EN BREF

 
SYNDICATION


Suivez le Cafard cosmique sur Twitter

Devenez Fan du Cafard cosmique et suivez toute l’actualité du site sur Facebook

Flux RSS 2.0 : pour afficher toutes les nouveautés du site par syndication.

netvibes : cliquer ici pour ajouter le flux RSS à votre page netvibes.


 

A VOIR AUSSI

A VOIR AUSSI

 
 

C’est son premier roman publié, et c’est une leçon. Ecrit à la machette, affuté comme un laser, enragé et virtuose, "Chromozone" crée un genre en soi... le cyber-polar-urbain-horrifique à la française ? Rencontre avec un nouvel auteur, jeune [il est né en 1969] et dangereux. Stéphane BEAUVERGER, auteur de "Chromozone".


- Le Cafard cosmique : Tout d’abord, quel est votre parcours, vous que nous ne connaissons pas ?

- Stéphane BEAUVERGER : Mon parcours d’auteur ? hum... Je suis journaliste de formation. J’ai eu la chance d’avoir le talentueux Pierre CHRISTIN comme professeur pendant mes études. C’est lui qui m’a invité à poursuivre plus avant dans la voie de l’écriture. Je suis devenu scénariste professionnel en 1996, pour des jeux vidéos [chez Ubi Soft, Wanadoo, Vivendi Universal, Blizzard], plus des projets annexes pour le cinéma ou la télévision...

Je gagne ma vie de ma plume depuis environ dix ans, donc... "Chromozone" est mon premier roman publié, même si’l vient après un premier roman que je garde pour moi [ça s’appelait "Dômes", c’était surtout une expérience personnelle] et un vieux projet encore en gestation, qui sera peut-être publié en 2007 chez un autre éditeur... Bref, j’apprends chaque jour à écrire un peu plus et un peu mieux. Si par "auteur", vous entendez "artiste", je réfute l’appellation. Je me considère au mieux comme un artisan honnête.

- C.C : Comment en êtes-vous arrivé à imaginer "Chromozone" ?

- S.B. : S’il fallait remonter aux prémices du roman, il faudrait revenir en 1992. A l’époque, je travaillais sur un projet de scénario de BD qui n’a jamais vu le jour. C’est pendant cet été-là que le nom "Chromozone" a été griffonné sur un coin de page. A bien y réfléchir, c’est peut-être même la seule chose qui reste de la mouture originale... Quant à l’histoire de Chromozone, je crois qu’elle est née de mon incapacité à me forger une certitude définitive à la question suivante : qu’est-ce qui prédomine chez la race humaine, sa pulsion d’auto-destruction ou son instinct de survie ? Je sais, formulé ainsi, ça fait à la fois pédant et névropathe... Mais ça résume mon propos dans ce roman, je crois : pris entre son instinct de conservation et sa violence primale, comment réagit l’humain en situation de crise aiguë ? Est-ce qu’une volonté individuelle peut contrer ou canaliser un mouvement de masse ? Que se passe-t-il quand un homme est confronté à des choix cruciaux, à son sens de la responsabilité, de la moralité ? En fait, je n’ai pas de réponses, je me contente d’essayer de poser les questions, c’est déjà asssez difficile.

Le déclic, pour raconter cette histoire, ça a été l’affaire de l’encéphalite spongiforme bovine. Quelques profiteurs sans scrupules, pour économiser quelques centimes sur le prix de revient d’un kilo de boeuf, s’étaienr révélés capables de provoquer un risque mortel pour ceux qui consommeraient leur produits. Tiré à l’extrême, ça a donné dans ce roman le concept de protocole phéromonique, solution miracle qui devient le fossoyeur de l’espèce humaine le jour où un virus réussit à trouver la faille biologique.

- C.C : "Chromozone" ne se rattache ni vraiment à l’horreur, ni complètement au cyberpunk, ni même au polar-SF... Comment le [et vous] situer sur une carte des Littératures imaginatives ?

- S.B. : Je serais ravi que "Chromozone" soit difficile à situer, je n’aime pas les étiquettes ni les tiroirs. Le fantastique en général est un genre que j’ai beaucoup consommé. Les auteurs que j’affectionne le plus sont Norman SPINRAD pour son rock n’roll acide, et John BRUNNER pour son sens aigu de la critique sociale. Plus récemment, j’ai beaucoup aimé "Idoru" de William GIBSON. Pour rester dans le voisinage fantastique, je relis régulièrement "Shadowland" de Peter STRAUB. En général, quand on me fait découvrir un auteur qui me transporte, je lis dans la foulée presque tout ce qu’il a fait. Ca a été le cas pour KAWABATA, FAJARDIE, Italo CALVINO ou James ELLROY.

- C.C : Quel rôle a joué La Volte, tout récent éditeur français, dans la naissance de votre livre ?

- S.B. : Un rôle essentiel ! C’est bien simple : sans La Volte, "Chromozone" n’existe pas. Mathias ECHENAY, fondateur de cette maison d’édition, avait déjà publié un roman qui avait fait grand bruit dans le Landerneau SF français : "La Horde du Contrevent" d’Alain DAMASIO. Il a pensé que "Chromozone" avait sa place dans la collection qu’il a lancée. Je n’ai pas encore fini de le remercier pour cette marque de confiance. J’aspire à écrire et raconter des histoires, donc fatalement j’ai besoin d’un éditeur pour que mes textes atteignent le public. C’est une relation finalement assez mathématique.

En électricité, on m’a appris que le courant était paresseux et qu’il choisissait le chemin le plus facile pour se propager. Et bien, de l’auteur au lecteur, le livre choisit sinon le chemin le plus facile, du moins le plus immédiat. Dans ce processus, pour chaque manuscrit qui voit le jour, l’éditeur a le choix entre faire masse ou être conducteur. Avec La Volte, j’ai eu la chance de me faire faciliter le chemin. Je souhaite à tous de débuter dans d’aussi bonnes conditions. J’arrête là mes métaphores électrifiées.

- C.C : Quelle a été la participation de l’illustratrice dans ton travail ?

- S.B. : Dès le départ, nous voulions un travail d’illustration pour accompagner chaque chapitre. L’idée a été de laisser carte blanche à Corinne. Elle n’avait qu’une contrainte : intégrer dans chaque image le titre du chapitre correspondant. Je ne voulais pas d’un travail d’illustration figuratif. Pour éviter ça, il lui était fourni seulement une liste de mots-clefs pour qu’elle laisse vagabonder son imagination. Par exemple : moulin à café / torture / création des dispensaires / trahison / jeune cadre / gardes / pneumatiques. Quant au résultat : il est tout simplement somptueux. J’espère que nous pourrons organiser une exposition des versions originales en couleurs, pour rendre hommage à son travail.

- C.C : Le thème des "zones de couleurs" : est-ce un écho aux débats actuels sur les difficultés de l’intégration, l’émergence de ghettos à l’américaine en France, la menace du communautarisme, et même le débat du la Constitution européenne si on y réfléchit bien ? [ça arrive...]

- S.B. : C’est vrai que le roman paraît en plein débat sur l’Europe, mais j’ai commencé à l’écrire il y a presque cinq ans. Certaines actualités n’étaient pas aussi brûlantes à l’époque, même si j’estime que ne vivons en ce moment que l’accomplissement de tensions latentes depuis plusieurs décennies. Sur le fond, je crois [dans le sens que j’estime inévitable] à un morcèlement et à une fragmentation de plus en plus visible de la société, comme une réaction de défense localisée à la mondialisation dont on nous abreuve chaque jour un peu plus. Menacé d’une privation de repères, l’homme cherche-t-il à se rassurer en se trouvant de nouveaux codes d’appartenances à telle ou telle tribu ? Encore une question à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse. Ce qui m’inquiète le plus, en fait, c’est que certains essaient de plus en plus ouvertement de me proposer une nouvelle famille ou de nouvelle valeurs "clef en main", que ce soit via le marketing [vision bénigne] ou politique [vision maligne]. Ca heurte mon sens de l’autodétermination.

- C.C : D’où vient la violence de l’univers de "Chromozone", un monde qui sombre dans le chaos, et où tortures, éxécutions et cannibalisme sont si présentes ?

- S.B. : Franchement, chaos, tortures, luttes à mort et exécutions me semblent être le quotidien d’un peu trop d’hommes et de femmes chaque jour sur cette planète, non ? Pour l’anthropophagie, j’admets que c’est plus rare. Quoique, en cherchant bien... L’affaire du cannibale de Rotembourg, ça ne date que de l’année dernière, et pour ce qui de la lumière faite sur certaines allées sombres de notre société, c’est plutôt croustillant [désolé pour le vilain jeu de mots]. Bref, je crois que "Chromozone" explore finalement un filon tristement réaliste du comportement humain, une fois livré à lui-même sans entraves.

- C.C : On pourrait vous reprocher des personnages un peu caricaturaux : le flic asiatique désabusé, le jeune démerdard maltraité, le messie...

- S.B. : Je n’ai pas volontairement croqué des portraits emplis de "caricaturalité" [si le mot n’existait pas, qu’il vive, désormais !], mais j’admets avoir proposé à dessein des personnages faciles à identifier dans le tourbillon d’événements qui secouent cette histoire. Presque tous ont un objectif simple : survivre. Ca laisse peu de temps aux questions existentielles. Pour autant, je ne crois pas avoir composé seulement une galerie d’archétype. Si c’est l’impression que ça donne, je promets de faire mieux la prochaine fois.

- C.C : La "phéromunication" est l’idée scientifique nouvelle la plus flagrante du roman... d’où vient-elle ? Pourquoi avoir privilégié cette idée relativement nouvelle aux nanotechnologies, souvent considérées comme LA technologie du futur par excellence ?

- S.B. : C’est en travaillant en 1998 sur un scénario mettant en scène des fourmis que je me suis intéressé pour la première fois aux phéromones et aux allomones. J’ai découvert un concept fascinant. Et ça me permettait de proposer une alternative au sacro-saint concept de la nanotechnologie [en passe, à mon avis, de devenir la prochaine incarnation du Mal dans les mass-media, après les vilains OGM presque déjà passés de mode]. Et, puis de toute façon, depuis le magistral "L’Age de diamant" de Neal STEPHENSON, il fallait trouver une autre vecteur de catastrophe globale.

- C.C : Extrait de vos remrciements : "Certains dialogues entendus chez Karmax sont librement inspirés de Chief 1.0, le générateur aléatoire de discours de chef inventé par Philippe Porceillon. Qu’il soit remercié pour m’avoir permis d’exploiter son hilarante création. ». Expliquez-nous...

- S.B. : Chief 1.0 est un petit freeware qui génère automatiquement des discours de jeune cadre dynamique. On entre le nombre de phrases et de paragraphes souhaités, et ce petit bijou de cynisme appliqué crache une séries de phrases toutes faites, qui collent à n’importe quelle situation pour noyer l’auditeur dans un jargon branchouille de la market-comm’, genre "Nous devons garder en tête que l’intervention ponctue les savoir-faire systématiques des services sans oublier que l’objectif identifie les processus motivationnels du dispositif."

Le pire, c’est que l’invention de Philippe est encore en dessous de certains discours qu’on peut lire dans les documents pondus un peu partout par le trop envahissant marketing.

- C.C : Il semble que "Chromozone" se suffise à lui-même en tant que récit. Pourquoi donc avoir envisager une suite, "Noctivores", et est-il vrai qu’une troisième partie soit également envisagée ?

- S.B. : Effectivement, "Les Noctivores" [parution en octobre 2005] et "La Cité Nymphale" ne seront pas des suites, dans le sens où chaque roman pourra être lu indépendamment. Mais l’ensemble constituera une trilogie cohérente, avec des personnages récurrents et une évolution de ce monde au fil des années. "Chromozone" se finit sur un constat amer : que faire dans ce monde dévasté et mutant ?

C’est à cette question que plusieurs protagonistes vont s’efforcer de répondre dans les volets suivants, selon leurs ambitions, leurs moyens et leurs sens de la responsabilité. J’espère également publier le dernier volet de la trilogie avec un CD qui accompagnera le livre [comme La Volte l’a déjà fait pour "La Horde du Contrevent" de DAMASIO]. Dans l’idéal, je sais même déjà avec quels compositeurs j’aurais envie de travailler. Mais rien n’est encore arrêté.


Stéphane BEAUVERGER est également le scénariste d’une bande-dessinée parue début 2005, "Nécrolympia’", un polar grinçant et macabre dans un univers où se côtoient des morts-vivants et des vivants. Corinne BILLON, l’illustratrice de "Chromozone", en a fait les couleurs. Le dessinateur est Marc JAILLOUX.


[interview réalisée par Mr.Cafard, avec la participation d’Epistolier - avril 2005]


Mr.C