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Publié le 01/02/2009

Seul dans le noir de Paul Auster

[Man in the Dark, 2008]

ED. ACTES SUD - LEMÉAC / LETTRES ANGLO-AMÉRICAINES, JANV. 2009

Par Nébal

Le Paul Auster nouveau est arrivé, comme d’habitude chez Actes Sud, l’éditeur ayant publié l’intégralité de l’œuvre de l’auteur new-yorkais. Et, comme d’habitude, la question se pose, non dénuée d’angoisse : va-t-on y retrouver l’immense écrivain qui nous avait livré, entre autres, la Trilogie new-yorkaise, Moon Palace et Léviathan ?
Il était de bon ton, ces dernières années, de répondre par la négative ; mais il semblerait, à faire une rapide revue de presse, qu’avec Seul dans le noir il ait su retrouver une quasi-unanimité en sa faveur. Voyons donc ce qu’il en est.


En commençant par poser une évidence : oui, Paul Auster a tout à fait sa place sur le Cafard cosmique. Briseur de codes, interrogeant les liens entre réalité et fiction, amateur d’inquiétante étrangeté, il est un auteur « transfictionnel » s’il en est. Bien que considéré - à bon droit - comme écrivain de « littérature générale », il ne rechigne pas à infuser dans ses récits alambiqués une touche de fantastique, voire - quoi qu’on ait pu en dire, le principal intéressé y compris - de science-fiction : songeons, par exemple, à la dystopie terrifiante et fascinante du Voyage d’Anna Blume ou, plus récemment, à l’Amérique uchronique de Dans le scriptorium. Seul dans le noir entretient d’ailleurs beaucoup de liens avec ce précédent roman diversement accueilli, et en constitue à certains égards une variation.

Le narrateur, du nom d’August Brill, est un critique littéraire à la retraite, rendu impotent par un accident automobile. Récemment veuf, il s’est installé dans le Vermont avec sa fille Miriam, qui vit mal son divorce, et sa petite-fille Katya, dont le compagnon vient de mourir en Irak. On le devine, l’ambiance n’est guère à la joie : Seul dans le noir, dès ses premières lignes, est un roman marqué du sceau de la dépression et du regret.

Et August Brill est insomniaque. La nuit, seul dans le noir, il invente des histoires, lui qui a passé sa vie à critiquer celles des autres. Ce qui lui permet de passer le temps... et de fuir les réminiscences douloureuses. C’est ainsi qu’il imagine l’étrange odyssée d’Owen Brick, un magicien, qui se réveille dans un trou, dans une Amérique déchirée par la guerre civile depuis que New York a fait sécession. Dans ce monde-là, si différent de celui d’où vient Owen Brick, le 11 septembre 2001 est une date comme une autre, les tours ne sont pas tombées ; et l’Amérique n’a pas envahi l’Irak. Mais elle est à feu et à sang, les morts se comptent par milliers. Et Owen Brick se voit contraint d’accepter une mission. C’est une histoire, après tout, et il en est tout à fait conscient, mais c’est surtout son histoire. C’est à lui de régler le problème. Un seul moyen : tuer le responsable de tout ça, l’homme qui, dans son monde, a pensé la guerre ravageant celui-ci. Un vieil homme du nom d’August Brill.

Le vieux critique de Seul dans le noir ne manque pas de rappeler l’écrivain sénile et amnésique de Dans le scriptorium. Se pose ainsi à nouveau la question de la responsabilité de l’auteur confronté à ses œuvres, de l’angoisse à l’origine de la création littéraire. Avec de nouveau une uchronie américaine, la question de la responsabilité se déplace sur un plan global, responsabilité des Américains à l’égard de leur pays - mais un New-yorkais est-il un Américain ? Ce n’est certes pas la première fois que Paul Auster semble en douter... -, et responsabilité de l’Amérique à l’égard du monde.

Mais l’artifice littéraire est plus que jamais une fuite, et Paul Auster décide cette fois d’opérer un brusque retour au réel, en se focalisant essentiellement sur la poignante relation entre le vieillard et sa petite-fille, dont le drame récent est bien à l’origine de cette histoire. Paul Auster nous a déjà maintes fois fait le coup, mais il se montre ici particulièrement brutal, en nous frustrant d’un seul coup d’Owen Brick et du « suicide par procuration » qui se mettait en place. Restent un vieillard et une jeune femme, seuls dans le noir. Ils regardent ensemble des films, des histoires de femmes délaissées, où l’émotion s’exprime, non dans les dialogues, mais dans les objets les plus communs. Et ils en viennent à parler, enfin. À se livrer. À raconter leur histoire, à affronter leurs regrets, à mettre en lumière leur responsabilité. Jusqu’à ce que l’aube pointe, et, avec elle, une lueur d’espoir ? « Ce monde étrange continue de tourner... »

Ce court roman non chapitré est, comme d’habitude, superbement écrit, adroit dans la forme - même si son aspect décousu [a fortiori quand on s’engage dans les analyses de films !] et, surtout, le brutal abandon d’Owen Brick, ont de quoi déstabiliser - comme dans le fond - l’unité du roman, pour autant, ne faisant aucun doute -, émouvant aussi. Et, comme d’habitude chez cet auteur qui ne cesse d’interroger son art, il est lourd de réminiscences des œuvres antérieures, quoique de manière moins frontale que Dans le scriptorium. Mais, justement, il rappelle énormément ce dernier roman ; trop, peut-être. Il est moins lourd d’angoisse, certes, plus focalisé sur les notions de désespoir et - finalement - d’espoir. Mais très proche, néanmoins. Et probablement moins « étrange ». La comparaison est tentante... et, à mon sens, elle joue un peu en défaveur de Seul dans le noir, qui peut donc se révéler un peu décevant. Pas mauvais, non, certainement pas ; mais néanmoins décevant, et, oui, frustrant.


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Le Paul Auster nouveau est donc un assez bon cru, oui, incontestablement au-dessus du lot en tout cas. Mais il a un arrière-goût assez amer, et peut-être une trop forte impression de déjà-vu, qui l’empêchent d’atteindre le niveau des meilleures cuvées de l’auteur, de ces chefs-d’œuvre qu’étaient Cité de verre, Le Voyage d’Anna Blume, Moon Palace ou Léviathan. Sur une thématique assez similaire, on pourra également lui préférer le très proche et probablement sous-estimé Dans le scriptorium.