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Publié le 01/03/2009

Seigneurs de lumière de Roger Zelazny

[God of Light, 1967]

REED. DENOËL / LUNES D’ENCRE, 2009

Par Soleil vert

Zelazny est de retour ! Un pavé concocté par Gilles Dumay chez Denoël / Lunes d’Encre, réunit sous une jaquette rutilante signée Manchu trois romans de cet auteur, issus du fond Présence du futur.
Ce n’est qu’un début puisqu’on annonce pour 2010 une traduction de Dilvish the Damned et une intégrale des nouvelles.


PRIX HUGO 1968


Seigneurs de lumière est le titre générique du collector et compile donc trois roman de Zelazny :

  • Seigneur de lumière, titre original Lord of light, de 1967
  • Royaumes d’ombre et de lumière, titre original Creatures of light and darkness, de 1969
  • et L’œil de chat, titre original Eye of cat, de 1982.

Disparu en 1995, Roger Zelazny laisse dans la mémoire de ses lecteurs le souvenir d’un auteur brillant, inégal, jamais ennuyeux. Revisitant les mythologies indiennes, égyptiennes, grecques ou créant ses propres mondes, il a dépoussiéré la fantasy, s’autorisant, à l’instar d’un Delany avec le space opera, toutes les audaces stylistiques.

Mieux que le très réussi L’île des morts ou le long cycle des Princes d’Ambre, le présent volume permet d’apprécier la créativité d’un écrivain qui ne craignait pas d’accommoder la fantasy à la sauce new wave. Il devrait réconcilier les amateurs de ses textes courts et le lectorat d’Ambre.
Signalons au passage l’important travail de traduction, voir de restauration [!] effectué sous la direction de Gilles Dumay.

Une cosmogonie indienne

Un groupe d’humains a émigré dans un futur indéterminé sur une autre planète. Surnommés les Premiers, ils ont asservis la population indigène et installé une théocratie à l’image du panthéon indou, aidés en cela par leurs pouvoirs de mutants et une technologie brillante. Par l’intermédiaire d’une caste de brahmanes, ils étouffent toute velléité de révolte ou de progrès scientifique. Peu à peu ils se sont identifiés aux dieux indiens, parvenant à une sorte d’immortalité en transmigrant leur essence de corps en corps. Mais l’un d’entre eux qui se fait appeler Bouddha ou plus simplement Sam se rebelle contre cette tyrannie.
Seigneurs de lumière raconte sa lutte contre la Trimurti [la trinité Brahmâ, Vishnou, Shiva] et leurs alliés. Il débute par la renaissance de Siddhârta au lendemain d’une cruelle défaite, puis se poursuit par l‘évocation de ses combats antérieurs.

Comment expliquer l’enchantement procuré par cette lecture ?
En premier lieu l’intelligence du propos de l’auteur. L’intrusion imaginaire de Bouddha dans la cosmogonie indienne évoque l’histoire bien réelle et maintes fois répétée des révoltes contre les castes brahmanes dans le sous continent, dont le shivaïsme et le bouddhisme - au travers de la caste des guerriers, furent l’expression. A l’image des récits védiques, les personnages de Zelazny sont à la fois l’expression de forces naturelles - la foudre, les tempêtes- et sont animés des passions les plus humaines ou les plus animales. Deux d’entre eux se détachent, Siddartha bien sur et Yama, le dieu de la mort. Tour à tour ennemis et alliés, leurs duels, leurs débats constituent le principal pivot romanesque sur fond de conflits :

« La Mort et la Lumière sont partout pour toujours et elles commencent finissent luttent veillent dans le Rêve de l’Inommé qu’est le monde, mots brûlants dans le Samsara, pour créer peut être la Beauté. Et ceux qui portent la robe safran méditent toujours sur la Voie de la Lumière tandis que la jeune fille nommée Murga visite chaque jour le temple pour déposer au pied de l’autel de son sombre dieu la seule offrande de fleurs qu’il reçoive »

Ensuite, l’art romanesque de l’écrivain atteint un sommet. Chapitres et péripéties s’enchaînent comme des fresques sans rompre la continuité narrative. Entre autres séquences merveilleuses, citons l’éveil de Siddartha, le combat de Yama contre Rild, et l’affrontement de ce même Yama contre Bouddha : la Mort essaye en vain de se saisir de celui qui renonce à l’Etre...
C’est à peine si l’on remarque le peu d’importance accordé par ZELAZNY à la géographie des lieux dans ce roman. Tout ceci suggère un théâtre, mais un théâtre d’ombres dont le maître mot serait le rêve.

Les desseins d’Anubis

L’onirisme constitue la matière première des trois ouvrages choisis par Gilles Dumay, et le deuxième roman, Royaumes d’ombre et de lumière, en est la meilleure illustration.
Anubis et Osiris se partagent la domination de l’univers connu. L’un est le seigneur de la Maison des Morts, l’autre de la Maison de la Vie. Entre les deux s’étendent les Mondes du Milieu ou vivent les humains entre autres. Or Anubis a un compte à régler avec un certain Prince aux mille formes, réfugié quelque part dans Les Mondes du Milieu. Il dépêche un envoyé du nom de Wakim pour le détruire.

Dans cet ouvrage dédié à l’ami Delany et qui succède chronologiquement à Seigneur de lumière, Zelazny s’est livré à une expérimentation littéraire, mêlant séquences romanesques, dialogues de théâtre et poésies. La new wave bien sur est passée par là.
Mais si la première moitié du livre se dévore d’une traite, notamment les scènes se déroulant dans la Maison des Morts, ou encore le combat temporel entre Wakim et le Général d’Acier [un cavalier d’acier] - qui préfigure un passage d’Hypérion de Dan Simmons -, la suite de l’intrigue se perd dans un carrousel cosmique difficile à appréhender. De nouvelles entités surgissent brutalement de nulle part comme dans un rêve, Wakim se révèle être un dieu amnésique, et devient paradoxalement un personnage secondaire au mépris de toute règle romanesque.
Au terme de la lecture, les dieux de Zelazny nous semblent bien lointains. On dirait que l’écrivain a jeté en vrac sur la table tous les matériaux d’un puzzle non reconstitué...
Cependant dans American Gods, dédié à l’auteur des Princes d’Ambre, Neil GAIMAN se souviendra du Général d’Acier en rédigeant une scène délirante ou des divinités à forme humaine enfourchent des chevaux de foire dans un site sacré pour retrouver leur apparence première !

Le dernier des Navajos

Le choix de Gilles Dumay de publier L’œil de chat au lieu du très connu Toi l’immortel, pourtant chronologiquement proche de Seigneur de Lumière et de Royaumes d’ombre et de lumière s’avère judicieux. En effet l’ouvrage est de facture supérieure et reste dans la veine zelaznienne du recyclage sinon mythologique du moins culturel, ce qui confère une homogénéité à l’ensemble.

Qui est William Cheval-Noir Singer, alias Billy ? Un chasseur des temps futurs qui capture toutes sortes de bestioles extra terrestres pour remplir des zoos, mais aussi un indien, un des derniers navajos. La Terre fait appel à ses talents de pisteur pour intercepter un Stragien qui voudrait compromettre des négociations en cours entre cette civilisation et les humains. Pour l’aider dans cette entreprise difficile, Billy libère un des ET qu’il a capturé. Le chat, ainsi se nomme t’il, l’affrontera en retour pour le tuer.
L’intrigue se resserre donc sur le combat entre deux survivants aussi désespérés l’un que l’autre, car le chat est l’ultime représentant de son espèce. Comme le Stragien, c’est également un être télépathe et métamorphe.

Le personnage de Billy indien navajo tour à tour chasseur et chassé a un relief tout particulier. Il oscille constamment entre deux mondes, le visible, celui des hommes et l’invisible, celui des esprits. En lui s’incarne le Peuple.
Pareillement, le chat est un adversaire terriblement pressant aussi bien physiquement que symboliquement comme le souligne son œil unique, l’oeil de la culpabilité.
Le roman se situe dans la mouvance thématique SF de Terminus les Etoiles de Alfred Bester, et s’achève sur une tonalité fantastique, dans le canyon de Chelly, haut lieu légendaire des navajos.
Cette fois les audaces stylistiques de Zelazny s’accordent à son sujet. La poésie des légendes amérindiennes s’entremêle harmonieusement à la narration des combats.
C’est une réussite.


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Une bizarre tradition critique oppose les ouvrages dans lesquels Zelazny revisite les mythologies à ceux dans lesquels il les crée, soulignant que l’étiage narratif préexistant des premiers arguerait de leur faiblesse. Or de grandes oeuvres littéraires ont été bâties sur des relectures, en particulier celles de Dan Simmons. Sous cet éclairage, il serait intéressant de réévaluer le travail romanesque de l’auteur des Princes d’ambre.
En attendant, c’est un chef d’oeuvre, un texte passionnant mais inégal, et un très bon roman, que vous trouverez dans cette "compil" Seigneurs de lumière.