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D'AUTRES AUTEURS


La couverture violette du roman Créateur d’étoiles, paru aux éditions Planète en 1966, est barée d’un bandeau noir sur lequel est écrit : "Le grand méconnu de la science-fiction". On ne saurait mieux dire de ce philosophe résolument avant-gardiste dont les textes sont, au mieux, difficiles à trouver par les temps qui courent.


Un voyageur

William Olaf Stapledon nait le 10 mai 1886 aux environs de Liverpool dans le Wirral, Cheshire. Il passe les six premières années de son enfance en Egypte, non loin du canal de Suez, sous la férule de son père William et de sa mère Emmeline. Adolescent, il rentre en en Angleterre, et étudie l’histoire à Oxford. Devenu transporteur maritime (les voyages, vous dis-je) de 1910 à 1913, il affronte par la suite la Première Guerre Mondiale en tant qu’ambulancier attaché à l’armée française. Il se marie en 1919 à une australienne, Agnes Miller, et obtient en 1925 un doctorat de philosophie. Bien qu’il soit avant tout un lecteur d’essais, en atteste son attrait pour la psychologie et les sciences, Stapledon, après avoir publié une Théorie moderne de l’éthique (1929), se lance dans la littérature avec un extraordinaire roman, Last and First Men : a Story of near and far Future (Les Premiers et les Derniers, 1930, traduit seulement en 1972 en Présence du futur).

Un des pères fondateurs ?

Essayiste plus que romancier, probablement peu formé à l’écriture de fiction et aux principes narratifs de la littérature, Stapledon accouche cependant d’une œuvre profonde, aux qualités prospectives impressionnantes. Surtout, c’est la précocité de l’idée mise en perspective qui étonne : vingt ans avant Fondation (Asimov, 1951), trente-cinq ans avant les balbutiements d’un courant de pensée que l’on qualifia de « transhumaniste » [1], Stapledon présente déjà une histoire de l’humanité projetée ans l’avenir, de l’époque contemporaine jusqu’à un futur extrêmement lointain, lors duquel elle va être amenée à subir de profondes modifications, épousant pas moins de dix-huit strates d’évolution.
Difficile de juger de l’impact du roman au moment de sa parution [2], mais incontestablement, ce récit de civilisations voyageant à travers les galaxies, quasiment fondateur du space opera semble avoir influencé bon nombre d’auteurs de l’Âge d’or américain, d’Asimov à Clarke (dont la lecture de ce roman a « changé la vie ») en passant par Heinlein et son Histoire du futur (1939), ou encore Stanislaw Lem. Mais plus encore que le fondement d’idées et de gimmicks, c’est l’omniprésence des réflexions philosophiques, sur la place de l’homme dans l’univers, son origine et son devenir, qui font de Last and First Men un texte éblouissant et avant-gardiste.
Les thématiques exploitées et leur utilisation tranchent nettement avec la science-fiction de cette époque en Angleterre, notamment avec celle, plus confinée et humaniste, du vétéran H. G. Wells, osant embrasser les confins intergalactiques. Jamais jusqu’alors on n’avait connu pareille extrapolation d’un futur possible, pas même dans La Machine à explorer le temps [3].

Galactiques tropiques

D’autres romans suivent, parmi lesquels le plus remarqué est sans conteste Star Maker (Créateur d’étoiles, 1937, traduit chez Planète, 1966). Après avoir proposé une histoire anticipée de l’humanité, voilà le concept étendu à tout le cosmos : le personnage principal, devenu sans grand souci de vraisemblance un esprit vagabond, voyage parmi les étoiles et décrit les mondes qu’il rencontre ainsi que les spécificités des espèces qui les habitent et leurs chutes inéluctables. Peut-être encore plus vertigineux, Star Maker provoque une prise de recul absolument insensée, et ce à une époque où les explorations spatiales ne sont encore qu’un lointain fantasme : des civilisations entières sont réduites à des sujets d’étude biologiques et sociologiques, apparaissant et disparaissant aussi vite que des colonies d’insectes. [4] La capacité de Stapledon à inventer des systèmes biologiques nouveaux puis à imaginer les particularités sociologiques qui en découlent - dès lors que lesdites espèces atteignent un degré « moderne » de développement - est assez ahurissante. Encore une fois, le fait de tramer une intrigue qui repose sur les péripéties, non pas de personnages, mais de peuples entiers, permet à Stapledon d’exprimer des opinions sur l’humanité elle-même. D’abord, et de façon évidente, il insiste sur la relativité des cultures terrestres et le côté arbitraire de leur évolution (Olaf est résolument évolutionniste et agnostique) ; ensuite, il décrit le processus de « paix mondiale » de chacune des civilisations comme la pierre angulaire de leur accession à un âge d’or [Olaf milita activement lors de nombreuses manifestations en faveur de la paix et de l’indépendance dans les années 40 à 50, dont certaines furent outrageusement taxées de communistes] ; enfin, tout en méprisant les institutions religieuses, il s’interroge sans cesse sur l’existence présumée d’une entité fédératrice, un « créateur d’étoiles », qui serait le père de notre univers, quelle que soit la forme qu’il puisse revêtir. A noter qu’il existe un excellent article signé Gérard Klein à propos des écrits de Stapledon, consultable ici, et l’on trouve également à cette adresse une bibliographie (en anglais) qui semble relativement complète.

Stapledon écrivit de nombreux autres romans jusqu’à sa mort en 1950, tardivement publiés et rarement traduits en France [le premier d’entre eux fut Odd John en 1952 ; outre les textes précédemment cités, l’auteur connut un regain d’intérêt dans les années 70 avec la parution de Les derniers hommes à Londres, 1975, et Sirius, 1976].
L’existence et l’influence décisive de Stapledon restent aujourd’hui encore méconnus, du moins en France, alors qu’il fut incontestablement un précurseur de la science-fiction moderne. Sa prose peut dérouter, tant elle est parfois didactique, mais il serait dommage de se priver de ses incroyables élucubrations. Avis aux éditeurs : Les premiers et les derniers tombera dans le domaine public l’an prochain, et n’a plus été édité depuis 1978.


Shinjiku


NOTES

[1] Mouvement intellectuel qui postule que l’homme peut atteindre un stade supérieur de son évolution grâce aux bénéfices de la science. Des sommités telles que Benjamin Franklin ou Charles Darwin en furent également des précurseurs, mais Stapledon semble bien être le premier à développer ce concept avec autant de précision dans une fiction.

[2] L’ouvrage a néanmoins dû avoir un certain succès, ainsi que l’auteur le dit lui-même dans une édition du Twentieth Century Authors : «  I also wrote my Last and First Men, which was a success. »

[3] Du reste, Stapledon entretint une longue correspondance avec Wells, de 1931 à 1941 environ, et ils se rencontrèrent plusieurs fois. Stapledon semblait manifester un profond respect pour son aîné, malgré quelques divergences d’opinion, notamment au niveau du traitement de la spiritualité, trop absente de ses récits selon lui.

[4] « Stapledon décrit et construit [...] avec la précision et la sécheresse d’un naturaliste », dira Jorge-Luis Borges en avant-propos de Créateur d’étoiles.