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Publié le 26/05/2006

SIVA de Philip K. Dick

[Valis, 1980]

1ERE ED. en France, Denoël / PdF, 1981 - REED. FOLIO SF, AVRIL 2006

Par Shinjiku

Folio SF publie ce mois-ci un des derniers romans de Philip K. Dick [écrit deux ans avant sa mort] traduit en français sous le nom de SIVA [ce qui n’est pas sans créer une confusion avec la divinité hindouiste éponyme]. La première de couverture indique clairement que l’ouvrage est considéré comme le premier volume d’un cycle, celui de la Trilogie Divine, ce qui laisse supposer que suivront les rééditions de L’invasion divine et de la Transmigration de Timothy Archer, les deux derniers volets du cycle.


"[...] Dick n’avait pas encore pété les plombs avec ses romans métaphysiques parfaitement incompréhensibles et sans grand intérêt (ceux-là que la critique française porte généralement aux nues - c’est étonnant que personne n’ose dire que les derniers romans de Dick sont des grosses daubes [...])"
in Fiction n°3 Printemps 2006, Francis Valéry, p.356

Cette Trilogie Divine déroute souvent les amateurs de DICK en ce qu’elle rompt avec certains schémas narratifs propres à l’auteur, mais aussi parce qu’elle constitue un bloc littéraire détaché dans le temps de sa période prolifique [son précédent roman, Substance Mort / A scanner darkly, remontait à 1977].

On considère généralement dans la genèse de l’œuvre que son écriture fut pénible pour Dick, fruit d’une lente maturation dont les débuts remontent à 1978 soit deux ans avant la publication V.O. [ce qui est long pour Dick]. On peut attribuer - et le contenu le confirme - l’intention de départ de Dick à une « crise mystique », tout du moins une profonde interrogation sur la cosmologie, donc par extension la théologie, la métaphysique, la religion.

Il est en effet question des états d’âmes d’Horselover Fat, érudit religieux et notamment de la chrétienté, taciturne et tourmenté, dont il est révélé dès les premières pages qu’il est un double schizophrénique du narrateur nommé « Phil » : « Horselover Fat c’est moi, et j’écris tout ceci à la troisième personne afin d’acquérir une objectivité dont le besoin se faisait rudement sentir ».

Cette distinction entre deux « moi » va permettre de développer, d’une part, les déductions exégétiques de Horselover Fat, d’autre part, les observations objectives du narrateur. Dick renonce donc à la pure fiction illustrative pour user d’une intrigue qu’il qualifie lui-même de discursive.

Cette forme d’écriture sans structure imposée est un signe du doute probablement ressenti par Dick au moment d’exposer ses propres « élucubrations », sur un ton parfois quasiment documentaire, enrichi de nombreuses citations et signe d’un gros travail de recherche. Il est très clair que le procédé permet une prise de distance confortable avec Horselover Fat, dont la crise mystique est tout de même issue d’un savant mélange de drogue et de folie.

Ce procédé n’était pas un coup d’essai dans la littérature de Science-Fiction. Cette façon d’utiliser un maigre filet narratif pour soutenir des réflexions métaphysiques avait par exemple été utilisé par René Barjavel dans La faim du tigre [1966 ; Denoël, Présence du futur] et sa suite "Si j’étais Dieu" [1976 ; Denoël, Présence du futur] avec des ressemblances troublantes, tant dans les idées que dans le procédé.

On pourra aussi citer, avec une trame littéraire bien plus dense, "Voici l’homme" de Michael Moorcock [L’Atalante, 2001 ; parution originale : 1968]. Ce genre de récits qui entendent explorer la métaphysique en se servant de la théologie a d’ailleurs fait des petits. Pour le meilleur [Antoine VOLODINE, "Bardo or not Bardo", Seuil, 2004] ou le très discutable [Bernard WERBER, "Les thanatonautes" ; dont il semblerait que l’essentiel ait été ponctionné sur "SIVA" et "Si j’étais Dieu", mais ceci est un sentiment tout personnel]

Le roman est séparé en deux temps. Dans le premier temps, la narration est très parcellaire et les personnages n’existent que sur la base de quelques traits de caractère ; les descriptions sont quasiment absentes. L’attention est focalisée sur le long développement d’une cosmologie, autrement dit une théorie sur la création de l’Univers. Le deuxième temps, que l’on peut faire commencer au chapitre 7 [où les personnages vont au cinéma], ressemble déjà beaucoup plus à un roman de fiction classique et élabore une intrigue à partir des réflexions menées dans la première partie.

On pourra vite trouver longs et inintéressants les verbiages de DICK, parfois répétitifs, qui ponctuent la première moitié du livre, avec beaucoup de citations [et donc de notes du traducteur]. On pourrait même en conclure que les délires obsessionnels de l’auteur ont ici trouvé leur plus parfaite expression dans un récit décousu et fragmenté à l’intrigue minimale.

Néanmoins, il est impossible de délaisser cette première partie, qui recèle des ouvertures passionnantes sur le plan théologique.

Mais il est recommandé aux plus rebutés de faire l’effort de parvenir à la partie la plus littéraire du roman pour être agréablement surpris par l’arrivée d’une intrigue plus intéressante sur le plan fictionnel. La façon dont, finalement, l’histoire s’imbrique avec les profondes déductions de Horselover Fat, révèle des personnages attachants qui sont autant de thèses personnifiée de la cosmologie personnelle de DICK [dans la mesure où il l’a intensément développée, on peut supposer qu’il y trouve parfois un certain fondement], et dont le point commun est la recherche du Salut.

Du reste, le texte n’est pas dénué d’humour, ni de jolis jaillissements du quotidien dans cette histoire résolument tournée vers l’immatériel.


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C’est avec talent que DICK s’est livré à l’exercice casse-gueule du texte ouvertement métaphysique ; les détracteurs pourront à cœur joie qualifier "SIVA" de bouillie mystique, les adeptes seront sans doute déroutés par le côté explicatif qui ne favorise pas une grande immersion dans la fiction, contrairement à la plupart des romans de l’auteur.

Les indécis et les théologues en herbe y trouveront forcément des choses intéressantes. Une réédition en poche qui se justifie donc.