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Publié le 24/02/2010

Shutter Island de Dennis Lehane

[Shutter Island, 2003]

ED. PAYOT - REED. RIVAGES / RIVAGES NOIR, 2006

Par Mr.C

Dans les années 50, les marshalls Teddy Daniels et Chuck Aule débarquent sur Shutter Island. Cet îlot déchiqueté, au large de Boston, abrite un hôpital psychiatrique pour fous dangereux. Une femme s’en est mystérieusement échappée. Un polar gothique pour amateurs d’angoisse, qui bascule dans le fantastique paranoïaque... certainement parmi les meilleurs du genre, ces dix dernières années.


Un asile d’aliéné massif comme une forteresse, sur une île sombre battue par les flots. Au loin, un phare solitaire à la silhouette menaçante. Le décor est planté, et l’on s’y sent étrangement à l’aise dans le malaise : entre L’île noire de Tintin et l’asile d’Arkham de Batman, les repères sont établis, l’imaginaire du lecteur n’a besoin que de quelques seconde pour bâtir, dans la caverne de son cerveau, un théâtre d’angoisse.
Axé sur l’enquête de Teddy Daniels et Chuck Aule, le récit s’élance dans les convenances du polar hard-boiled : Rachel Solando, une dangereuse schizophrène qui a tué ses trois enfants — et demeure convaincue qu’ils sont vivants — a disparu ; une enquête est en cours, le médecin et les infirmiers semblent en savoir davantage qu’ils ne veulent bien le dire.
Comment Rachel a-t-elle pu s’évader d’une cellule placée sous haute surveillance ? Un indice complique la donne — et fait frémir de plaisir l’amateur d’énigme à clé : une lettre trouvée dans la chambre de Rachel Solando. Lettre qui ressemble à un code...

La Loi des 4
Je suis 47
Ils étaient 80
+ Vous êtes 3
Nous sommes 4
La vie est belle
Mais qui est donc carnior
Qui est 67 ?

C’est certain, Teddy va résoudre le mystère. Nul doute d’ailleurs que ce mystérieux bloc C, situé là-bas, au pied du phare, cache une partie de la vérité... N’y pratiquerait-on pas d’étranges expérimentations médicales ?
Mais non. Ce ne sera pas si simple.
Shutter Island n’est pas un banal roman policier à clé, et dans l’esprit du lecteur, la notion de réalité va rapidement se brouiller.

D’abord parce que Teddy Daniels n’est ni Sherlock Holmes ni même Rouletabille. C’est même, à bien y réfléchir, un type pas bien net, tantôt cynique, tantôt violent. La mort de sa femme, Dolores, deux ans plus tôt, revient en écho. Elle a été tuée dans l’incendie déclenché par un pyromane, Laeddis... psychopathe interné justement sur Shutter Island. Coïncidence ? Le marshall Daniels aurait-il des velléités de vengeance ?
Ensuite parce que la tempête se lève et transforme l’île en prison — au moment même où le personnel médical se montre franchement moins coopératif... Heureusement, il y a Chuck Aule, l’autre marshall, qui semble plus équilibré. Mais où est-il passé ? Pourquoi est-ce que personne ne se souvient de lui, à part Teddy ?

Il y a quelque chose de dickien sur Shutter Island, lorsque la réalité, le fantasme et le cauchemar deviennent indiscernables — et la folie amicale. L’hommage rendu par Dennis Lehane au roman gothique est jubilatoire : il s’inscrit dans la filiation des œuvres troubles des soeurs Brontë (atmosphère d’angoisse et de menace, frontières de la folie et du fantastique), des pulps horrifiques des années 50 et des films d’épouvante comme L’Invasion des profanateurs de tombes (Invasion of the Body Snatchers, 1956).
Son histoire est un labyrinthe où la raison cherche en vain une issue.
Son personnage est aussi isolé qu’on peut l’être. Coincé sur une île, cerné par une mer en furie. Seul contre tous, entouré de fous, et de médecins peut-être plus fous encore... Une femme rencontrée sur la lande, lui livrera quelques clés essentielles. Mais si elle était folle ? Si elle était Rachel Solando ?

Même le lecteur finit par douter : ce Dr. Cowley a-t-il une tête de Mengele américain ? Son cynisme cache-t-il une redoutable intelligence ? Un complot ? Ou ne faut-il y voir que la doucereuse amabilité que montre tout soigneur envers celui qu’il soigne ?


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Shutter Island est un territoire à la frange des mondes. Alors qu’il arpente le sentier balisé de l’enquête policière, le lecteur se perd en chemin quand la réalité se contredit, devient incohérente, et s’effrite. Le fantastique s’immisce, la folie menace. Des moments hors du temps s’installent, sans repère. Qui croire quand les pièces du puzzle refusent de s’assembler ? Où se situe la réalité ? Existe-t-elle encore ?

Héritier d’Edgar A. Poe et d’Alfred Hitchcock, Dennis Lehane dupe son monde - jusqu’à la dernière page. Du grand art.