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Publié le 01/10/2008

Solomon Kane. L’Intégrale de Robert E. Howard

[The Savage Tales of Solomon Kane, 1998]

ED. BRAGELONNE, AOÛT 2008

Par paul muad’dib Par Nébal

De Robert E. HOWARD, nous connaissons tous le fameux personnage de Conan le Cimmérien. Ou plutôt, nous croyions le connaître, jusqu’à ce que le passionné Patrice LOUINET nous permette, au travers d’une superbe réédition chez Bragelonne, de redécouvrir les aventures du célèbre barbare dans une intégrale enfin débarrassée des traficotages de Lyon SPRAGUE DE CAMP. Mais Conan est à certains égards l’arbre qui cache la forêt. On saluera d’autant plus cette belle initiative visant à nous faire redécouvrir en un beau volume plus complet que jamais, et selon les mêmes impératifs d’authenticité que pour Conan, cette autre remarquable création howardienne que fut Solomon Kane le Puritain.


Solomon Kane, dont HOWARD semble avoir eu l’idée dès son adolescence, est un personnage au moins aussi fascinant et complexe que son plus célèbre et musculeux cadet. Le nom même du mystérieux Puritain est hautement symbolique : il est à la fois Salomon, le juge et le sage, et Caïn, le meurtrier condamné à une errance éternelle. Ses pas sont guidés par une étrange voix intérieure, et il apparaît comme par magie là où le crime doit être puni, là où les démons assaillent l’humanité. Lui-même se perçoit comme un justicier, l’instrument du courroux divin. Mais est-ce bien le cas ?

Robert E. HOWARD, quand il décrivit pour la première fois son personnage à un proche, eut une expression bien plus lapidaire : Solomon Kane est « un paranoïaque », et, pouvons-nous ajouter, un fou sanguinaire, un authentique psychopathe, qui, lors de ses périples en Europe et en Afrique, dans une époque élisabéthaine passablement floue, massacre à tour de bras de sa rapière, de ses deux pistolets, ou de son étrange bâton-fétiche orné d’une tête de chat. On lui accordera cependant comme une circonstance atténuante que ses victimes ne sont généralement que fort peu humaines, dans la mesure où il s’agit pour l’essentiel de Noirs, de monstres et de Français...
Solomon Kane, quoi qu’il en soit, se révèle d’autant plus fascinant qu’il constitue à bien des égards une prémonition audacieuse des « vigilantes » les plus troublants voire infréquentables, façon Charles Bronson ou Dirty Harry, et plus encore Punisher, Rorschach ou Batman version Frank MILLER.

Mais les aventures du Puritain, toutes de bruit et de fureur [la subtilité n’est guère au programme !], sont également instructives sur la formation et les envies du jeune Robert E. HOWARD, partagé entre son attrait pour les récits « historiques », ou plus exactement ici de cape et d’épées ainsi que de piraterie, les aventures exotiques notamment africaines, et enfin les histoires fantastiques lorgnant vers l’horreur pure, à la manière de son célèbre correspondant Howard Phillips LOVECRAFT.

La première nouvelle, sobrement intitulée « Solomon Kane » par HOWARD, mais que l’on connut ultérieurement sous le titre « Ombres rouges », retenu pour sa parution dans la fameuse revue Weird Tales, témoigne assez de ces hésitations. Le récit débute en France, dans les Pyrénées, où le Puritain entend bien châtier un redoutable et cynique brigand surnommé le Loup ; mais celui-ci parvient à s’échapper après une première confrontation, et s’ensuit alors une traque de plusieurs années... expédiée en quelques lignes. Sans transition ou presque, nous nous retrouvons ainsi en pleine Afrique noire, où Solomon Kane et le Loup s’affrontent à nouveau, mais la magie est cette fois de la partie... La nouvelle est assurément bancale, et, si elle ne manque pas d’attrait [et déjà, notamment, pour son superbe anti-héros], elle témoigne bien des maladresses d’un auteur débutant âgé de 21 ans seulement. Elle fut acceptée par Weird Tales, donc, mais refusée par la plus prestigieuse revue Argosy, plus réfractaire au fantastique, et rebutée par ce mélange des genres ; son rédacteur en chef se fendit néanmoins d’une gentille lettre expliquant à HOWARD pourquoi il ne pouvait publier son texte, lettre qui fut sans doute déterminante sur la suite des événements.

On peut en effet distinguer deux groupes dans les nouvelles composant cette intégrale [notons au passage qu’elles sont, pour la première fois au monde, présentées dans l’ordre de leur composition - les fragments étant par contre relégués en appendices -, et non en fonction d’une illusoire « chronologie interne » que Patrice LOUINET juge plus absurde encore que pour Conan] : certaines, clairement destinées en priorité à des pulps tels que Argosy ou Adventure [qui ne les acceptèrent pas...], empruntent un cadre européen et sont relativement resserrées ; le fantastique s’y fait traditionnel et relativement « expliqué » [les sympathiques mais anodins « Des crânes dans les étoiles », « La Main droite du destin » et, plus intéressant mais non moins classique, « Bruits d’ossements »], quand il n’est pas tout simplement relégué aux oubliettes [« La Flamme bleue de la vengeance », poussive histoire de piraterie franchement ratée, et dans laquelle Solomon Kane s’intègre assez mal].

Mais le plus intéressant est ailleurs, dans les nouvelles qui firent la joie des lecteurs de Weird Tales, et privilégièrent le cadre africain, le fantastique et l’épouvante : on passera sur la médiocre « Des bruits à l’intérieur », dernière nouvelle consacrée au Puritain, et dénuée du moindre intérêt. Mais les autres aventures africaines, bien plus longues [ce qui permet d’autant plus à la personnalité fantasque de Solomon Kane de s’afficher, contrairement à la plupart des récits précédents], constituent clairement le point d’orgue du recueil : ainsi, dans « Les Collines des Morts », le Puritain, secondé par son frère de sang N’Longa, s’attaque à une horde de « vampires » que l’on qualifierait plutôt aujourd’hui de « zombies ». « La Lune des Crânes », ensuite, est à certains égards une variation de la première nouvelle, mais s’en tenant au cadre africain et jouant la carte de la démesure, avec son étrange civilisation noire héritée de l’Atlantide, et sa séduisante et terrible reine-sorcière Nakari, beauté lascive qui perturbe quelque peu notre chaste Puritain... Enfin et surtout, il faut accorder une place de choix à « Des ailes dans la nuit », à mon sens de très loin le sommet du recueil, une nouvelle fascinante pour laquelle le qualificatif de chef-d’œuvre n’est pas galvaudé : si le canevas est on ne peut plus classique, HOWARD démontre néanmoins tout son talent dans l’élaboration de saisissants tableaux d’horreur pure [et éventuellement gore !], tandis que Solomon Kane y sombre plus que jamais dans la folie furieuse, à la manière d’un Hamlet sanguinaire...

Il faut ajouter à cet ensemble de nouvelles trois poèmes [une bonne idée : ils nous sont présentés en version bilingue] : les deux premiers sont franchement dispensables, mais « Solomon Kane’s Homecoming / Le Retour de Solomon Kane » constitue bel et bien, selon les mots de Patrice LOUINET, « un générique de fin de toute beauté ».

En fin de volume, on trouvera, comme pour les Conan, des appendices d’un intérêt variable, fragments plus ou moins convaincants [je retiendrais pour ma part « Fragment sans titre (John Silent) »... dans lequel Solomon Kane n’apparaît pourtant pas, et « Fragment sans titre (Asshur) », que l’on peut sans doute considérer comme une variante de « La Lune des Crânes », avec sa civilisation assyrienne exilée en pleine Afrique noire] ou versions alternatives, originales ou brouillons, que n’apprécieront vraisemblablement que les fans les plus intégristes.

Quant à l’édition à proprement parler, c’est dans l’ensemble de la fort belle ouvrage. Les collectionneurs pourront certes regretter que Bragelonne ait choisi de sortir ce volume directement en édition brochée, et non d’abord dans une version reliée [plus onéreuse...], comme ce fut le cas pour les Conan. Cela reste néanmoins un beau livre, abondamment illustré par Gary GIANNI, plus inspiré et convaincant que dans Conan - L’Heure du Dragon.

Patrice LOUINET nous livre à nouveau une postface passionnée et passionnante, notamment quand elle aborde l’inévitable question du racisme : on sait en effet que les récits de Solomon Kane, passée leur première publication en revue, ont longtemps été drastiquement expurgés, pour ne pas dire censurés, en raison de leur contenu polémique et éventuellement choquant pour les lecteurs contemporains. Patrice LOUINET ayant fait le choix de l’authenticité, recourrant autant que possible aux tapuscrits originaux et aux carbones, et sinon au texte publié dans Weird Tales, nous retrouvons enfin aujourd’hui ces textes dans toute leur rugosité et violence originelles... et, effectivement, HOWARD y appelle bien un Noir un Noir. Gardons-nous cependant des idées reçues et autres amalgames fâcheux : si l’on peut certes parler de racisme ici, les Noirs étant presque systématiquement envisagés, avec une condescendance paternaliste confinant au mépris pur et simple, comme des [bons ou moins bons...] sauvages au comportement largement animal et nécessairement inférieurs aux Blancs « aryens », on reconnaîtra cependant qu’il n’y a là rien de surprenant de la part d’un auteur américain publiant dans les années 1920-1930, et qu’il n’est guère compliqué de faire la part des choses, de même que pour bon nombre des œuvres « classiques » ayant joué la carte de l’exotisme avec une même propension à l’ethnocentrisme. Rien d’insupportable et d’émétique, donc, à moins de verser dans l’anachronisme béat et « politiquement correct » ; et il est sans doute utile de rappeler, comme le fait habilement et honnêtement Patrice LOUINET, que, à la différence de son collègue LOVECRAFT, dont le racisme virulent n’est plus à démontrer, HOWARD était plutôt un homme « de gauche », et portant en outre un regard bien différent de la plupart de ses contemporains sur la « nécessaire » mission civilisatrice de l’Occident : une intéressante lettre reproduite en annexe, où HOWARD prend le parti des Éthiopiens contre les fascistes italiens loués par LOVECRAFT, constitue à cet égard un document remarquable et tout à fait indispensable pour remettre les pendules à l’heure.

Ce louable parti pris d’authenticité a cependant un inconvénient : on notera en effet que la traduction de Patrice LOUINET ne vise guère à l’élégance, et s’empêtre parfois dans les tournures disgracieuses et, surtout, les répétitions - c’était déjà le cas pour les Conan : sans doute HOWARD est-il ici le premier responsable, mais on peut regretter que la traduction ne se soit pas montrée plus subtile. On ne compte pas, notamment, les occurrences du mot « noir », à tel point que cela en devient tour à tour risible ou lassant, et que l’on en viendrait presque à légitimer les « censures » antérieures, chassant impitoyablement et bêtement ce terme ; pour le coup, on est peut-être tombé dans l’excès inverse...


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L’avis de Nebal : Quoi qu’il en soit, cette intégrale « authentique » des aventures de Solomon Kane constitue à l’évidence une lecture incontournable pour les fans de Robert E. HOWARD. Tout n’y est pas bon, loin de là... Mais les exégètes se régaleront, et les simples amateurs de littérature populaire typiquement « pulp » passeront probablement un très agréable moment en compagnie de ce superbe personnage qu’est le Puritain fanatique.

L’avis de Paul muab’dib : Les nouvelles qui illustrent ce recueil montrent encore une fois la capacité d’HOWARD à créer et animer une ambiance horrifique, et ce avec des récits parfois très basiques. C’est d’ailleurs tout l’attrait des nouvelles de Solomone kane, qui, quant à lui, restera une énigme pour nous tant par ses origines que ses buts. Ainsi on ne pourra que savourer des récits tels que "La lune des crânes" ou "Les collines des morts" qui font partie du meilleur de ce recueil.