Publié le 07/03/2010

Sous des cieux étrangers de Lucius Shepard

ÉD. LE BELIAL, FEV. 2010

Par K2R2

Cinq ans c’est long, voire très très long lorsqu’il s’agit d’attendre la parution d’un nouveau recueil de Lucius Shepard. Pas grand chose à se mettre sous la dent depuis 2005 en dehors d’une novella parue dans le numéro spécial de la revue Bifrost en juillet 2008. Pétitions, lettres de menaces, intimidations physiques... quelques grammes d’anthrax judicieusement glissés dans une enveloppe auront suffi pour faire entendre raison à l’éditeur. Le Bélial’, sans doute encouragé par le Grand Prix de l’imaginaire obtenu en 2007 par le recueil Aztechs, persiste à croire en Lucius Shepard, ça tombe bien nous aussi.


Composé de cinq nouvelles d’une centaine de pages chacune, Sous des cieux étrangers propose un sommaire plutôt alléchant dans lequel ne figurent, impératif économique oblige, que trois textes inédits (« Dead money », « Limbo » et « Des étoiles entrevues dans la pierre »). Mais le lecteur ne perd rien au change puisque ces trois textes de grande qualité sont accompagnés par une nouvelle traduction de « Barnacle Bill le spatial » (Prix Hugo 1993), ainsi que par « Radieuse Étoile verte », nouvelle parue dans le Bifrost N°51. Les inconditionnels de l’écrivain américain, avides de nouveautés, seront probablement un peu déçus qu’une nouvelle publiée à peine un an et demi plus tôt intègre ce recueil, mais n’oublions pas que tout le monde n’est pas abonné à la revue Bifrost et que les moyens du Bélial’ ne sont pas illimités lorsqu’il s’agit d’acquérir des textes inédits et de les faire traduire. On peut néanmoins rester sceptique quant au choix de la couverture. Affubler cet excellent livre d’une couverture résolument destinée à appâter les fans de SF pure et dure est pour le moins malvenu ; soyons honnêtes, en dehors de « Barnacle Bill le spatial », seul texte purement science-fictif, la littérature de Shepard appartient davantage au fantastique qu’au space opera qui tâche. Amateurs de pitreries spatiales à base de pisto-lasers, plasma-gun et autres gadgets techno-futuristes, passez votre chemin. Enfin non, restez, vous prendrez juste une énorme claque.

Commençons par les textes déjà connus. « Barnacle Bill le spatial » fait figure d’OLNI dans la bibliographie de Lucius Shepard, car il s’agit d’une des rares nouvelles dans laquelle l’auteur américain nous invite à quitter notre bonne vieille planète pour explorer les contrées inhospitalières de l’espace. Bill c’est un peu le Forest Gump de la banlieue martienne. Sur Station solitaire, il est tout juste toléré. Il faut dire qu’il n’est pas bien malin notre Bill, il n’aurait d’ailleurs jamais vu le jour si sa mère n’avait pas falsifié ses tests génétiques prénatals. Mais ce qui est fait est fait, et pourvu qu’il ne se mette pas en travers du passage de quelque brute éméchée, Bill mène une existence de reclus plus ou moins persécuté, dont la vie est à peine égayée par quelques « cristaux de réalité virtuelle ». Bill n’a pas d’ami sur la station et ses ennemis, ceux qui rient de lui et s’amusent à ses dépens, sont légion. Aussi lorsqu’il tombe entre les griffes d’un ouvrier décidé à le tailler en pièces, Bill n’attend guère de secours. Fidèle à lui-même, l’auteur ne change guère que le décor et, à travers ce huis-clos oppressant, continue d’explorer les chemins sinueux de l’âme humaine. Choisir une station spatiale comme décor principale de son spectacle, qui par certains aspects se rapproche d’un petit théâtre des horreurs, rajoute davantage de tension à une atmosphère déjà pesante, voire quasiment organique. Pour ceux qui ne l’ont encore jamais lue, cette excellente nouvelle vaut à elle seule l’achat de ce recueil, d’autant plus que la traduction, révisée par Jean-Daniel Brèque, est beaucoup plus fidèle au texte original.

Formellement moins impressionnante que les autres nouvelles présentes au sommaire, « Radieuse Étoile verte » n’est pas pour autant à jeter aux orties. Souvent implicites dans l’œuvre de Shepard, les concepts psychanalytiques purement freudiens sont cette fois ouvertement affichés. Un jeune garçon de 13 ans, confié depuis l’âge de six ans à un vieil ami maternel, est chargé par sa mère de tuer son propre père. Philipp, héritier légal d’une des plus grandes fortunes du Vietnam, grandit donc dans un petit cirque ambulant, en attendant ses dix-huit ans où il pourra revendiquer son héritage et supprimer son père par la même occasion. Complexe d’Œdipe habilement détourné (sa mère lui apparaît dans une ultime vidéo sous les traits d’une actrice pornographique), le meurtre du père lui permettra d’accéder à la femme (censée être sa cousine) et d’accéder enfin au statut d’adulte. Simpliste ? Non, car chez Lucius Shepard les apparences sont souvent trompeuses. Parfois un peu confus, le texte manque également de tension dramatique, constat plutôt étonnant au regard des enjeux psychologiques mentionnés précédemment.

Parmi les trois textes inédits, « Dead Money » fait un peu figure d’intrus. Tout simplement parce que cette nouvelle est la suite du premier roman de Lucius Shepard, Les Yeux électriques. Mais ce qui apparaît désolant chez certains écrivains, incapables de se détacher de l’univers qu’ils ont forgé, fait figure dans le cas présent de petite friandise qu’il convient de consommer avec délectation tant cette pratique est rarissime de la part de Shepard. Pour ceux qui n’ont jamais lu le roman initial, voici une petite piqûre de rappel. Au fin fond du bayou louisianais, une petite équipe médicale tente de jouer les apprentis sorciers en ressuscitant les morts à partir d’un cocktail de bactéries prélevé dans les cimetières des environs. Ces zombies next-gen sont appelés PAIB (personnalités artificielles induites bactériologiquement) et sont habités par une nouvelle personnalité, qui n’a souvent rien à voir avec l’individu initial. Pour contrôler ces personnalités parfois un peu dérangées, l’équipe médicale emploie des « thérapeutes » du genre plutôt bien roulées. C’est le cas de Jocundra Verret, une jeune femme qui tombe hélas amoureuse du zombie qu’elle est censée contrôler. Les deux tourtereaux s’échappent et mettent fin à l’expérience médicale après moult péripéties. Dix ans après les événements relatés dans Les Yeux électriques, un obscur consortium industriel décide de relancer les expérimentations sur la « revivification ». À l’occasion d’une partie de poker, Jack Lamb, un petit truand local, assiste au spectacle d’un PAIB en pleine possession de ses moyens. Intrigué, il prévient le caïd local, qui décide de kidnapper cet étonnant joueur, ainsi que la jeune femme qui l’accompagne et qui n’est autre que Jocundra Verret. L’idée consiste à utiliser les impressionnants talents de joueur de poker du PAIB, afin de dépouiller un riche promoteur floridien. Évidemment, la situation échappe totalement à son contrôle et le fameux Josey Pellerin, qui se prend pour le plus grand joueur de poker de la planète, n’en fait qu’à sa tête. Une fois de plus la sauce prend et les frasques de ces zombies totalement déjantés sont un pur moment de bonheur. Moins oppressant que le roman initial mais tout aussi tragique, « Dead Money » est une nouvelle fois l’occasion d’explorer l’étrange relation nouée entre Jocundra et son patient, avec cette fois un personnage supplémentaire puisque le duo se transforme rapidement en trio avec l’arrivée de Jack Lamb. Alors que le roman reposait en grande partie sur son atmosphère fantastique et étrange, « Dead Money » relève davantage du polar à l’américaine, voire du techno-thriller et utilise donc des ressorts narratifs fort différents ; preuve que Lucius Shepard sait se renouveler, même lorsqu’il utilise des ingrédients déjà éprouvés.

« Limbo » renoue clairement avec le fantastique et propose une variation sur le thème classique du fantôme, avec un soupçon d’originalité puisque vient s’y greffer le destin tragique d’une femme maltraitée par son mari. Il serait malvenu d’en dévoiler davantage, sous peine d’éventer une bonne partie de l’ambiguïté du texte. Une fois de plus, Lucius Shepard réussit à renverser complètement les rôles et à brouiller les apparences, un procédé dans lequel l’auteur américain excelle particulièrement.

Dernier texte du recueil, « Des étoiles entrevues dans la pierre » prouve à quel point Lucius Shepard n’a rien à envier aux meilleurs écrivains mainstream. Dans une petite ville de Pennsylvanie, les habitants sont atteints d’un phénomène étrange grâce auquel leur créativité et leurs talents latents explosent au grand jour. Cette émulation inexplicable ne semble pas toucher tous les habitants de la même manière, certains développent des dons étonnants pour la peinture ou la musique, alors que d’autres voient leur intelligence et leur ingéniosité décuplées, y compris pour duper ou voler leurs concitoyens. Vernon habite Black William et si ses propres talents de producteur de musique indépendant ne semblent guère affectés par cet étrange phénomène, il constate partout autour de lui cette frénésie créatrice. S’il n’avait pas autant de problèmes pour gérer sa dernière découverte, un obscur guitariste de blues-rock soudain atteint par la grâce, Vernon se consacrerait davantage à la résolution de cette intrigue. Mais à vrai dire, Vernon préfère flirter avec son ex-femme, fumer quelques joints assis peinard sur les marches de la bibliothèque ou aller à la pêche avec son vieux pote Rudy, un architecte plus ou moins raté qui passe désormais ses journées à dessiner d’étranges comics. « Des étoiles entrevues dans la pierre » illustre à merveille le talent de Lucius Shepard, où comment écrire une nouvelle étonnante à partir d’une idée sympathique mais relativement ténue, simplement parce que les personnages, le décor, le contexte et les moindres détails apparaissent parfaitement crédibles. À tel point que l’explication finale intéressera à peine le lecteur. SF ou fantastique, honnêtement on s’en bat un peu l’œil et on se laisse porter par le texte et par le talent de Lucius Shepard. Évidemment, la prose de l’auteur n’est pas pour rien dans le plaisir que l’on éprouve à chaque page, la narration est parfaitement maîtrisée et Shepard déroule son style si personnel avec une facilité déconcertante ; son écriture, servie par une traduction parfaite de Jean-Daniel Brèque, a quelque chose de musical dans sa sensibilité et sa rythmique si particulières, à la fois dynamique, souple, langoureuse et capable de claquer comme un fouet lorsque c’est nécessaire.


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Finalement, cet excellent recueil valait bien cinq années d’attente et s’il y a des regrets ils ne doivent pas être adressés à l’éditeur, mais plutôt aux lecteurs qui continuent de bouder la littérature formidable que nous propose Lucius Shepard depuis près de trente ans. En explorant rapidement la bibliographie exhaustive dressée par Alain Sprauel en fin d’ouvrage on se dit qu’on aimerait forcément être anglophone car l’auteur américain est plus que prolifique ces derniers temps ; pensez donc sa cent deuxième nouvelle est sur le point d’être publiée outre-atlantique, sans compter les romans et autres essais. Alors on se plaît à rêver de recueils vendus par millions, qui rempliraient les caisses du Bélial afin de financer les dizaines de traductions dont nous sommes privés nous autres francophones. Visiblement, au vu des ventes d’Aztechs on peut effectivement toujours rêver.