EN BREF

 
SYNDICATION


Suivez le Cafard cosmique sur Twitter

Devenez Fan du Cafard cosmique et suivez toute l’actualité du site sur Facebook

Flux RSS 2.0 : pour afficher toutes les nouveautés du site par syndication.

netvibes : cliquer ici pour ajouter le flux RSS à votre page netvibes.


 

A VOIR AUSSI

A VOIR AUSSI

 
 

Interstices, c’est le nom de la nouvelle collection de la maison Calmann-Levy. Après avoir l’an passé lancé sa collection fantasy, avec notamment le sublime "Chevalier-Mage" de Gene WOLFE, l’éditeur prend pied sur un continent mal exploré : celui des littératures bizarroïdes, entre réalité et rêve, ni tout à fait imaginaires ni vraiment les pieds sur terre.

Une aventure qui démarre avec déjà trois romans en librairie ce mois-ci ["Battle royale" de Kashun TAKAMI / "L’oiseau moqueur" de Sean STEWART / "La Cité des saints et des fous" de Jeff VANDERMEER ] et dont nous parle le directeur de collection Sébastien GUILLOT, qui officia autrefois chez Folio SF [et continue, par ailleurs, de saupoudrer de la "Poussière d’étoiles" chez Terre de Brume.]


- Le Cafard cosmique : Pourquoi créer cette nouvelle collection, Interstices, quand le paysage éditorial français semble déjà couvrir largement les littératures de l’imaginaire ?

- Sébastien GUILLOT : La création de cette collection tente de répondre à une question que je me suis posée de manière récurrente depuis que j’exerce des responsabilités éditoriales dans le domaine des littératures de l’imaginaire : celle du positionnement éditorial - et donc commercial - d’œuvres explicitement non réalistes, mais qui pour un certain nombre de raisons n’ont guère leur place dans les rayons spécialisés. Des œuvres qui ont du mal à rentrer dans la définition en triptyque qu’on donne d’ordinaire des littératures de l’imaginaire : SF, fantasy, fantastique. L’idée de base d’« Interstices » a germé au fil des rencontres que j’ai pu faire lorsque je m’occupais de la collection Folio SF [avec Francis BERTHELOT, promoteur du concept des Transfictions, ou encore Ellen KUSHNER & Delia SHERMAN, qui ont créé aux Etats-Unis la - bien nommée ! - Interstitial Arts Foundation].

J’en ai tiré certaines conclusions quant à l’opportunité de publier ou non dans une collection spécialisée des textes singuliers, relevant sans doute aucun de l’imaginaire, mais fort éloignés d’une quelconque problématique de genre. Des textes qui savaient satisfaire mon besoin d’évasion littéraire, sans pour autant rentrer dans des schémas par trop structurés. Pour en avoir publié ou réédité un certain nombre, j’avais pu en outre me rendre compte de leur potentiel plus que limité en rayon SF. Et voyant par ailleurs que nombre d’auteurs best-sellers en littérature générale avaient plus que tendance à lorgner sur la SF ou la fantasy, sans trop s’en vanter mais avec un réel succès, j’en ai tiré la conclusion que l’introuvable « grand public » n’avait rien contre l’idée qu’on lui « raconte des histoires » pour peu qu’on n’insiste pas trop, au moins symboliquement, sur leur appartenance au corpus de l’imaginaire littéraire. La frange du lectorat spécialisé qui s’y intéresserait saurait de toute façon y retrouver ses petits - j’en veux pour preuve cette interview. Ainsi est née Interstices.

- CC : Ne vous trouvez-vous pas sur les mêmes terres que Le Diable Vauvert ou Denoël & d’Ailleurs ?

- S.G. : Il y a pire modèle ! Vous auriez pu aussi citer LOT 49 au Cherche Midi, qui publie d’excellents auteurs tout aussi singuliers [Richard POWERS, Brian EVENSON, William T. VOLLMANN...], voire une maison comme L’Olivier, qui réserve une place de choix à l’imaginaire. Il y a effectivement une démarche assez proche chez chacun, sachant que seule « Interstices » publiera exclusivement des ouvrages non réalistes. La démarche initiée par le Diable Vauvert a effectivement été une source d’inspiration importante, voire fondamentale, même si j’estime leur pari à moitié gagné pour ce qui est de « sortir » des auteurs de genre des rayons de librairie dans lesquels ils sont habituellement proposés aux lecteurs. Pour ce qui concerne Denoël & d’Ailleurs, je considère cette collection comme l’une des plus intéressantes du marché en matière de littérature étrangère, avec effectivement une forte proportion d’œuvres relevant de l’imaginaire, sans pour autant que cela constitue une véritable ligne éditoriale. En outre, « Interstices » sera ouverte aux auteurs français...

« De Thomas PYNCHON à Chuck PALAHNIUK... »

- CC : Parmi les parutions les plus attendues, "La Cité des Saints et des fous" de Jeff VANDERMEER, un roman inclassable étiqueté, faute de mieux, "postmodern fantasy" par les anglo-saxons, préfacé par Michael MOORCOCK himself. Alors, c’est quoi, en vrai, "La Cité..." ?


- S.G. : En vrai, « La Cité des Saints et des Fous » regroupe l’intégralité des textes courts que Jeff VANDERMEER a consacrés au fil de sa carrière à Ambregris, la cité du titre. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un roman, mais d’une sorte de puzzle littéraire qui dresse au fil des pages le portrait d’une ville qui n’existe pas, une ville outrancière, dangereuse, fascinante [à titre personnel, elle m’évoque irrésistiblement Naples], une ville qu’un auteur comme J.L. BORGES n’aurait, je crois, pas reniée. C’est une sorte de jeu littéraire, puisque VANDERMEER s’est amusé à varier les plaisirs tant thématiquement que formellement, pour mieux rendre compte de la complexité de sa création - aussi avons-nous droit pêle-mêle, outre certaines nouvelles glaçantes qui ne sont pas sans évoquer LOVECRAFT, à une histoire délirante d’Ambregris par un universitaire antipathique, à une monographie sur le Calmar royal, à une nouvelle entièrement cryptée [par mes soins, et on ne l’y reprendra pas], à un rapport psychiatrique... Et en plus du jeu littéraire, nous avons je crois affaire à un texte de très haute tenue, duquel émergent une belle interrogation sur l’art et la création. A lire absolument.

- CC : Deux autres romans paraissent en septembre, quels sont-ils ?

- S.G. : « L’Oiseau Moqueur » de Sean STEWART, dont c’est la première œuvre publiée en France, relève du réalisme magique, pour peu qu’on puisse appliquer ce terme à des ouvrages nord-américains. Il s’agit avant tout d’un portrait de femme, celui d’une jeune trentenaire vivant à Houston confrontée à la perte de sa mère, avec qui elle entretenait des rapports disons... complexes, en raison des pouvoirs magiques dont elle était dotée, et dont sa fille hérite à cette occasion - ce qu’elle ne vit pas extraordinairement bien... C’est un magnifique bouquin métaphorique, volontiers doux-amer, splendidement écrit.

Le troisième ouvrage, paru en juin, « Battle Royale », a fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2000, un an seulement après sa publication japonaise. Son auteur, Koushun TAKAMI, a imaginé un Japon totalitaire qui aurait mis en place à des fins d’exemplarité un « jeu » sanguinaire consistant chaque année à tirer au sort 40 classes de collégiens et à les forcer à s’entretuer. Une satire détonante des rapports qu’entretient le Japon d’aujourd’hui avec sa jeunesse...

- CC : Finalement, le champ d’exploration d’Interstices semble assez large... quels en sont les frontières ?

- S.G. : Tout d’abord, « Interstices » correspond pour moi à un rêve d’éditeur. Dans leur immense majorité, les œuvres qui y seront publiées correspondent très précisément à mes goûts de lecteur - ce qui établit déjà des frontières « naturelles ». Cette collection a pour parrains des auteurs fondamentaux dans mon panthéon personnel, Kurt VONNEGUT et Mikhail BOULGAKOV en tête.

Néanmoins, sa vocation d’accueillir des textes « d’imaginaire grand public », pour peu que cela veuille dire quelque chose, limite de facto mon champ d’investigation. Pas de space operas ou de fantasy épique, en résumé. Cela ira du thriller mâtiné de fantastique au réalisme magique, de Thomas PYNCHON à Chuck PALAHNIUK.

- CC : Publierez vous des romans de SF ?

- S.G. : J’essaie justement de ne pas raisonner en ces termes, plus en m’interrogeant sur le « degré de connotation » - et donc de lisibilité - d’un texte. Pour me faire un jugement, j’essaie de mettre de côté mes références SF pour voir si ledit texte est compréhensible sans. Après, nombre d’œuvres classiques de ce qu’on a appelé la fiction spéculative trouveraient sans trop de peine leur place dans cette collection... La question reste de savoir où on place le curseur.

Dans le cas de « Battle Royale », on pourrait parler à la limite de « dystopie uchronique », mais le contexte socio-politique du roman, bien qu’intrinsèque à l’histoire, sert avant tout de décor contextuel pour le jeu de massacre du titre. Ayant vu le film pas particulièrement subtil qui en avait été tiré, j’ai bien rigolé en voyant que l’éditeur US du bouquin le comparait en 4e de couverture à « Sa Majesté des Mouches » de William GOLDING ; or, contre toute attente, l’intégralité du texte est effectivement sous-tendue par une problématique similaire : comment chacun s’adapte à une situation totalement différente de son environnement habituel. Lu à cette aune, « Battle Royale » prend une toute autre dimension.

« Littérature bizarre ! »

- CC : A qui s’adresse, selon vous, la collection ?

- S.G. : Interstices s’adresse sans exclusive à des lecteurs de littérature contemporaine française ou étrangère, qui recherchent des textes susceptibles de leur ouvrir, pour quelques heures, une fenêtre sur une réalité différente de leur quotidien. C’est « d’enchantement de la littérature » qu’il s’agit ici, dans la droite lignée du réalisme magique sud-américain.

- CC : Les libraires ne vont-ils pas se trouver face à un sérieux problème au moment de mettre vos livres en rayons ?

- S.G. : En principe non, puisque tout est fait pour que les ouvrages d’Interstices se retrouvent dans les rayons de littérature étrangère - deux des trois romans du lancement, « L’Oiseau Moqueur » et « La Cité des Saints et des Fous », font d’ailleurs partie de la rentrée littéraire de Calmann-Lévy. Mais le risque existe, en effet, de voir les libraires s’interroger sur le positionnement d’une collection qui affirme haut et fort son attachement à l’imaginaire. Nous avons tenté autant que faire se peut de le limiter, évidemment par le choix des textes et des auteurs [aucun écrivain déjà connoté SF ou fantasy en France ne sera initialement publié dans cette collection], mais aussi par une démarche graphique guère équivoque en matière de couvertures. J’ai récemment découvert dans une FNAC parisienne, en plein milieu des tables de littérature étrangère, un petit emplacement spécifiquement dédié à la « littérature bizarre ». Tous les espoirs sont donc permis !

- CC : Peux-t-on avoir une idée de ce que nous prépare Interstices au delà de septembre ?

- S.G. : Noël sera dignement fêté avec la publication en novembre d’un nouveau roman de Christopher MOORE - le premier chez Calmann-Lévy - intitulé « Le Sot de l’Ange ». Il s’agit d’un conte de Noël, revisité à la sauce MOORE : tout commence par le meurtre du Père Noël dans une petite ville côtière des Etats-Unis, pour finir en invasion de zombies digne d’un film de ROMERO - l’humour [et le talent] en plus. C’était précisément à des auteurs comme Christopher MOORE que je pensais lors de la conception d’Interstices, aussi le fait de devenir son éditeur en France a-t-il été une très belle satisfaction professionnelle.

2007 verra en principe la publication du seul roman d’un autre MOORE, Alan MOORE, scénariste cultissime de comics par ailleurs. Et sans doute celle de mon premier projet francophone, un projet collectif à huit voix...


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de Vandermeer Jeff [et d'autres critiques]

Mr.C