Depuis Jules VERNES et H.G.WELLS jusqu’aux années 50, la SF s’est toujours montrée très pudique, voire carrément prude, si l’on excepte les couvertures parfois suggestives des pulps.

Philip José FARMER est arrivé... puis d’autres et aujourd’hui la SF n’a plus froid aux yeux : elle invente même regulièrement de nouvelles façon de s’envoyer en l’air...


« De tous les genres littéraires, le western seul peut rivaliser de pudeur avec la science-fiction. »

Kingsley AMIS, "L’univers de la Science-fiction", 1961


Le premier scandale de l’âge d’or

Philip José FARMER est né en 1918 dans le Midwest, d’où lui vient son éducation rigoriste. Il n’aura de cesse de s’en défaire, allant même jusqu’à clamer son athéisme dès l’âge de 14 ans. Il travailla durant 10 ans, de 1942 à 1952, en tant qu’ouvrier dans une aciérie, tout en poursuivant de front des études de lettres. Il quittera l’usine, diplôme en poche, pour devenir auteur professionnel.

Sa première nouvelle SF, « The lovers », n’a a priori rien de scandaleux, même pour l’époque, et pourtant...
Elle met en scène un linguiste, Hal Yarrow, qui étouffe sur une Terre soumise à la tyrannie pudibonde du clergetat. Cette société, qui a succédé à plusieurs siècles de guerre et de débauche, vénère Le Précurseur, un certain Sigmen. Les individus n’y ont presque plus d’autonomie, ils sont enlevés à leurs parents dès la naissance, pour être élevés selon les préceptes du Précurseur. Hal supporte de plus en plus mal cette étouffante société, et aussi sa femme, Mary, qui dénonce régulièrement aux autorités les écarts de ses voisins. Hal accepte la proposition qui lui est faite, de partir étudier la population de la planète Ozagen [nommée ainsi par FARMER en hommage au magicien d’Oz]. Il y découvrira les habitants, de gros insectes intelligents, mais aussi une mystérieuse créature féminine anthropomorphe, une lalitha nommée Jeannette. Avec elle, Hal va découvrir l’épanouissement sexuel, loin de tout péché et de toute répression sociale.

Le texte de FARMER est bien plus qu’une simple critique de la pudibonderie.

En effet, le choix du prénom de Mary pour Mme Yarrow n’est pas un hasard. Il oppose ainsi deux femmes, une humaine et une lalitha, référence au personnage biblique Lilith qui n’est pas anodine non plus : dans la Genèse, Lilith aurait été la première femme d’Adam, né comme lui du limon, et non d’une de ses cotes, comme Eve, qui elle aurait fait chasser l’humanité du paradis. Lilith apparaîtra ensuite dans les livres de Job et Isaïe comme une tentatrice, une incarnation maléfique de la sexualité, mais aussi comme une femme aspirant à devenir... l’égal de l’homme ! Quand à Marie, vous connaissez l’histoire...

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P. J. FARMER

Mais quittons maintenant la Bible pour revenir à FARMER. Mary Yarrow est une bigote frigide.
Jeannette, la lalitha n’apparaît pas ici comme une tentatrice, mais comme une libératrice, la femme qui permet à Hal d’accéder à une sexualité enfin libre, épanouie, débarrassée de la culpabilité et du péché. En inversant ainsi la perception des personnages par rapport à la Bible, FARMER jette la morale sexuelle chrétienne aux orties, au profit d’un hédonisme libre et assumé. C’est donc ni plus ni moins à une véritable révolution copernicienne des mœurs et des traditions qu’en appelle FARMER, digne successeur de SADE : "Les jouissances permises peuvent-elles se comparer aux jouissances qui réunissent à des attraits bien plus piquants ceux, inappréciables, de la rupture des freins sociaux et du renversement de toutes les lois ?" [« La philosophie dans le boudoir Ou Les instituteurs immoraux »]. On connaît déjà la réponse de Hal YARROW !

Un livre plus engagé qu’il n’y paraît

Cet amour entre deux êtres différents est aussi une occasion pour FARMER de pourfendre le racisme, par cet éloge appuyé du métissage. A l’époque, les Etats du sud des USA pratiquaient la ségrégation, et les mariages entre personnes de couleurs différentes étaient interdits dans la plupart des Etats des USA ! FARMER fait avec cette seule nouvelle une autre révolution au sein de la SF : les ET ne sont plus des êtres belliqueux : il est même le premier en SF à proclamer : Faites l’amour, pas la guerre !

Un accueil très tranché !

Envoyée à la revue Astounding, cette nouvelle opposa d’emblée l’équipe en 2 groupes antagonistes. CAMPBELL, qui dirige le pulps, devient le leader des contres n’hésitant pas à qualifier la nouvelle de "répugnante" ! « The lovers » est aussi refusée par Horace L. GOLD, directeur de Galaxy [qui animera quelques années après une collection consacrée à la SF... érotique !].
Elle fut finalement publiée, dans la revue Startling stories, alors dirigée par Samuel MINES, et ce fut d’ailleurs l’un des derniers numéros... Cependant, le hasard avait bien fait les choses.

La reconnaissance

L’année suivante, 1953 est celle où furent décernés les premiers prix Hugo. Il récompensèrent un excellent roman, « L’homme démoli » d’Alfred BESTER, roman lui aussi précurseur, et Philip José FARMER comme meilleur révélation : le jury ne s’y était pas trompé !

Le discours que FARMER prononcera à l’occasion de la réception de son prix, poussera la provocation à son comble : il l’intitulera « La SF et Le rapport Kinsey ». KINSEY était un médecin sexologue américain, qui venait de publier les résultats d’une enquête menée pendant plusieurs années auprès de nombreux américains des deux sexes. Ces résultats eurent à l’époque un immense retentissement. Ils démontraient en effet que des pratiques comme la masturbation, l’adultère ou l’homosexualité étaient bien plus répandues que l’on se plaisait à l’affirmer.

Il faudra attendre 9 ans [1961] pour que « The lovers » devienne un roman, titré "Les amants étrangers", ce sera le deuxième roman de l’auteur. Sept ans plus tard encore, le roman sera enfin traduit en français. Ajoutons que toutefois, 52 ans après, la nouvelle originale « The lovers » n’a toujours pas été traduite en français !

De la première nouvelle au premier roman, FARMER persiste et signe !

Fort de ce Hugo, P.J. FARMER va poursuivre obstinément dans cette voie, corsant de plus en plus ses textes, imaginant bon nombre de cas de figure, avec une inventivité qui laisse encore pantois. On lira par exemple ses recueils de nouvelles "Des rapports étranges" pour en avoir un bon aperçu.

Autre exemple, le deuxième texte érotique de FARMER, écrit en 1953, "La mère" qui ouvrira ce recueil. FARMER nous y conte le crash d’un fils et de sa mère sur la planète Baudelaire [1]. Le jeune homme se retrouve capturé par une montagne vivante, pour qui tout autre être vivant mobile est un mâle reproducteur. Ce couple de fortune va apprendre à communiquer, et aura des enfants, jusqu’à ce que le jeune homme apprenne que la montagne tient aussi de la mante religieuse.

Puis viendra l’année 1960, où FARMER publiera son premier roman, intitulé « Flesh » [« Chair »], qui sera traduit en français sous le titre « Une bourrée pastorale ». Il s’agit d’une variation autour de l’effet de LANGEVIN, selon lequel on ne vieillit [presque] pas en voyageant à la vitesse de la lumière.

Des cosmonautes reviennent sur Terre après 800 ans de voyage [à la vitesse de la lumière] dans l’espace, sans avoir pris une ride [merci LANGEVIN]. Bien sûr la Terre a changé, et comme nous sommes chez FARMER, on se doute du contenu des changements... La Terre se voue maintenant à un culte priapique, et il se trouve que malgré leur âge digne de Mathusalem nos cosmonautes sont au mieux de leur forme physique et... sexuelle !

Pour bien marquer son passage de la nouvelle au roman, FARMER ne nous fait plus de descriptions allusives, au contraire. Son premier roman confirme aussi FARMER comme un auteur singulier, ajoutant de l’érotisme aux thèmes traditionnels de la SF, tant à travers ses nouvelles [la rencontre humain-ET dans « The lovers » ou « La mère »] qu’à travers son premier roman [voyage dans l’espace, avec en prime une touche de hard-science, car l’auteur s’appuie sur la théorie de la relativité].

Moins de SF, encore plus de cul !

L’année 65 voit FARMER entrer dans une nouvelle période, celle des parodies des auteurs de sa jeunesse : le sexe sera toujours très présent, mais plus la SF. A propos de cette période, Jacques CHAMBON suggère que le choix de s’attaquer aux auteurs de son enfance constitue pour FARMER une sorte d’autobiographie déguisée.

Il débute avec les romans noirs des années 30. A la suite de HAMMETT et CHANDLER, FARMER crée un détective, Harld Childe [2] dont les enquêtes déjantées dans un San Francisco baignant dans une brume violacée, le pousseront à traquer des vampires lubriques. Gore et cul à tous les chapitres de « Gare à la bête » et « Comme une bête » [réédités en 2004 et 2005].

Séduit, Jimi HENDRIX, grand fan de SF, rendra un hommage à la série, avec son morceau « Purple Haze ».

Viendra ensuite Tarzan, avec « La jungle nue » et « Le seigneur des arbres », où FARMER complète les romans d’E.R. BURROUGHS, en s’intéressant à leur grande lacune : les mœurs de Tarzan, ses aventures et ses prouesses sexuelles.. Par-delà cette littérature asexuée qui berça son enfance, FARMER s’attaque surtout à nouveau à la pudeur de la SF et de l’Amérique, plaidant pour une franche libération des mœurs et de la société [il est à noter qu’il s’engagea contre la guerre du Viet-Nam].

Ces livres sont à réserver à un public très averti, car les loups-garous ou les vampires que l’on y trouve ont des mœurs qui feraient pâlir bon nombre de libertins endurcis ! Preuve définitive de la reconnaissance de FARMER comme un grand auteur : Theodore STURGEON post-facera « Comme une bête » et « La jungle nue », rendant un hommage appuyé au rôle pionnier de FARMER, mais aussi à son talent, que nul n’ose plus alors contester.

Achevant ainsi de libérer la SF de l’emprise puritaine, Philip José FARMER ouvrait ainsi la voie à une nouvelle génération d’auteurs sans tabous...


PREMIERES AUDACES : SPINRAD ET SILVERBERG

La publication en feuilleton de « Jack Barron et l’éternité » de Norman SPINRAD, dans New worlds [la revue phare de la New Wave, dirigée par Michael MOORCOCK, fait un tel scandale qu’il en est question lors d’un d’un débat houleux à la Chambre des communes [l’équivalent de notre Assemblée nationale] et vaut à la revue une suspension de publication.

Il faut dire que SPINRAD utilise un vocabulaire cru pour l’époque, un vocabulaire qui fit un choc aux lecteurs ! Certes, aujourd’hui, le livre n’a [plus] grand chose de scandaleux, mais il n’en demeure pas moins d’une brillante actualité, par les thèmes actuels que SPINRAD avait su anticiper.

L’anticipation sexuelle donne à la SF un autre de ses chef-d’œuvres, une effrayante dystopie née sous la plume d’un autre auteur américain.

Et si chacun pouvait faire l’amour où, quand et avec qui il le voulait ? Bienvenue dans « Les monades urbaines » de Robert SILVERBERG. Le roman, qui fut publié en France dans des conditions rocambolesques [cf. la préface de Gérard KLEIN] est un incontournable de ce dossier, et de la SF.

Nous sommes en 2381. L’humanité vit dans des tours de 1.000 étages, où la hiérarchie sociale se fait par étage : plus vous habitez haut, plus vous êtes un personnage important. Un million de personnes vivent dans chaque tour, et l’on estime la population mondiale à 70 milliards d’individus. Personne ne songe à sortir des tours, car on y trouve tout. La liberté sexuelle y est totale et absolue : il ne viendrait à personne l’idée de refuser un rapport sexuel à quiconque, quel que soit le sexe du [ou de la] partenaire. Le but est de croître et multiplier, aussi les couples qui n’ont pas encore eu d’enfants n’ont pas droit à un appartement, ils vivent dans un foyer jusqu’à ce qu’ils procréent et multiplient.

Tout le monde est heureux,

la paix règne, chacun est logé, mange à sa fin, est soigné :

"Le bonheur règne sur Terre.

Qui en doute est malade.

Qui est malade est soigné.

Qui est incurable est exécuté."

Telle est la nouvelle devise.

Au début, tout se passe bien, puis, certains personnages vont commencer à s’interroger, à [re]découvrir des sentiments devenus anachroniques comme l’amour ou la jalousie.
SILVERBERG nous peint un univers glacial, à travers un récit fragmenté qui fait vraiment froid dans le dos. Roman cru où la sexualité joue un rôle central, il reste plus de trente ans après sa publication un chef d’œuvre qui pose une question fondamentale : une certaine liberté n’est-elle pas le meilleur soutien de l’oppression ?

On retrouve aussi une organisation sociale et sexuelle complexe chez Donald KINGSBURY, dans son planet opera « Parade nuptiale ». Cette fois, les règles sont Imposée par la dureté de la vie sur une planète lointaine colonisée par l’humanité. Là encore, la sexualité et les sentiments vont jouer un rôle important.


Chez ces deux auteurs, l’humanité paraît maîtriser ses pulsions, mais d’autres auteurs ont imaginé que l’humanité puisse carrément maîtriser... sa physiologie. MALE, FEMELLE, HERMAPHRODITE... ET AUTRE. Un critique écrivit que chez John VARLEY, on change de sexe comme de chemise. Rien n’est moins faux.

L’essentiel de l’œuvre de VARLEY se déroule dans le même univers : l’humanité a été décimée par une invasion ET foudroyante. Elle a été chassée de la Terre et a colonisé le système solaire. Chaque planète tellurique et chaque satellite est à sa façon une petite Terre. L’humanité maîtrise le clonage, et certaines personnes peuvent changer de sexe à volonté, devenant tour à tour homme ou femme, même si les personnages principaux de VARLEY sont des femmes bisexuelles. D’ailleurs VARLEY semble vraiment fasciné par le lesbianisme... presque un peu trop d’ailleurs, comme le montre certaines scènes de cul répétitives dans « Le canal ophite ».

Ces avantages physiologiques laissent donc une certaine liberté de mœurs, et c’est là le nœud gordien de l’œuvre de VARLEY, son point fort et son point faible. Doté d’une imagination échevelée, qui ne serait pas sans rappeler la rencontre de Tex AVERY et de la hard-science, il excelle à nous narrer des histoires profondément originales, très incongrues et souvent surprenantes. Le point faible de VARLEY, c’est qu’on en vient très souvent à la coucherie, et surtout aux potins et au courrier du cœur : qui fait quoi et avec qui ?

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John VARLEY

Cependant, VARLEY est un auteur unique, certes agaçant parfois, mais toujours surprenant, en particulier dans ses nouvelles [il est souvent considéré comme meilleur nouvelliste que romancier], qui pétillent d’intelligence, servies par une imagination débridée voire délirante. VARLEY réussit toujours à nous surprendre, variant à chaque fois sur ses thèmes favoris [sexualité, changements de sexe, clonage], s’affirmant comme un auteur incontournable par son originalité et son indiscutable talent.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire « Persistance de la vision », ou bien « Le système Valentine » où un acteur plutonien tente d’échapper à la mafia, et d’aventures délirantes en changements de sexes tente d’arriver à bon port pour [enfin] jouer du SHAKESPEARE.

De Pluton à Neptune, nous sommes toujours dans le système solaire, et il n’y a qu’un pas, que je vous propose de franchir en compagnie de Samuel DELANY.

Samuel DELANY est l’un des rares Noirs américains à écrire de la SF. Couvert à ses débuts des éloges de POHL et BUDRYS [peu d’auteurs ont joui d’un tel palmarès critique], choisi par ELLISON pour figurer dans sa fameuse anthologie [avec qui il écrira d’ailleurs une nouvelle], un boulevard s’ouvrait à lui, qui avait su donner au space-op’ une profondeur rarement égalée.

Son roman « Triton » se situe un peu à la période charnière, quand DELANY était juste controversé, encore défendu par les tenants d’une speculative fiction intellectuelle. Ce roman se passe sur un satellite de Neptune où règne un liberté totale : on change de couleur de peau à volonté, et on peut aussi changer de sexe à volonté, d’autant qu’avec 50 sexes différents, ce n’est pas le choix qui manque. C’est dans ce monde, avec ses propres arts et sciences que l’on va suivre les aventures d’un ancien prostitué martien.

Narration ennuyeuse et intrigue touffue pour les uns, œuvre géniale pour ceux qui lui ont décerné le prix de la SF de Metz, catégorie roman étranger... DELANY écrira aussi un roman pornographique [sans grand intérêt, il faut l’avouer] intitulé « Vice-versa ».

La multiplicité des sexes humains est enfin évoquée par Greg EGAN, qui, dans « L’énigme de l’univers », imagine un proche futur où l’humanité compte désormais pas moins de... 6 sexes différents !


EXTRA-TERRESTRES TRANSGENRES

C’est le bon docteur ASIMOV qui imaginera des E.T. trisexuels dans le livre qu’il considère comme son chef d’œuvre : « Les dieux eux-mêmes ». Mais ce n’était qu’un début...

John BOYD, lui, prendra la succession de FARMER, en mettant en scène des relations sexuelles entre humain et ET, dans son roman « La planète fleur », où une femme aura des relations avec un ET qui n’est autre qu’une fleur. Cela nous renvoie au collège, et à l’étude de la reproduction des végétaux, dont il est ici aussi question. Il faut quand même préciser que les 100 premières pages du roman sont d’une lecture [très] laborieuse, même si la suite justifie amplement l’effort fourni. Un peu d’effort, et vous serez récompensés.

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Ursula LE GUIN imagine dans « La main gauche de la nuit » une planète et une population étranges. En effet, sur Nivôse, planète glacée par un hiver perpétuel, peuplé d’êtres presque humains. Il n’y a en effet ni homme ni femme, mais des êtres androgynes et asexués, qui se révèlent presque hermaphrodites, tour à tour homme ou femme le temps d’une brève période de rut. Aussi, quand Genly Aï, un humain arrive sur cette planète, passe-t-il pour un monstre.

Poignante réflexion sur la différence et la tolérance, sur les relations entre les sexes [imaginez une mère qui après avoir accouché féconde son ex-mari devenu sa femme !], ce roman fut fort justement récompensé par le Hugo et le Nébula, et c’est assurément l’un des meilleurs romans de « La ligue de tous les mondes ». Un roman magnifique, quoique lent et très descriptif, ce qui lui donne cette ambiance si particulière. Fans d’action et de batailles galactiques, passez votre chemin.

On retrouve un peu cette trame hermaphrodite dans un roman mineur de Theodore STURGEON, « Vénus plus X », mais aussi chez AYERDHAL avec son personnage histrionique du Cycle du Daym, qui comprend « L’ histrion » et « Sexomorphose ».


SF ET HOMOSEXUALITE : VERS LA TOLERANCE

Theodore STURGEON est le premier à briser le tabou de l’homosexualité dans la SF en 1953, avec une nouvelle, « Monde interdit », refusée par toutes les grande revues [CAMPBELL n’avait pas changé en si peu de temps !], et publiée dans une revue mineure, Universe.

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Francis BERTHELOT

Mais c’est un Français qui est le pionnier du thème de l’homosexualité en SF : Francis BERTHELOT, polytechnicien, chercheur en biologie moléculaire, et auteur de SF d’une rare sensibilité, avait déjà chamboulé le space-op avec son premier roman, « La Lune noire d’Orion ». Avec son premier roman, il est l’auteur du premier space-op’ où l’homosexualité joue un rôle central : que d’innovations pour un premier roman, fort justement récompensé par le prix du Festival de Metz, catégorie roman français en 1980 .

Nous voici dans un lointain futur, où l’humanité a colonisé Ganymède depuis maintenant six siècles. Tout à coup, un gouvernement a l’idée de décréter la libre discrimination contre les Holoms [ceux que l’on appelait homosexuels au XXe siècle], pour les déporter dans un centre de redressement psychiatrique, rompant ainsi l’équilibre qui régnait jusqu’ici. Un holom nommé Silex va bientôt se retrouver au cœur d’une intrigue dont dépendra la sort de toute la constellation. Un beau space-op’, dont l’intrigue n’est pas sans écho avec la fantasy, nous rappelant que la différence est une richesse et la tolérance une vertu indispensable.

Point positif supplémentaire : le réalisme passe par le langage. Il suffit de voir comment la langue française a évolué depuis quelques siècles pour se douter que si l’on parle de millénaires le langage a beaucoup évolué. Pour ne pas nous égarer, l’auteur a ajouté un glossaire, qui nous explique le sens des nouveaux mots.

La tolérance est aussi au centre d’un autre roman de BERTHELOT, l’un des romans les plus émouvants de la SF : « Rivage des intouchables ».
Sur Erda-Rann, planète colonisée par l’humanité dans un lointain futur, il n’existe que deux types de paysage : un désert, chaud et sec, et une sorte d’océan visqueux doté d’une conscience propre, la Loumka. Les humains se sont séparés en deux clans, en fonction de leur lieu d’habitation, et s’y sont adaptés au point d’évoluer. Les Yrvènes vivent sur la Loumka et les Gurdes dans le désert. Etres intuitifs, ils ne se nourrissent que d’éléments liquides, leur peau est caoutchouteuse et pigmentée.

Les Gurdes sont des êtres froidement logiques, couverts d’écailles et ne se nourrissent que d’éléments solides. La mutation physique n’a hélas pas éradiquée la connerie humaine, et la guerre civile ravagera la planète, des atrocités seront commises dans les deux camps, jusqu’à ce que soit proclamée la paix.

La société se base maintenant sur une séparation très stricte, et tous les types de contacts entre les deux groupes sont rigoureusement interdits par la Loi d’instinct. Il existe cependant une petite minorité, les Transvers, des Gurdes et des Yrvènes qui refusent cette loi et vivent en harmonie, refusent la haine et se battent pour la réconciliation.

Puis un jour, une étrange maladie commence à faire des ravages mortels chez les Transvers, ranimant la haine dans les deux camps qui se retrouvent dans la haine des Transvers. Quelle sera l’issue de cette terrible épreuve : la haine ou l’amour ? Métaphore sur sida, réquisitoire contre la connerie humaine, ce roman est une réussite totale, un magnifique plaidoyer pour la différence et la tolérance, réflexion poignante sur les ravages de la maladie et de la connerie, un ouvrage indispensable, qui fut récompensé en 1991 par un grand prix de l’imaginaire, catégorie roman français, récompense mille et une fois méritée.

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Thomas DISCH

Ami de DELANY et de MOORCOCK, Thomas DISCH, l’un des rares homosexuels auteur de SF, utilise dans « Sur les ailes du chant » de nombreux éléments autobiographiques et personnels, qui , dans un univers SF, deviennent métaphoriques.
Le personnage principal, Daniel est qualifié de fairy [c’est à dire fée, mais aussi tante en argot], et on retrouve l’Iowa où DISCH a grandi, le départ de cet Etat conservateur vers New York, ainsi que la passion pour l’opéra et le chant, doublée d’une subtile métaphore de l’homosexualité. Ce thème de l’homosexualité se retrouve dans ses nouvelles, en particulier dans les recueils « 334 » et « L’homme sans idées ».

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Michael MOORCOCK

Michael MOORCOCK, lui, ira encore plus loin avec sa nouvelle « Voici l’homme », dont il fera ensuite l’un de ses meilleurs romans.
Il met en scène Karl Glogauer, un homosexuel névrosé qui décide de remonter dans le temps pour assister à la crucifixion de Jésus. Hors, une fois sur place, quelle n’est pas sa surprise quand il se rend compte que personne ne connaît Jésus. Il va alors découvrir que Jésus n’est qu’un mongolien, que Marie n’est pas celle que les catholiques croient, car Jésus n’est pas né d’une vierge, comme le disent les Evangiles. Qui sera alors crucifié ?

Le roman souleva à l’époque une vraie tempête : jugé blasphématoire par beaucoup de croyants. MOORCOCK fera réapparaître son héros dans une suite d’aventures temporelles rocambolesques, « La défonce Glogauer », où il rencontrera d’ailleurs Jerry Cornelius, le James Bond bisexuel crée par MOORCOCK, en passant par la guerre du Viêt-Nam et la Commune de Paris.
Cette thématique christique et homosexuelle se retrouvera aussi dans un ouvrage décapant et déjanté de Gore VIDAL, "En direct du Golgotha". Saint-Paul et les membres de l’Eglise primitive, et même Jésus ne sont pas ceux que l’on croit, loin de là ! On y apprend même que le rap nous vient de l’Antiquité !

La sexualité a donc souvent déclenché des scandales en SF, de FARMER à MOORCOCK et surtout SPINRAD, mais elle semble aujourd’hui bien intégrée. La SF est à l’image de la société : elle s’est bien libérée en 50 ans et s’autorise à explorer les questions éthiques et sociales que pose l’évolution des pratiques sexuelles dans l’avenir.

Avec le récent « Langues étrangères » de Paul DI FILIPPO, la SF a enfin son équivalent à la fameuse « Histoire de l’œil » de Georges BATAILLE : du cul, des cons, des chibres et du sperme à toutes les pages et dans toutes les positions !


Impossible de couvrir le vaste champs de la sexualité dans la S-F sans citer l’œuvre de J. G. BALLARD et sa fascination morbide pour toutes les formes de sexualité déviante et particulièrement ce que d’aucun nommerons le « fétichisme médical »...


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J.G. BALLARD

James Graham BALLARD porte dés son plus jeune âge, un regard unique, et légèrement tordu, sur le monde. Il faut dire que son enfance a été profondément perturbée [il a perdu ses parents au cours de l’occupation de la Chine par le Japon, épisode qu’il raconte dans « L’Empire du Soleil », autre roman porté à l’écran par Steven SPIELBERG]. J. G. BALLARD a pris une part active au renouveau de la SF anglo-saxonne, en participant au mouvement New Wave du début des années 60.

No Future !

L’action de la plupart des romans de James BALLARD ne se situe pas forcément dans un avenir lointain ou dans « d’étranges galaxies ». Pour basculer dans l’étrange, l’horreur ou la folie, il lui suffit de créer des personnages aux lubies plus ou moins morbides, voir carrément psychotiques, et de les laisser se débrouiller dans la société. Au fil des années, le champ d’expérimentation social de l’auteur c’est concentré sur la "haute-société", la bourgeoisie britannique et ses perversions. Adeptes d’une « nouvelle chair » [pour reprendre l’expression de Max Renn, anti-héro Cronenbergien, inspiré des délires de BALLARD], les protagonistes de BALLARD aiment à naviguer en eaux troubles.

Pour exemple, dans « I.G.H. » [pour Immeuble de Grande Hauteur], des locataires de H.L.M, se transforment en barbares urbains et pratiquent guerre tribale, razzia dans les camps [appartement] adverses, cannibalisme compris... Compétition intense entre habitants des premiers et occupants des derniers étages. La lutte des classes revue et corrigée...

Au programme des festivités, mutilations volontaires, amours incestueuses, usage de drogues diverses, meurtres, émeutes et un goût prononcé pour toutes sorte de fabuleuses déviances sexuelles, hantent le quotidien des personnages de ce livre. On retrouve cette thématique urbaine fiévreuse dans son autre chef-d’œuvre de l’époque : « L’Ile de béton » [1973].

Motor Psycho et post-modernisme

C’est avec « Crash » et « La Foire aux Atrocités » que J.G. BALLARD va marquer et inspirer toute une génération de lecteurs et d’artiste [de Will SELF à CRONENBERG, en passant par David LYNCH, Trent REZNOR du groupe Nine Inch Nails ou William GIBSON ].

Dans "Crash", BALLARD imagine l’histoire d’un jeune couple aisé qui, pour combattre l’ennui d’une vie urbaine monotone se retrouve, suite à un accident de voiture meurtrier, prophète d’une nouvelle forme sexualité pervertie par la technologie automobile. Avec « Crash » , les obsessions organiques de l’auteur sont à leurs apogées et une fois encore, c’est Eros et Thanatos qui se trouvent unis dans un paroxysme mécanique, où chair et métal, organes génitaux et blessures, fusionnent dans une apocalypse de sperme et de sang. Le roman est une ode à l’organisme torturé.

Mutilé, tordu en angles bizarres, suintant de tous ces orifices, perdant ces fluide, vitaux ou non, le corps de BALLARD est en voit de recomposition, plus encore que de décomposition. Car pour BALLARD, il s’agit de "créer de nouvelles possibilités de plaisirs et d’érotisme". « Crash » propose donc une alternative simple : la rédemption dans la mutation, pour ceux qui s’en sorte, la mort pour les autres, dans une version mécaniste des jeux du cirque, dont les bretelles d’autoroutes seraient le théâtre.

« La Foire aux Atrocités » se prête plus difficilement à l’explication et encore moins à la critique, de part son angle expérimental. On peut parler, ici, de poésie poignante, de fulgurances surréalistes, de visions infectées par la propagande médiatique, la publicité et la pornographie [on y croise en effet, nombre de personnages réels, aux morts spectaculaires célèbres, Marylin MONROE, John Ford KENNEDY...] le tout mêlé de sexualité trouble et aseptisée.

Le personnage central Travis ou Talbot ou Traven [selon les pages], est médecin de son état. Une situation propice à tous les débordements psychotiques, permettant à l’auteur de donner libre cours à ses hantises organiques. Et il ne s’en prive pas. C’est en effet, un festival d’atrocités et c’est bien d’une foire qu’il s’agit !
Une cosmologie de la folie rampante qui hante nos sociétés dites "civilisées", dans lequel le lecteur suit tant bien que mal la dérive du principal protagoniste. Là encore, les corps sont malades, brisé, disloqués, livrés aux fantasmes les plus inavouables.
Livre de tous les livres de BALLARD, « La Foire aux Atrocités » contient en tout cas toutes les psychoses qui habitent son auteur.

Eloge de la ligne [de fuite, de coke...]

Les derniers romans de BALLARD laissaient présager un assagissement du bonhomme. « La Bonté des Femmes » [1992], « La course au paradis » [1995] ou même l’excellent recueil de nouvelles « Fièvre Guerrière » ne laissaient que très peu filtrer le BALLARD sulfureux des années 70. Pourtant, avec « La Face Cachée du Soleil » [1997], l’auteur renoue avec ces premiers et sulfureux amours, décrivant les mœurs décadentes, d’une communauté de cadre en milieu balnéaire où le meurtre et le viol collectif font partis des divertissements favoris. On retrouve cette fascination pour l’argent et le pouvoir, ainsi que la thématique du dérèglement moral et sexuel qu’ils engendrent, dans son dernier livre « Super Cannes » [situé à Sofia-Antipolis, ville-bunker pour cadres et bourgeois, consacrée au développement de la haute technologie].

Chez BALLARD, la mise en scène clinique des scènes érotiques impose le décor antinomique de nos pires cauchemars urbains : parkings, aéroports, pavillons désertiques, hôpitaux, autoroutes, automobiles.

Tout comme la folie des personnages contraste avec les lignes fluides et pures du décor, le sexe dans ce qu’il a de plus cru est toujours mis en scène, chez BALLARD, avec froideur et détachement. Cette aspect médical - très bien traduit par David CRONENBERG dans la froideur bleuté de son film « Crash » - ajouté à une passion quasi-fétichiste pour les bandages, les ecchymoses et les plaies, a donné naissance à ce que d’aucun appelleront "le fétichisme médical".
Un érotisme clinique qui marquera des artistes comme Romain SLOCOMBE ou Trevor BROWN [images ci-dessus et en tête de page], pour ne citer qu’eux.

Précédant de 20 ans le mythe science-fictionnesque du cyborg, la pratique des implants, les déviances sexuelles technologiques, les errements du "village global", l’éternelle débat entre nature et culture, corps et âme, BALLARD imagine dans ses romans visionnaires un être prométhéen au corps biomécanique, où broches médicales, cicatrices et membres amputés s’accouplent à la technologie pour créer un être nouveau, un être hypothétiquement capable [qui sait ?] de transcender le monde malade dans lequel nous vivons.


BIBLIOGRAPHIE

Les meilleurs ouvrages érotiques de P.J. FARMER

  • PREMIERE PERIODE : découverte des E.T.
    • « Les amants étrangers » [J’AI LU] : roman
    • « Des rapports étranges » [J’AI LU] : nouvelles
  • SECONDE PERIODE : parodies paillardes [tirages épuisés en France, sauf mention contraire]
    • Romans noirs : « Gare à la bête » [Editions successives chez : Champ-libre, Lattès, Pocket] et « Comme une bête » [ibid.]
    • Tarzan : « Le seigneur des arbres » [mêmes éditions que les précédents] et « La jungle nue » [réédité par La découverte, dans la collection Cultes fictions]

Ouvrages généraux sur l’évolution sexuelle de l’humanité

  • « Histoire de sexe-fiction », anthologie de Jacques GOIMARD, Livre de poche, 1985 [épuisé]
  • « Jack Barron et l’éternité » de Norman SPINRAD [J’AI LU]
  • « La semence du démon » de Dean R. KOONTZ [POCKET SF.]
  • « Les monades urbaines » de Robert SILVERBERG [LIVRE DE POCHE]
  • « Parade nuptiale » de Donald KINGSBURY [FOLIO SF]
  • « Triton » de Samuel R. DELANY [Calmann-Lévy / Dimensions-SF - REED. POCKET]

Mutations physiologiques maîtrisées chez John VARLEY

  • « Persistance de la vision », nouvelles [FOLIO SF]
  • La Trilogie de Gaïa : « Titan », « Sorcière », et « Démon » [FOLIO SF]
  • « Le système Valentine » [DENOËL/ LdE]
  • « Gens de la Lune » [DENOËL/ PdF]
  • « Le canal ophite » [FOLIO SF]

Sexe extra-terrestre

  • « Les dieux eux-mêmes » d’Isaac ASIMOV [FOLIO SF]
  • « La planète fleur » de John BOYD [DENOËL / PdF]
  • « La main gauche de la nuit" d’Ursula LE GUIN [R. LAFFONT / A&D - REED. LIVRE DE POCHE]
  • « Le cycle du Daym » d’AYERDHAL : « L’histrion » et « Sexomorphoses » [J’AI LU]

L’homosexualité

  • « Monde interdit », publié dans « Les songes superbes de Theodore STURGEON », une anthologie de nouvelles réalisée par Alain DOREMIEUX, publiée chez Casterman puis Pocket [épuisé]. Cette nouvelle sera rééditée dans l’intégrale des nouvelles de STURGEON, prévue pour 2004 ou 2005 chez Flammarion [coll. Imagine]
  • Chez Francis BERTHELOT :
    • « La lune noire d’Orion » [Calmann-Lévy / Dimensions-SF]
    • « Rivage des intouchables » [FOLIO SF]
    • « La ville au fond de l’œil » [DENOËL / PdF]
  • Chez Thomas DISCH :
    • « Sur les ailes du chant » [FOLIO SF]
    • « 334 », nouvelles [DENOËL / PdF]
    • « L’homme sans idées », nouvelles [DENOËL/ PdF]
  • « Cocon » de Greg EGAN, publié chez DLM [archi-épuisé]
  • « Voici l’homme » de Michael MOORCOCK réédité par L’atalante
  • « Les aventures de Jerry Cornelius" ont été rééditées en un seul volume chez L’Atalante
  • « La défonce Glogauer » de Michael MOORCOCK successivement chez Champ libre [Chute libre] et Lattès / Titres-sf] [épuisé]
  • « En direct du Golgotha » de Gore VIDAL a été réédité en poche [RIVAGES]
  • « Langues étrangères » de Paul DI FILIPPO [R.LAFFONT / A&D]

Chez J.G. BALLARD

  • « Crash ! » [1973]
  • « L’île de béton » [1974]
  • « Super Cannes » [2000]

Olivier


NOTES

[1] En 1857, la publication de Les fleurs du mal valut à BAUDELAIRE un retentissant procès, et une forte amende.

[2] Ce nom vient d’un poème de Lord BYRON, « Le pèlerinage de Childe Harold ».