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Publié le 26/09/2002

Schild’s Ladder de Greg Egan

[EDITIONS EOS, 2001]

I M P O R T

Par Stalker

Dans un futur lointain, une expérience visant à « sonder » le vide dans l’espoir d’enfin unifier la relativité générale et la physique quantique tourne mal. Un nouveau vide aux propriétés incompréhensibles est crée. Il commence à croître et dévorer l’ancien.

600 ans plus tard sa croissance continue, détruisant l’un après l’autre les systèmes habités. Voici le point de départ de ce roman de Greg Egan , paru en 2001 et toujours sans traduction française...


Un vaisseau de scientifiques cherche à percer le mystère du nouveau vide. La plupart ont l’espoir de le détruire avant que la galaxie entière ne soit engloutie ; néanmoins, une minorité de scientifiques désire seulement comprendre ce qui se passe de l’autre côté et s’adapter. Elle pense que l’humanité est devenue trop rétrograde, trop figée et que le nouveau vide peut la remettre en mouvement.

Les deux factions s’opposent. Et si une vie bien plus riche se cachait de l’autre côté et mettait tout le monde d’accord ?

L’énigme scientifique

Egan nous a habitué à des énigmes scientifiques renversantes dans ces livres. Dans celui-là, c’est mitigé. Il invente une théorie fictive « la théorie des graphes quantiques » extrapolée à partir d’une théorie réelle [loop quantum gravity]. Il va même sans doute trop loin. L’énigme scientifique est bien moins clair et brillante que dans ces autres romans. Ou bien je suis peut être passé à coté de certaines choses. Peut être qu’une bonne culture généraliste en sciences physiques n’est pas suffisante pour ce livre [contrairement aux autres]. MAIS ce n’est pas grave.

Une fois n’est pas coutume, le principal intérêt du roman ne réside pas là. Ce roman permet à Egan de poser des questions très métaphysiques, et quasi abyssales...

Qu’est ce qu’un individu ?

Qu’est-ce vraiment qu’un être humain quand il n’est plus qu’un calculateur quantique pouvant être intégrer à une matrice de chair et d’os, ou bien rester « acorporel ». Immortel dans tous les cas. Pouvant être calculé sur une « fentomachine », subir la divergence quantique, vivre une nano-seconde avant de disparaître... et d’être redémarré, sans souvenir. Qu’est-ce que la mort dans ce cas ? Savoir que votre « mémoire » est sauvegardée et que votre « être » peut ainsi être remis en route et que « vous » n’aurez perdu que quelques minutes de mémoire empêche-t-il totalement de se sentir angoissé par « votre disparition » imminente ?

Qu’est ce qu’une communauté ?

Comment se définit une société, une communauté alors que le moindre voyage [à des vitesses proches de celle de la lumière], met entre le voyageur et ses proches des centaines d’années, qu’on ne pourra jamais effacer ? Toute la société doit-elle se mettre à vivre au ralenti - au sens propre, en ralentissant les calculs - en attendant que l’explorateur revienne ? Et rester quasiment figée pendant des décennies et des décennies, sans que rien ne change ? Ou alors, le concept même de communauté est-il illusoire, doit-on sans cesse couper les liens, vivre quelques décennies avec une famille, des amis, et puis tout laisser tomber, aller voir ailleurs dans la galaxie, se recréer une communauté provisoire sur une nouvelle planète, avant de repartir, et cela à l’infini. Être sans cesse en mouvement, sans cesse découvrir et progresser est-il vraiment désirable si cela implique de rester, finalement, toujours seul ?
Autant de questions qu’Egan met merveilleusement en scène. Il ne donne pas sa réponse, évidemment, celle-ci ne peut être que personnelle, mais il incite à la réflexion avec virtuosité. (s’aventurera-t-on à le sentir quand même plus attiré par la voie de la découverte et de l’oubli plutôt que par celle de la préservation et de l’immobilité ?).

Une précision : Egan et la psychologie

On reproche souvent à Egan le manque de crédibilité psychologique de ses personnages. On ne les comprend pas, on ne peut ressentir d’empathie à leur égard, il nous reste étranger. Alors, Egan est-il totalement insensible et incapable de comprendre l’être humain, ou bien a-t-il des raisons pour construire ainsi ses personnages ? Après cette lecture je n’ai plus de doute (les autres livres de l’auteur m’ayant laissé indécis).

Les personnages du roman ne peuvent qu’être radicalement différents de nous, vu les interrogations qu’ils posent, les situations dans lesquelles il les place. Comment voulez-vous qu’un être immortel, calculé quantiquement, sans corps, traversant la galaxie pense comme nous ?

A mon avis, pour Egan, il n’existe un « être humain » absolu et atemporel. L’Homme est sans cesse modifié par la culture et la technologie. Quand il écrit un roman où la technologie et la culture sont radicalement différentes, comment pourrait-il construire ses personnages à notre image (i.e celle d’un occidental au début du XXIème siècle).

En cela, Egan est bien plus courageux que la majorité des auteurs de SF. Créer un personnage à l’image des lecteurs, c’est une facilité : le lecteur pourra s’identifier, ressentira de l’empathie, et sera pris par la lecture. Mais c’est sans doute injustifié. Le héros d’un Space-op se déroulant dans 10000 ans dans un monde avec une technologie radicalement différente peut-il être « comme nous » ? Non, à mon avis, qui est aussi celui d’Egan, je pense.

Ca revient exactement à vouloir imposer nos valeurs occidentales actuelles au reste du monde, à lire l’histoire uniquement avec ces yeux par exemple, etc. Après on pense ce qu’on veut sur la réussite d’Egan, mais je pense qu’il faut reconnaître son courage.


Schild’s Ladder est un livre ambitieux, probablement moins virtuose sur le plan scientifique que les précédents opus de Greg Egan, mais philosophiquement intéressant par les questions qu’il pose.

Une belle citation représentative pour finir : "...travelling is not about a change of scenery. It’s about breaking connections."