’une info. Ou encore la religion : les propos tenus par les croyants dans les confessionnaux sont télévisés.

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John BRUNNER

Dans cette société l’accès aux données dépend de codes d’accès .Un code de haut niveau permet par exemple de changer d’identité et d’acquérir du pouvoir. Informaticien de génie, le héros de histoire Nick Haflinger intègre une université d’Etat à Randemont puis une entreprise la « Ground to Space ». Il y découvre l’utilisation sans éthique de la science, de l’information et le Mal. Il entreprend alors de détruire le réseau afin de libérer l’information et par là même l’Humanité, en fabriquant une « couleuvre » [BRUNNER invente l’ancêtre du virus et du ver informatique] gigantesque.

Cet ouvrage, dédié à A. TOOFLER, [auteur du "Choc du futur"], se situe dans le droit fil des préoccupations de l’époque sur les conséquences sociologiques, culturelles et organisationnelles de l’informatisation des sociétés [les travaux de NORA et Alain MINC en France par exemple]. Cet ouvrage pose le problème de la rétention et de la manipulation de l’information par des entités ou Etats sans scrupule

« Nous savons, nous ressentons au plus profond de nous, qu’il y a continuellement des gens qui prennent des décisions qui risquent de porter atteinte à nos rêves, nos ambitions ou nos relations avec les autres .Mais ces décisions ils ont intérêt à les garder secrètes car c’est pour eux le meilleur moyen de garder leur emprise sur les gens qu’ils commandent ».

Les polars cyberpunk de William GIBSON et de Bruce STERLING, comme "Neuromancien" ou "Les mailles du réseau", pour ne mentionner que les plus connus, ont donné aux hackers un rôle plus ambigu. A l’image de la réalité actuelle, le hacker peut basculer du côté obscur, se transformer en ce que l’on appelle parfois un crasher, et détruire par révolte [façon délinquance sur la Toile] les sites personnels aussi bien que les fichiers internes de la CIA.

Il semble acté que les nébuleuses terroristes du XXIème siècle utilisent le web comme un outil de propagande certes mais aussi d’action, via le piratage.

3 - TERRORISME POUR DE RIRE

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Roland C. WAGNER

Le terrorisme, ça existe, et c’est pas drôle. Mais les auteurs de SF s’intéressent assez peu aux choses telles quelles sont. Roland WAGNER, par exemple, a inventé l’attentat-indolore : dans « La saison de la sorcière » on pourrait croire que les nouveaux terroristes et les nouveaux philosophes partagent un amour commun, celui de la tarte à la crème. Citons Maître Olivier, auteur d’un gouleyant dossier consacré à l’humour dans la SF le mois dernier : « Nous devons faire face à un nouveau terrorisme : Big Ben fond, le château autrichien de Schönbrunn se transforme en château de sucre, et, cerise sur le gâteau, un ptérodactyle a arraché la Tour Eiffel de son socle pour la balancer avec un grand plouf dans l’océan.

Ne pouvant laisser leur allié dans la panade, les U$A ont été obligé d’envahir puis d’occuper la France, pour nous sauver des griffes de ces vilains terroristes. Un gouvernement musclé a été mis en place, les soldats US patrouillent dans nos rues, l’ordre est censé régner. »

Dans le même ordre d’idée, les Martiens de Fredric BROWN ["Martiens Go Home"] apparaissent comme de joyeux dynamiteros [même s’ils sont extrêmement nombreux]


SOCIETES VIOLENTES

Tous les terroristes ne sont pas des gens désespérés. Ce sont parfois des personnes animées de convictions intéressantes, mais qui oublient que la fin ne justifie pas tous les moyens.

1 - CITOYENS TERRORISTES

A ces questions J.G. BALLARD donne une réponse dans « Millenium People » qui évoque la révolte tragi-comique des classes moyennes d’un quartier cossu d’une marina à Chelsea. Un psychologue, affligé par la mort de sa première femme dans un attentat à l’aéroport d’Heathrow, infiltre un groupe d’activistes avec l’espoir d’y retrouver le meurtrier de celle-ci.

Les manifestations ou attentats auxquels le psychologue participe, prennent pour cible des institutions, des vidéoclubs, des cinémathèques, la BBC... tout ce qui se rapporte à un comportement social de consommation.

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J.G. BALLARD

BALLARD en traque les codes, dans les zones vides de signification [aéroports, centres commerciaux, autoroutes] où s’implantent les nouveaux programmes immobiliers destinés aux « esclaves salariés », dans le comportement absurde de Sally qui, victime d’un accident de circulation, s’obstine après son rétablissement à se déplacer dans un fauteuil roulant... tout en multipliant les aventures sexuelles !

« Pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens ».

Tout en maniant une ironie féroce, BALLARD transforme en terroriste les consommateurs moyens désespérés par l’ennui et le confort. Des citoyens qui n’en peuvent plus des voyages organisés, des places de stationnement trop chères, de l’uniformité de la culture audiovisuelle et des expositions canines.

Pour BALLARD, en s’obstinant à transformer les êtres humains en purs objets et en leur imposant des comportements rituels consuméristes, les sociétés contemporaines fabriquent des individus violents dont la réaction ne saurait finalement surprendre...

« Les choses que tu possèdes finissent par te posséder »

Ce discours anti-consumériste se retrouve dans les propos de Tyler, un des héros de « Fight Club ». Le livre culte de Chuck PALAHNIUK pousse la réflexion de Ballard à son terme. En effet c’est de violence gratuite et d’autodestruction dont il s’agit ici. Peu importe que vous passiez votre vie dans un local à photocopieuse si vous massacrez vos adversaires dans le Fight Club du quartier.Détruire c’est exister

2 - TERRORISTE ENTRE DEUX PAGES DE PUB

Dans le livre de Norman SPINRAD, « En direct », Les Brigades Vertes investissent une petite station de TV locale pour s’opposer [non sans raison] à un projet de construction de centrales nucléaires de dessalement d’eau de mer au large de la Californie, dans une région sismique. Avec l’aide musclée d’un technicien passablement irradié lors d’une expérience pilote, ils réussissent à convaincre les électeurs de repousser le projet.

Puis, forts de leur succès, ils demandent au gouvernement américain d’imposer au gouvernement Brésilien l’arrêt du déboisement de l’Amazonie, et s’attaquent à la circulation automobile.

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Norman SPINRAD

L’intérêt de cet ouvrage [hélas trop long] est de montrer que les Brigades Vertes passent insensiblement d’une action directe à une action en direct. Inconsciemment et de pair avec les journalistes, la pertinence du propos des terroristes au cours des diverses émissions télévisées disparaît au profit de la mise en place d’une fine balance comptable entre les prévisions de profits publicitaires issues des sondages express et les pertes escomptées résultant des inévitables procès occasionnés.

Otages, terroristes, CIA, et même Maison Blanche, tout le monde au final se trouve englué dans la toile d’araignée de l’Image. Presque 10 ans après, on retrouve, amplifiée à l’horreur dans les snuff movies, cette idée que le terrorisme est la forme ultime du consumérisme [nous retrouverons ce thème chez BALLARD]. Ainsi la mort filmée de Daniel Pearl n’est pas un acte religieux, au sens ou peut l’être un sacrifice divinatoire, mais une abomination médiatique.

3 - TERRORISME A TOUS LES RAYONS

C’est un des propos du livre en tout point remarquable de Christopher PRIEST, "Les extrêmes". Rappelons en les tenants : Teresa Simmons, agent du FBI, est experte dans l’affrontement de situations extrêmes [Expériences Extrêmes]. C’est au cours d’une intervention semblable que son mari Andy, également agent du FBI est tué.

Les agents du FBI qui affrontent ces situations subissent une formation spécifique dans un simulateur. Plongés dans des univers virtuels très « réalistes » ils affrontent divers scénarii mettant en présence tueurs et victimes.

Or ces simulateurs sont commercialisés. Térésa, mue par un long travail de deuil [cet ouvrage est le livre du deuil impossible et il faudrait dire comment l’écriture lente de PRIEST accompagne formidablement ce travail] se rend dans la petite ville anglaise de Bulverton ou s’est déroulé un massacre semblable à celui qui a occasionné la mort de son époux, dans l’espoir d’ y trouver une explication.

Dans cette ville se trouve un local de la société Gunho qui exploite un simulateur. S’y trouvent également des commerciaux de la société venus signer des contrats avec les proches des victimes pour élaborer des scénarii à partir de leurs souvenirs des tueries.

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Christopher PRIEST

Il faut s’arrêter sur la description de Bulverton, cette petite ville balnéaire si calme « en surface » [le calme post traumatique] ou se déploie en toute légalité une économie [et donc une exploitation] souterraine de la violence [les scenarii du simulateur].On apprendra d’ailleurs que l’auteur du massacre de Bulverton, Grove, s’était branché sur le simulateur avant la tuerie.

PRIEST formule donc l’idée - dans un ouvrage qui en compte beaucoup - que nos rêves ou nos souvenirs non seulement ne nous appartiennent pas [on le savait déjà pour les rêves depuis JUNG] mais que les plus terrifiants sont l’objet d’un enjeu économique, le dernier marché en quelque sorte.

Térésa, elle, s’immerge dans le simulateur et franchit enfin le miroir : celle qui sépare les scénarii de situations extrêmes d’une nouvelle réalité, la réalité extrême composée de nos souvenirs

En guise de conclusion...

Revenons une dernière fois au livre de PRIEST et plus particulièrement au premier chapitre. La petite fille Teresa Simmons joue avec son reflet, son double, ou plutôt Megan qui évolue dans un espace situé au-delà du miroir. Nous ne connaîtrons jamais le destin de Megan car Teresa brise accidentellement d’un coup de feu la glace.

Les férus de psychologie identifieront dans cette scène une évocation du « stade du miroir » bien qu’il se déroule à un âge beaucoup plus précoce que celui de Teresa. Il s’agit de l’émergence de la conscience de soi. Elle suppose d’identifier le reflet à la fois comme une image et une représentation de son corps.

Osons dire que Teresa Simmons ne franchit pas cette étape, et qu’elle ne reconnaît pas son corps. Evoquons avec Priest les machines corporelles de Teresa, le simulateur, la valve dans la nuque, voir cette masse de chair toujours plus étrangère au sortir des Ex Ex.

Surgit alors la figure pathologique du « corps morcelé », chère aux psychanalystes, sur laquelle se superpose très exactement la représentation des corps et des esprits déchiquetés des victimes des attentats, victimes surtout de sociétés violentes et sans identités.


ANNEXE

A signaler, sur le thème de la IVème Guerre Mondiale, le cycle "Quantex" de Ludovic ALBAR. A la lecture de du tome 2, on ne peut manquer de faire le parallèle avec des événements et des personnages actuels. Lorsque que George W. Rodham - le président de la confédération des états martiens - déclare en page 54 « Le divin nous soutient dans notre combat légitime contre l’empire du mal », comment ne pas faire le lien avec un autre George W. parti en croisade contre l’axe du mal. Le pétrole étant ici remplacé par le marsenium - indispensable au déplacement interstellaire.

Le MRVO - le mouvement des Zakkapistes - se voit attribuer le rôle des terroristes d’aujourd’hui. Ce mouvement révolutionnaire qui se bat pour sortir du joug de la dictature eugéniste trouve ses racines au sein d’une doctrine religieuse et utilise toutes les ficelles du terrorisme pour arriver à ses fins.

C’est donc en utilisant un miroir à peine déformant que Ludovic ALBAR projette la vision qu’il a de notre monde actuel vers son monde imaginaire où l’homme a peuplé le système solaire.

La grosse différence avec notre époque actuelle, est que les terroristes du MRVO [même si on peut les comparer avec les terroristes de nos jours] se battent contre une dictature. Ce qui d’une certaine façon légitime quelque peut leurs actions.


[Remerciements chaleureux à Olivier, Lunatik et Cyril pour leur aide dans ce dossier]


Soleil vert