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Publié le 06/09/2009

Siècle d’enfer de Frédéric Castaing

ED. AU DIABLE VAUVERT, SEPT. 2009

Par Arkady Knight

Incarcéré dans un camp de délinquants pour le meurtre brutal d’une fillette, le héros de Siècle d’enfer passe dix-sept ans sans nouvelles de l’extérieur. À sa sortie, il découvre un monde en pleine déliquescence sociale. Sa réinsertion tourne alors au parcours du combattant. Et c’est dans un Paris en proie aux émeutes urbaines qu’il échoue, dénichant par accident un poste dans une monumentale entreprise de délocalisation. Par accident ou pas. Il prend vite conscience que ses employeurs dissimulent des secrets relatifs à son propre passé.


Sommité relative du who’s who germanopratin, Frédéric Castaing est connu en tant que président du syndicat de la librairie ancienne et moderne, antiquaire réputé de la rive gauche, petit-fils de Madeleine Castaing (figure emblématique du petit monde de la décoration et mécène de nombreux artistes), et, pour ce qui nous intéresse vraiment, auteur de deux polars plutôt bien accueillis en série noire en 1994 et 1996. La parution au Diable vauvert de son quatrième roman, après un détour chez Ramsay en 2005, s’affiche donc en soi comme un joli coup pour l’éditeur languedocien.

Aussi, le lecteur méfiant soulève-t-il la première page de Siècle d’enfer le sourcil haussé, de crainte d’y découvrir un faux roman prétexte à un « buzz » de rentrée. Heureusement, la qualité de la prose orale de Frédéric Castaing et son art de l’emballage dissipent rapidement cette inquiétude. Retranscrite par le narrateur dans son journal intime livré en l’état, l’intrigue captive d’emblée le lecteur et celui-ci se prend au jeu ironique et sarcastique de Castaing. Le romancier fustige, gentiment, mais avec une verve habile, les dérives du système occidental contemporain (déculturation, hypocrisie, absurdité, etc.) – le patronyme du héros, Vendredi 13, renvoyant à la réflexion sur la modernité soulevée dans les romans de Daniel Defoe et de Michel Tournier.

Deux points de cette dystopie démarquent Siècle d’enfer du tout-venant. D’abord, Frédéric Castaing situe les péripéties de Vendredi dans un Paris imaginaire. Plutôt que de livrer un exercice d’anticipation, il préfère ancrer son récit dans le présent, un présent où il amplifie les écueils sociaux pour mieux les mettre en perspective.
Ensuite, Vendredi nomme les autres personnages par le biais de métonymies (un quarante, un costume noir…). Loin de se limiter à une façon d’écrire ou de parler, cette substitution fait surtout ressortir le phénomène de dépersonnalisation générale : les concitoyens de Vendredi ne sont plus des individus, mais des gens étiquetables suivant des critères marketing d’âge, d’apparence…

Le lecteur coutumier de science-fiction ne trouvera cependant rien de singulièrement original dans Siècle d’enfer, si ce n’est sa mise en scène dans notre belle capitale – ce qui change de l’anti-américanisme primaire en vogue. Frédéric Castaing reste dans la caricature forcée ; la démarche diffère par exemple de celle de Jack Womack dans Journal de nuit (de la prospective sociale et humaine plus réaliste). On ne peut guère le reprocher à Castaing car celui-ci a pris la voie du polar argotique, sympathique et malin. Siècle d’enfer demeure avant tout un bon polar noir – son argument science-fictif (la dystopie exacerbée) n’étant, tout bien considéré, qu’une manœuvre symbolique empruntée aux seules fins d’accentuer son discours. Le roman reste à cet égard un mélange curieux de ces deux genres contigus, et devrait davantage plaire aux amateurs de polars sociaux et aux adeptes de lectures transverses.

Au final, Siècle d’enfer réserve un très bon moment, entaché de petits défauts pardonnables, mais notables : utilisation socio-professionnelle des jeux vidéos peu probante, manque d’ambition dans l’intrigue (celle-ci se cantonne au quotidien de Vendredi alors qu’on aurait aimé qu’elle décolle de façon plus prononcée), redondance avec les précédents romans de Frédéric Castaing (un héros amnésique (un de plus…), questionnement sur le « début » en littérature qu’on n’a du mal à raccrocher aux réflexions politiques du bouquin) – même si on peut inversement y voir une cohérence dans la démarche du romancier.
Cela reste anecdotique, car le plaisir de lecture et l’intelligence du propos répondent présents. Et, dans un contexte éditorial où la science-fiction française n’offre pas grand-chose à se mettre sous la dent en terme de critique sociale, il n’est pas inintéressant de signaler que le polar s’empare de manière plus convaincante des appels d’air que celle-ci, en pleine crise régressive, peine à proposer.


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2009 année de la droite, certes, mais espérons que cela n’empêchera pas les lecteurs de débourser une partie modique [1] de leur prime de rentrée dans l’achat de Siècle d’enfer, un polar SF bien troussé qui ragaillardit, et que l’on rangera sans vergogne dans les tentatives françaises de dystopies récentes réussies à côté du moins rigolard, mais plus littéraire, Prorata Temporis de Jean-Claude Tardif.



NOTES

[1] On notera avec joie et félicité que le Diable tient le choc de la crise et continue de proposer des œuvres d’auteurs français pour moins de 20 euros.