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Publié le 19/06/2010

Simulacron 3 de Daniel F. Galouye

[Simulacron 3, 1964]

RÉÉD. FOLIO SF, MAI 2010

Par Nébal

Avec Simulacron 3 de Daniel F. Galouye, c’est un véritable classique de la science-fiction que réédite aujourd’hui Folio SF. Un modèle du genre, versant paranoïaque, qui ne manque pas de faire penser à son contemporain Philip K. Dick, anticipe quelque peu sur Christopher Priest, et confirme s’il en était encore besoin que Matrix n’a rien inventé.


Un futur proche. Hannon Fuller est le génial inventeur du Simulacron 3, un simulateur d’environnement total qui permet de créer un monde virtuel afin d’y mener, notamment, des expériences sociologiques ; ce qui n’est guère du goût de la toute puissante Association des Observateurs de Comportement Certifiés, lesquels craignent fort de se retrouver bientôt au chômage… Mais Hannon Fuller meurt peu de temps avant la mise en marche du Simulacron 3.

Douglas Hall, son assistant, est logiquement amené à le remplacer. Mais, un soir, il fait la rencontre de Morton Lynch, le chef de la sécurité, qui lui laisse entendre que la mort de Fuller pourrait ne pas être accidentelle, et que les projets de Horace P. Siskin, le président de la RÉACO propriétaire du Simulacron 3, pourraient bien ne pas être aussi désintéressés qu’il le prétend. Aussi Hall entame-t-il son enquête personnelle…

Mais il se heurte bien vite à un obstacle imprévu : personne à part lui ne semble se souvenir de Morton Lynch, qui a tout simplement « disparu ». De même que certaines notes secrètes de Fuller. En outre, Hall se retrouve sujet à des crises régulières, qui le font légèrement perdre conscience…

Généralement, quand on chronique Simulacron 3, on s’arrête là. Mais autant ne pas tourner autour du pot ; vous aurez compris par vous-mêmes, sans que l’on puisse parler de « spoiler », que la question qui se pose est la suivante : Douglas Hall lui-même, et par voie de conséquence ceux qui l’entourent, n’est-il (ne sont-ils) pas dans un simulateur d’environnement total ? La question est d’autant plus intéressante qu’elle vient ici entraîner une mise en abyme du procédé, puisque, dès lors, le Simulacron 3 serait un simulateur dans le simulateur… ce qui vient soulever de fascinantes questions d’ordre ontologique, métaphysique, ou encore éthique. Quelques exemples : qu’est-ce que la réalité ? Peut-on parler d’une « réalité virtuelle » ? Qu’est-ce qu’un être humain ? Le « cogito ergo sum » de Descartes est-il pertinent ? Comment concevoir Dieu dans cette perspective ? Le Manipulateur est-il Dieu ? La manipulation des entités simulectroniques est-elle éthiquement justifiable ? etc.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Simulacron 3 fasse énormément penser à Philip K. Dick, dont plusieurs des grands romans « paranoïaques » sur la nature de la réalité (notamment) sont contemporains : certains sont antérieurs, comme L’Œil dans le ciel (1957), Le Temps désarticulé (1959) ou Le Maître du Haut Château (1962) ; d’autres paraissent la même année, comme Glissements de temps sur Mars, La Vérité avant-dernière ou Mensonges et Cie ; d’autres sont postérieurs comme Le Dieu venu du Centaure (1965), Ubik (1969), Au bout du labyrinthe (1970) ou Coulez mes larmes, dit le policier (1974), et peuvent, pour certains d’entre eux, avoir été influencés par Simulacron 3, par une sorte d’effet de « rétroaction ».

Quoi qu’il en soit, le roman, sous ses dehors de polar-SF assez court et facile d’accès, fascine par sa profondeur et son indéniable richesse. Aujourd’hui encore, Simulacron 3 a clairement gardé la majeure partie de son intérêt, et se montre brillant et visionnaire, d’une pertinence exceptionnelle. Sur un thème finalement proche, il enfonce toutes les « matrixeries » imaginables par l’ampleur de sa réflexion et l’astuce de sa narration.

Pourtant, par certains côtés, Simulacron 3 est un roman qui accuse son âge vénérable. Ainsi, on avouera que, en dépit de la révision – sans doute ô combien nécessaire – de la traduction, la plume de l’auteur reste d’une médiocrité et d’une fadeur constantes, qui nuisent quelque peu à la force du récit. On pourra de même trouver que certains rebondissements de l’intrigue, notamment vers la fin – et a fortiori à la toute fin du roman, pour le moins laborieuse… – sont plutôt grotesques, dans le mauvais sens du terme.

Mais ces menus défauts ne pèsent pas bien lourd face à l’essentiel : la maestria philosophique (bouh le vilain mot !) du roman. Car Simulacron 3 est bien représentatif de cette « excellente mauvaise littérature », pour reprendre le mot d’Orwell, qui, sous couvert d’un divertissement efficace – ce qu’est aussi le roman de Daniel F. Galouye –, est à même de faire réfléchir son lecteur au point d’en modifier sa perception du monde, des autres, et de soi-même. Un joli tour de force, accompli l’air de rien, en l’espace de 260 pages aérées sous une couverture moche.


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Simulacron 3 est bien de ces classiques qui méritent d’être relus presque cinquante ans après leur publication. Il a bien pris quelques coups de vieux sur la forme, mais le fond reste intact : brillant, visionnaire, et d’une pertinence toujours ô combien actuelle. Une réédition bienvenue, donc, pour un ouvrage qui n’a pas fini de nous retourner le crâne.