Publié le 06/12/2009

Sam de Jérôme Noirez & Aurélien Police

ED. GULF STREAM

Par PAT

On connaît le Jérôme Noirez romancier pour adultes et le Jérôme Noirez romancier pour ados, mais Sam constitue sa première véritable incursion dans le véritable-livre-pour-enfants-à-partir-de-huit-ans. A priori rien qui s’intègre dans la très fluctuante ligne éditoriale du Cafard, si ce n’est cette propension tout noirézienne à détourner les codes usuels pour accoucher d’une vision à la fois novatrice, inquiétante et furieusement belle.


Si Sam s’adresse bel et bien aux enfants, le sous-texte reste profondément adulte et ce genre d’exercice mérite qu’on s’y attarde ici. Jérôme Noirez se fait roublard et touchant, tout en faisant preuve d’une belle lucidité détachée. Sam démarre doucement, dérape très vite dans l’incorrect et réussit la prouesse de distiller un humour loufoque et poétique, tout en balançant quelques sentences bien tournées qui font mouche. Le tout sans jamais prendre les gamins pour des idiots, ce qui n’est pas toujours évident dans le cadre ô combien encombré (et encadré) des livres pour enfants (ceux qui ont passé plusieurs heures à lire Mimi la gentille souris comprendront).

Côté graphisme, on connaissait le grand talent d’Aurélien Police — l’homme qui, entre autres, réalise les couvertures de la collection « Courants Noirs » aux éditions Gulf Stream — mais son association avec Jérôme Noirez lui offre sans doute plus de liberté. Et le résultat est assez fascinant. Impossible de savoir si la page est un dessin, un collage, une photo ou tout à la fois ; impossible de savoir quelle part de bricolage et quelle dose d’informatique Aurélien Police a injecté dans ses planches, mais le pari esthétique est remporté haut la main.
Sam est un album magnifique, aux planches paradoxalement sombres et lumineuses, où la poésie des images fait écho à la poésie du texte. Une réussite complète qui plane quelques kilomètres au-dessus de la production enfantine actuelle, même si ce secteur éditorial particulier reste énergique, et que les œuvres véritablement sublimes y sont fréquentes.

En racontant l’histoire de Samantha — Sam, donc — Jérôme Noirez met en scène une petite fille de douze ans. Mais le cliché s’arrête là. Car Sam est une sorcière (ou aimerait l’être) de cent douze ans, ce qui sonne mieux. Comme beaucoup de petites filles (ou de jeunes sorcières — cent douze ans, pour une sorcière, c’est jeune), Sam s’invente un monde aussi réaliste que fantasmagorique. Noirez et Police sont sur ce point remarquablement intelligents, dans la mesure où le monde inventé par Sam est décrit comme parfaitement réaliste et parfaitement normal. Aucun signe ici d’un quelconque décrochement de la réalité, juste un décalage qui est la réalité, nuance.
Entre autres choses, Sam est capable de découper des animaux en « peau de nuit », substance curieuse dont on ne dévoilera rien ici, et de leur insuffler vie (ce qui donne des « découpules »). Pratique, quand on est asthmatique, et qu’on peut se fabriquer un chat sans en subir les désagréables conséquences pulmonaires . Et comme Sam s’ennuie, elle décide de s’inventer une petite sœur. Ce sera la gentille Sa, puis la méchante (car ratée) Ça. Tellement méchante que ça devient gênant et qu’il est temps d’y remédier. Du coup, Sam décide d’offrir à Ça un découpule de « Papa d’épouvante » chargé de la mettre au pas...
On s’arrêtera là, bien sûr, mais sans réussir à taire que les sombres machinations de Sam auront des conséquences inattendues.


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Jérôme Noirez prend ici à contre-pied la tendance générale du livre pour enfants : il n’écrit pas un texte pour adultes qui rêvent d’enfant idéal, mais directement pour les enfants d’aujourd’hui... et pour leurs parents qui courent derrière.
Sam fourmille d’idées poétiques et de trouvailles visuelles épatantes. Magnifié par le superbe travail d’Aurélien Police, le texte se resserre à l’extrême pour atteindre un degré de densité d’une rare maîtrise. Une sorte de concentré de Jérôme Noirez, en quelques pages aussi sombres que drôles, aussi belles qu’inquiétantes.
Ne passez pas à côté.