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Publié le 21/03/2010

Sonate cartésienne
de William H. Gass

[Cartesian Sonata and Other Novellas, 1998], traduction de Marc Chénetier

ÉD. LE CHERCHE-MIDI / LOT49, OCT. 2009

Par Nathrakh

Difficile, difficile d’oublier William Frederick Kohler et son Tunnel creusé dans la cave de son âme. Il n’hésite d’ailleurs pas à se rappeler piteusement au souvenir du monde dans le premier texte de Sonate cartésienne, comme un salut hitlérien projeté avec un sourire fanatique précédant le suicide ; ultime instant de joie avant l’oubli.


Il faut se souvenir, un bref instant, de ce qu’est Le Tunnel : objet massif, laboratoire de la mise en page, four crématoire de toute humanité, il est le cri final d’un universitaire venant d’achever sa thèse, sobrement intitulée Culpabilité et innocence dans l’Allemagne de Hitler.
N’arrivant pas à rédiger l’introduction à l’œuvre de sa vie, cet homme décide d’écrire son histoire, celle d’un homme pénétré par la haine du monde, de sa conjointe, de ses collègues, de lui-même. On apprend peu à peu ce qui obsède son quotidien : le souvenir de ses études dans une Allemagne aux tons noirs, rouges et bruns, où il caressa, plein d’envie, le fascisme ; la relation avec sa femme, faite de ressentiment et de non-dit, où la haine macère et fait de la vie une fange ; son métier de professeur, dans une université ayant « Médiocrité » pour seul crédo ; et enfin, le souvenir de sa relation avec Lou, une jeune étudiante, dont les pages d’une beauté confondante font entrevoir le seul bonheur connu par Kohler – très fugitivement – pour finalement disparaître. Dans Le Tunnel, le lecteur se fait voyeur, découvrant ces lignes pourtant dissimulées au regard de l’épouse de Kohler : le regard révèle la noirceur cachée d’un homme cherchant une évasion. Il n’arrive pourtant qu’à creuser, à rabâcher toutes ses obsessions, et l’écriture de sa vie, métaphorisée par le creusement d’un tunnel dans la cave de sa demeure, devient nouvelle douleur.

Après Le Tunnel, on retrouve quelque chose de semblable dans Sonate cartésienne : quatre textes, chacun centré autour d’un personnage, de sa relation aux objets, aux lieux, aux souvenirs. Le travail de l’écriture, de la métaphore, cherche une densité poétique du langage, transformant chaque mot en rouage indispensable à une mécanique perverse. Ce qui est dissimulé se dévoile, très lentement, à celui qui accepte d’être pris dans la logique particulière de ces textes ; voyage en terrain littéraire où l’on découvre un monde jusqu’alors inconnu. L’immédiat n’a pas sa place en ces cités, celles-ci ayant banni de leur langage la linéarité. Les textes de William H. Gass sont pétris de formalisme, seule possibilité pour la littérature d’exister et de faire de ses mots des réalités.

Dans Sonate cartésienne, chaque texte répond à ce désir formel. D’abord, le texte éponyme, récit de sa propre écriture et d’Ella Bend Hess, femme extra-lucide. Divisé en trois parties, dont chacune donne un point de vue différent : celui de l’écrivain, celui du pouvoir d’Ella, pouvant tout percevoir, et celui de son époux, effaré par la capacité nouvelle de sa femme et dont la peur devient colère. « Sonate cartésienne » offre ainsi au lecteur, comme à son personnage principal, le pouvoir de tout voir ; et comme pour Ella Bend Hess, c’est insoutenable :

Foutu vacarme de roues dentées et de cames, calculs assourdissants dans ses oreilles des heures durant ; c’était pire qu’un bourdonnement ou une sonnerie, et elle avait eu envie de le dire à sa voisine, le petit tintement que sa voisine devait à un tuyau déficient n’était rien comparé aux colonnes, aux opérations et aux sonnettes des calculs d’Ella. Cette partie-là de son cerveau était un animal familier, mais les animaux de compagnie, ce n’est jamais que merdouille et mouscaille ; vous pourriez vous l’amputer, tout le monde s’en ficherait, encore que Mrs. Betz ait dit qu’ils ne faisaient pas autant de bruit que les siens, ou étaient aussi portés à des calculs inventifs mais sans utilité.

Tout percevoir en même temps, c’est voir niée sa capacité au discernement, c’est subir, sans repos, le désordre sensoriel du chaos – la colère de l’époux d’Ella, rabaissé au statut d’élément parmi d’autres du bruit du monde, est alors compréhensible – et sa diatribe devient déclaration d’amour impuissante.

« Chambre d’hôtes » offre un même type de rapport au monde, mais ce qui était un bruit nuisible s’y transforme en joie. Walter Riffaterre, comptable itinérant sans passions hormis celle pour sa femme absente, vit une existence nomade bien réglée, faite de chambres d’hôtes l’accueillant pour une ou deux nuits, avant de repartir vers un autre endroit. Tous les objets de ces chambres font partie de sa vie, mais ceux-ci, perpétuellement interchangeables, se perdent dans les méandres de son esprit. Lors d’un de ces innombrables voyages, on l’accueille dans une résidence, et cette rencontre devient révélation : l’intérieur de cette maison est un chef-d’œuvre d’ornementation baroque par tous les objets qu’elle contient, mais surtout par leur force d’évocation, les souvenirs dont ils se font témoins et symboles. L’existence, dans cette demeure, est une joie éternelle pour Walter ; il y associe un passé, une vie provinciale, un puritanisme qui n’a plus cours dans le monde contemporain. La découverte de chacun des objets fonctionne comme un voyage dans le temps qu’aucune vie ne peut offrir, mais dont lui, pour un temps, perçoit la présence inespérée :

L’histoire, elle aussi, habitait ces lieux. L’histoire. Pas une vie perdue, pas une pensée envolée, pas un sentiment dissipé que ces choses ne retiennent, dans les souvenirs qu’elles ne cessent d’encourager, les actions dont elles gardent la trace, les émotions qu’elles représentent, non dans le temps jadis, mais dans le précieux présent, là où voit l’oeil et bat le coeur, là où l’on cure les gouttières des feuilles d’arbres que l’on connaît et reconnaît, en se souvenant qui plus est du temps où brillait le cuivre resoudé de neuf, où les ardoises du toit avaient été remises en place, de la façon dont la cuisine peut être à n’importe quel moment envahie de l’odeur du pain chaud comme de l’éclatante lumière du jour, et de l’endroit où tombe l’ombre de l’échelle comme s’il s’agissait d’un cadran solaire en train de sonner 3 heures.

Comme toujours, le rêve d’un idéal ne peut que décevoir : c’est ce dont Walter et sa naïveté un peu enfantine vont apprendre...

Le titre d’« Emma s’introduit dans une phrase d’Elizabeth Bishop » est éloquent : c’est bien l’entrée physique et douloureuse d’Emma Bishop dans les vers d’un poème d’Elizabeth Bishop qui nous est racontée. Jeune femme au corps mal développé selon le regard paternel porté sur sa nudité enfantine et adolescente, son seul échappatoire à cette existence douloureuse est la poésie. Installée dans une ferme loin de toute vitalité, Emma vit un enfer quotidien entre une mère silencieuse et un père méprisant. Elle s’attache à quelques objets (les livres, l’arbre sous lequel elle les lit), apprenant à vivre seule et oublieuse du monde ; malheureusement pour elle, ce dernier aime hurler sa réalité aux hommes. Peut-être qu’entendre sa propre voix peut aider à comprendre ce désir d’ailleurs :

Elle maigrirait assez pour dire : « Nulle attache ne me relie plus à ce monde ; je n’y prends aucune part ; son ameublement m’ignore ; je mange chaque jour un petit bout de chant, une cuillerée de mots ordinaires ; par voie de conséquence, je ne chie plus, et ne m’éclaircis pas souvent les poumons, je ne pèse guère plus sur les autres que ne le fait l’ombre sur la pelouse, et moins encore sur la mémoire. » À vrai dire, il y avait plusieurs mois qu’elle s’était évanouie.

Rarement le récit d’une douleur physique et existentielle n’aura été aussi scarificateur que dans cette novella. Écriture du mal-être, de l’envie d’incorporel, de l’emprisonnement dans un corps qu’on ne peut que haïr, la puissance émotionnelle de ce texte impose le silence.

Enfin, « Le Maître des vengeances secrètes » offre le récit le plus explicitement philosophique de ce livre. Luther Penner y incarne le génie créateur d’une métaphysique focalisée sur le concept de vengeance ; sa vie est une initiation vers la maîtrise de la vengeance contre toutes les offenses, d’abord celles subies par lui-même, puis vers une idée novatrice visant à empêcher celles commises contre la société. Le narrateur, après de longues discussions avec Luther, est fasciné par le personnage mais s’en dissocie, pour en devenir le biographe. Luther va se méfier de cet homme, témoin de la constitution de sa morale en un mouvement philosophique, puis religieux :

La lumière était dans cet endroit à ce point excessive que j’y voyais l’ultime défi de la lumière. Le café résonnait d’échos et mes yeux entendaient. Alors comme ça, tu crois au récit biblique ? Je crois que la Bible est un sémaphore – de la poésie codée – et aux riches signaux qu’elle envoie – répliqua Penner. Elle est écrite en merveilleux « comme si » – en lumineux als ob. Le Grand Livre décrit bien, n’est-ce pas ?, le seul monde moral qui soit, j’entends par là un monde dans lequel toute entreprise a son coût éthique, la moindre pierre, le moindre ossement, le moindre œillet de métal, sa valeur morale. De la même façon que le théâtre reflète ironiquement notre existence ordinaire. Devant des décors peints, des faquins travestis miment nos abominables conduites, et pourtant, dès que tel acte est accompli, il devient redondant ; il est sa propre réplique, comme un cri dans un canyon ; il rebondit sur qui l’a exécuté comme un retour de service. La cuiller de Penner a un tic-tac de métronome. Est-ce ainsi que se passent les choses chez nous autres manants ? Vous vous souvenez du destin d’Uzza ? Un soldat du rang, non sanctifié, touche l’arche de l’alliance en voulant empêcher ce plus sacré des symboles de tomber de l’arrière d’une charrette qui bringuebale dans la boue et la poussière d’une route pleine d’ornières. Uzza, le sauveur, est illico frappé, et d’un seul coup d’un seul. Il a enfreint une règle. La foudre, toute feu et lumière, ne sait pas sur quoi elle pose son doigt et s’en moque. La cuiller se fait lance.

Devant une telle force de conviction, ancrée dans le souvenir des vengeances bibliques et historiques, le narrateur devient passif, simple observateur du voyage conceptuel de Luther Penner vers la répudiation de ses propres idées et la création d’une nouvelle métaphysique, faisant des objets du monde des dieux.


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Sonate cartésienne n’accepte aucun faux-pas, aucune faiblesse. Sa densité, sa puissance formelle et émotionnelle, en font une œuvre dont la lecture s’inscrit dans l’esprit, un jalon dans une vie de lecteur, tout comme Le Tunnel a pu l’être. Elle demande une soumission totale : malheur et mort à l’infidèle et au tiède.