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Publié le 06/11/2010

Stratégies du réenchantement, de Jeanne-A Debats

ÉD. GRIFFE D’ENCRE, JUIN 2010

Par Nébal

Jeanne-A Debats a placé la barre très haut avec sa bonne novella La Vieille Anglaise et le Continent, qui a eu le malheur de rafler peu ou prou toutes les distinctions du genre (à plus ou moins bon droit d’ailleurs). Après un long détour par la littérature jeunesse, elle nous revient cette année en « adulte » (mais est-on jamais vraiment adulte en science-fiction ?) : d’abord avec son recueil Stratégies du réenchantement, toujours chez Griffe d’Encre, ensuite avec son roman Plaguers chez l’Atalante. Mais restons-en aujourd’hui (avec un peu de retard…) à ce premier titre et ces « huit nouvelles sur l’art et les raisons de dire non, huit stratégies pour réenchanter le monde jusqu’à, parfois, le détruire », note d’intention qui en dit long sur la tonalité rouge et noire de l’ensemble.


Huit nouvelles, donc. Très variées – de la short short (« Nettoyage de printemps ») à la novella (« Fugues et fragrances au temps du Dépotoir ») –, et explorant des territoires fort divers : si l’on y trouve essentiellement de la science-fiction, on ose en début de recueil faire un détour du côté de la fantasy urbaine (« Saint-Valentin »), voire de « l’insolite » (« Aria Furiosa »). Quant à la SF, si elle prend souvent des atours post-apocalyptiques, elle peut aussi naviguer du côté du space op’ louchant sur la hard science (« Fugues et fragrances au temps du Dépotoir »), ou prolonger l’univers et les thématiques de La Vieille Anglaise et le Continent (« Paso doble »). Mais le mélange des genres lui-même n’est pas à exclure (« Gilles au bûcher »).

Le recueil s’ouvre sur un texte étrange, difficile à classer, avec « Aria Furiosa ». Mais peu importent sans doute ces questions d’étiquetage, de même que le caractère prévisible de la conclusion – on ne parlera pas de « chute ». Ce qui domine, c’est tout d’abord un cadre joliment exploité, celui de l’Occupation, puis un convaincant « ménage à trois » bâti autour d’un castrat – le dernier de son espèce. Une très bonne introduction, qui commence sur un ton presque frivole avant de virer progressivement au tragique.

On repasse à quelque chose de bien plus léger avec « Saint-Valentin ». Trop léger, peut-être ? La question est bien légitime, dans la mesure où ce texte de fantasy urbaine tranche franchement sur le reste du recueil. La nouvelle n’est certes pas mauvaise, son ironie douce-amère est plutôt réjouissante ; et il s’agit bien, en définitive, d’une « manière de dire non ». Mais cette friandise en prélude aux drames a quelque chose d’un peu déplacé, qui, a posteriori, chiffonne un peu… Un texte anecdotique, en somme.

« Paso doble », on l’a dit, prolonge La Vieille Anglaise et le Continent ; mais d’une manière inattendue, en prenant le cadre de la corrida (ça sent le prix Hemmingway, ça, non ?). Moins convaincant que « l’original », mais néanmoins tout à fait correct.

« Stratégies du réenchantement », ensuite, est une nouvelle fondée sur une variante du sida rendant ses victimes totalement dénuées de sentiments. Au centre du texte, une magnifique relation père-fille, dans un cadre très glauque et caractérisé par l’hypocrisie générale. Excellent.

Suit un autre très bon texte, mais déjà publié chez Griffe d’Encre dans Élément II : L’Air, le remarquable « Privilège insupportable » : un univers post-apocalyptique cauchemardesque où l’air est devenu une denrée rare, un homme qui viole les tabous instaurés par ses propres parents… Superbe.

Autre texte post-apocalyptique, l’étrange « Gilles au bûcher », qui mêle science-fiction et fantastique, se montre moins convaincant, voire un tantinet maladroit à l’occasion – surtout vers la fin –, mais n’en conserve pas moins quelques atouts qui en rendent la lecture tout à fait recommandable.

Puis vient le problématique « Fugues et fragrances au temps du Dépotoir ». Cette longue nouvelle est à n’en pas douter la plus ambitieuse du recueil. Elle fascine par son cadre – une station spatiale en voie de déréliction, où « clochards » et « réguliers » s’affrontent dans de brusques changements de gravité et des sauts temporels. Pourtant, ce texte très riche, très dense, souffre un peu des mêmes défauts que La Vieille Anglaise et le Continent, et il peut sembler, en l’état, soit trop court – il y a là matière à un roman, ou peu s’en faut –, soit trop long – la densité du texte, ses tentations « expérimentalisantes », son hermétisme parfois, peuvent instaurer un léger ennui…

On change radicalement de procédés avec la short short « Nettoyage de printemps ». Oui, « radicalement », c’est le mot. Le texte idéal pour conclure le recueil… Ite, missa est.


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S’il n’est pas sans défauts, Stratégies du réenchantement confirme cependant tout le bien qu’on pouvait penser de Jeanne-A Debats depuis La Vieille Anglaise et le Continent : c’est une nouvelliste de talent, probablement une des meilleures à l’heure actuelle de la SF française. On ne lui témoignera peut-être pas le même enthousiasme débordant que Jean-Claude Dunyach dans sa postface, mais on conviendra volontiers qu’il s’agit là d’un auteur qui vaut le détour, au moins pour ce qui est de la forme courte.