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Starship Troopers
de Paul Verhoeven [1997]

DVD & BLU-RAY / BUENA VISTA HOME ENTERTAINMENT, 2001

Par Nébal

Le cinéaste Paul Verhoeven a toujours eu une prédilection pour les sujets polémiques – ce n’est certes pas un hasard si des journalistes amateurs de mauvais jeux de mots l’ont surnommé « le Hollandais violent »… Aussi, quand on a appris que le réalisateur, entre autres, de La Chair et le Sang, Robocop et Total Recall allait adapter le très sulfureux (mais néanmoins prix Hugo) roman de Robert A. Heinlein Starship Troopers [1], on pouvait s’attendre à quelque chose d’assez gratiné… Et on n’a pas été déçu.


  • Film américain, titre original Starship Troopers
  • Réalisation : Paul Verhoeven
  • Production : Jon Davison & Alan Marshall
  • Scénario : Ed Neumeier, d’après le roman de Robert A. Heinlein
  • Distribution : Casper Van Dien (Johnny Rico), Dina Meyer (Dizzy Flores), Denise Richards (Carmen Ibanez), Jake Busey (Ace Levy), Neil Patrick Harris (Carl Jenkins), Clancy Brown (Zim), Patrick Muldoon (Zander Barcalow), Michael Ironside (Jean Rasczak)…
  • Musique : Basil Poledouris
  • Durée : 125 mn


RÉSUMÉ

L’action se déroule au XXIVe siècle, alors que l’humanité s’est répandue à travers la galaxie. Sous l’égide de la Fédération, elle connaît un régime utopique, où ordre et vertu sont les maîtres mots. Mais il y a un obstacle à son expansionnisme : les Arachnides (« Bugs », dans la version originale), une race extraterrestre menaçante… a fortiori depuis qu’elle a massacré une colonie d’extrémistes mormons venus s’installer sur leur planète, Klendathu.

Dans la société de la Fédération, seuls ceux qui ont effectué leur service militaire ont le droit de devenir citoyens, même si les autres ne sont pas ostracisés pour autant. Le jeune Johnny Rico (Casper Van Dien), par amour pour la belle Carmen Ibanez (Denise Richards), décide de s’engager dans l’infanterie mobile (ce sont ses résultats scolaires peu brillants qui lui imposent ce choix ; sa compagne, bien plus intelligente, embrasse la carrière de pilote). Il va bien vite découvrir l’enfer des camps d’entraînement (à la Full Metal Jacket, en pire)… puis celui, incomparable, de la guerre ouverte, quand les Arachnides auront rasé en l’espace de quelques minutes Buenos Aires en y envoyant un astéroïde, ses propres parents figurant au nombre des victimes. Mais les humains sont-ils vraiment prêts à affronter les Arachnides ?



L’ADAPTATION : SEMPER FI ?

Le roman de Robert Heinlein et son adaptation par Ed Neumeier et Paul Verhoeven diffèrent sur de nombreux points, au-delà de la différence de ton, essentielle. Commençons donc par préciser quelques traits fondamentaux du roman.

Rappelons tout d’abord qu’il s’agissait plus ou moins à l’origine d’un roman destiné à la jeunesse, même s’il fut refusé par l’éditeur habituel d’Heinlein en raison de sa violence et de son ambiguïté (et peut-être était-ce à dessein qu’Heinlein l’avait conçu ainsi…) ; il n’en garde pas moins certains aspects caractéristiques, et, notamment, sa dimension initiatique très marquée. À la différence du film de Verhoeven, qui tourne en gros autour de quatre personnages (Johnny étant bien le principal, certes, mais il y a aussi Dizzy – une femme, et non un homme comme dans le roman [2] –, Carmen et Zander), le roman d’Heinlein se focalise sur le seul personnage de Johnny, très humain et beaucoup moins « héroïque » que dans le film, et dont on suit toute la carrière, depuis le début de sa formation jusqu’à ses premiers combats en tant qu’officier, et donc responsable.

Parallèlement, en fait de roman « guerrier », il n’y a que peu d’action dans le roman d’Heinlein : une scène de bataille au début, une autre à la fin. Rien de comparable avec le film de Verhoeven, qui, s’il pratique également l’attaque en force et le flashback, saura par la suite multiplier les séquences explosives. Une différence notable concerne d’ailleurs les Arachnides, sur lesquels se concentre tout le film ; au contraire, ils sont à peine mentionnés au début du roman, pour n’y apparaître véritablement qu’aux deux-tiers environ…



Mais la différence essentielle concerne bien évidemment le ton. En son temps, Starship Troopers a valu à Heinlein une réputation – totalement usurpée – de fasciste et de militariste. Il y a là un abus incontestable. Mais le roman n’en est pas moins très connoté « à droite », et se caractérise bien, sinon par une apologie du militarisme ou a fortiori du bellicisme, du moins par un éloge de l’armée et de la discipline. Les « cours d’histoire et de philosophie morale » du professeur Dubois (remplacé par Rasczak dans le film) en font ce que l’on appellerait un « réaliste » dans le domaine des relations internationales, lointain disciple d’un Thucydide ou d’un Clausewitz, pour qui la violence peut être nécessaire, et a en tout cas été en maintes occasions un puissant moteur de l’histoire. Par ailleurs, la société défendue par Heinlein dans le roman, si elle a des traits utopiques, n’est clairement pas démocratique : le droit de vote y est réservé aux seuls vétérans (et non aux soldats de l’active, détail important). Mais elle n’est pas autoritaire pour autant – les détracteurs d’Heinlein ont eu tendance à l’oublier, mais l’armée n’est pas toute la société… Le roman donne des indices montrant que le reste de la société est même plutôt libéral. Aussi est-il absurde d’y voir un système fasciste, même au premier degré.

Verhoeven reprend bien des traits de cette société. Mais son propos est évidemment tout autre, et c’est bien au second degré qu’il se situe pour sa part… ce que bon nombre d’imbéciles n’ont pas compris, et ce qui lui a valu à son tour d’être qualifié de fasciste.



KEN ET BARBIE S’EN VONT EN GUERRE

On ne peut pas dire que Paul Verhoeven ait choisi ses acteurs pour la subtilité de leur jeu… Mais son choix n’en a pas moins été fort judicieux : tout pour la plastique ! Dans sa société du XXIVe siècle, il oppose ainsi deux catégories d’individus dans l’armée : des jeunes gens qui sont pour la plupart d’une beauté artificielle au possible – Casper Van Dien, Dina Meyer, Denise Richards, Patrick Muldoon… –, et des vétérans aux gueules burinées et tous ou presque estropiés, incarnés au premier chef par l’habitué Michael Ironside dans le rôle du professeur charismatique Rasczak.

Mais pour ce qui est des petits jeunes, Paul Verhoeven a encore accentué l’effet « Ken et Barbie », ou, au choix, Beverly Hills, en tissant une complexe intrigue amoureuse brisant volontiers les tabous et qui est très mal passée… À l’en croire, le public aurait en effet littéralement haï le personnage incarné par Denise Richards pour sa « trahison » de Johnny Rico ; évidemment, si le public avait déjà des problèmes à ce niveau-là, on comprend mieux son rejet global du film, qui a quand même bien d’autres choses à nous raconter…



« KNOW YOUR FOE »

En effet, le film de Verhoeven se veut avant tout une dénonciation au second degré du militarisme et du fascisme latents dans les sociétés contemporaines en général et dans la société américaine en particulier (même si, sur ce point – les commentaires audio sont éclairants – il se montre bien plus radical et direct que son scénariste Ed Neumeier, parfois un peu gêné par les piques « anti-américaines » du réalisateur…). Le propos est très clair, et on a du mal à comprendre comment il a pu être interprété autrement. Les allusions sont très nombreuses, et parfois franchement explicites – l’exemple le plus frappant étant fourni par le personnage de Carl Jenkins, incarné par Neil Patrick Harris, télépathe au costume noir rappelant fâcheusement celui des SS… Le Washington Post n’avait pas du tout apprécié, qualifiant alors Verhoeven de « réalisateur notoirement pervers »… Le côté méprisable du personnage ne saurait pourtant faire de doute, sans qu’il soit nécessaire pour autant de marteler le message. Mais Verhoven, il est vrai, ne fait pas exactement dans le politiquement correct, et, avec Johnny Rico, nous montre un sympathique jeune homme devenir progressivement un parfait petit fasciste (il faut dire que Casper Van Dien a la tête de l’emploi)…



Mais le film de Verhoven a ceci d’effrayant qu’il se montre terriblement visionnaire. Rappelons qu’il est sorti quatre ans avant le 11-Septembre et le début de la « guerre contre le terrorisme ». Revoir ce film à la lumière de ce qui s’est produit depuis ne manque pas de faire froid dans le dos, et de souligner la pertinence de l’analyse de Verhoeven, fondée notamment sur les travaux du sulfureux théoricien Carl Schmitt et sa thèse de l’ami/ennemi.

Or c’est bien d’identification de l’ennemi qu’il s’agit ici. On ne cesse de le répéter : « Know your foe » ; les soldats comme les civils ne se définissent que par rapport à cet ennemi, en l’occurrence les Arachnides, et chacun, y compris les enfants, est appelé à « faire sa part du travail ». L’atmosphère de propagande est constante, et s’inspire directement des méthodes du IIIe Reich… mais c’est bien de nos sociétés contemporaines que Verhoven entend nous parler, ce que sa critique des médias rend particulièrement explicite.



« WOULD YOU LIKE TO KNOW MORE ? »

La satire des médias est classique chez Verhoeven – voyez Robocop ou Total Recall – mais elle a rarement été poussée aussi loin que dans Starship Troopers. Régulièrement, le cours du film s’interrompt pour laisser la place à de brèves saynètes souvent hilarantes parodiant sans vergogne les grands médias, que l’on devine ici interactifs. « Would you like to know more ? » La petite phrase faisant appel à la curiosité, pour ne pas dire au voyeurisme, du spectateur intervient comme un jingle venant rythmer les séquences. Et tout y passe en un clin d’œil : l’hypocrisie de la censure, l’inanité des talk-shows, la bêtise des spots de propagande, le racolage obscène des « informations » et leur détournement… Verhoeven s’en donne à cœur joie, et le spectateur de se régaler.

Et de frémir, également. Car, là aussi, Verhoeven s’est montré visionnaire. Une fois de plus, voir ces images après le 11-Septembre et la « guerre contre le terrorisme » produit un certain choc : les images de Buenos Aires font irrésistiblement penser à celles du World Trade Center, celles du débarquement sur Klendathu aux images de la guerre en Irak, etc.



« KILLED IN ACTION »

Pourtant, si tout cela semble évident, il faut croire que ce n’est pas le cas pour tout le monde. Aussi le film a-t-il été plutôt mal accueilli aux États-Unis (et pas forcément beaucoup mieux en France…), où il a été perçu au premier degré comme une apologie de l’impérialisme militaro-fascistoïde, ou, au mieux, comme une simple bourrinade de plus. Il faut dire – et le matériel promotionnel accompagnant le DVD est à cet égard éloquent – que c’est plus ou moins ainsi qu’on l’avait vendu aux États-Unis, mettant en avant le grand spectacle, l’action et les effets spéciaux au détriment du contenu politique… ce qui n’est pas sans rappeler la pratique de certains éditeurs en science-fiction et fantasy quand ils en viennent à décider des illustrations de couverture, mais ceci est un autre débat…

Et on ne va pas mentir sur la marchandise : en plus d’être une critique acerbe et lucide de la société américaine, Starship Troopers est bel et bien un réjouissant film d’action, porté par une puissante bande-originale de Basil Poledouris, doté de solides effets spéciaux et de scènes tout ce qu’il y a de palpitant, avec de temps à autres quelques éclats de gore bienvenus. Mais il serait cependant dommage de s’arrêter là… [3]



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Subversif et visionnaire, Starship Troopers constitue à n’en pas douter un des sommets de la carrière hollywoodienne de Paul Verhoeven. Un film qui parvient, chose rare, à être à la fois divertissant et intelligent, drôle et terrifiant par sa lucidité : la science-fiction cinématographique nous a rarement offert d’aussi bonnes surprises.



Nébal


NOTES

[1] Longtemps connu de par chez nous sous le titre Étoiles, garde à vous !, d’après une chanson de… Guy Béart !

[2] Dans le roman, on trouve une certaine « division sexuelle du travail », les hommes intégrant l’infanterie mobile et les femmes devenant pilotes ; dans le film, la mixité est totale… jusque dans les douches.

[3] On notera brièvement que le film a connu deux « suites », pitoyables et sorties directement en DVD, qui n’ont bien évidemment pas l’astuce et la pertinence de l’opus originel. Mieux vaut les éviter…