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Publié le 03/09/2010

Suites impériales de Bret Easton Ellis

[Imperial Bedrooms, 2010]

ÉD. ROBERT LAFFONT, 26 AOÛT 2010

Par Pete Bondurant

Vingt-cinq ans après la parution de Moins que zéro, son premier roman, Bret Easton Ellis retrouve l’ennui californien pour un sequel lorgnant vers l’horreur et le fantastique. L’occasion de parler un peu de ce yuppie passé maître du bizarre.


L’ouverture de Suites impériales définit le cadre dans lequel opère désormais l’auteur, mélange indécidable de réalité et de fiction : le narrateur, Clay, y évoque Moins que zéro (1985), le roman à succès inspiré de sa vie à Los Angeles en 1982, qui avait lancé la carrière d’un jeune écrivain (« un type qu’il connaissait »). Il trouve le livre fidèle, mais considère le film Less than zero (1987) comme une sombre daube (on l’a revu, on confirme). Bret Easton Ellis, comme dans Lunar Park, prend donc son propre patrimoine littéraire pour point de départ, dans une sorte d’autofiction au troisième degré qui commence à devenir son dispositif fétiche. Clay a la quarantaine passée, et revient à Los Angeles pour une vague raison professionnelle qui concerne l’industrie du cinéma. Ses anciens amis, Julian, Blair, et Rip, sont toujours là, et Clay se met à fréquenter une jeune actrice en quête de rôles, lui promettant de faire marcher ses relations. Il loue une suite d’hôtel hantée par un acteur récemment décédé, et le roman devient sordide à mesure que se dessine la face cachée d’Hollywood, avec sa cohorte d’immigrés abandonnés à la porte du succès, prêts à toutes les compromissions. Le roman constitue ainsi une sorte de pendant glauque de la sitcom Party Down, débouchant sur un sommet d’horreur chorégraphiée digne d’un giallo.

En étant méchant, on pourrait dire de Suites impériales qu’il se lit en deux heures, et s’oublie en deux jours. Comme dans Moins que zéro, les dialogues creux et les situations absurdes se succèdent, et l’on se demande quand le roman va se décider à partir. Et puis, le vague succède au flou, inlassablement, et il ne reste qu’un brouillon d’intrigue, un script léger comme l’air, dans lequel flottent des personnages sans épaisseur. Questions sans réponses, nuée de signes qui ne tendent vers rien, fétu d’histoires balayé par le vent… On s’interroge : qu’y a-t-il à retenir de ce court roman, qui ne semble pas infléchir de manière décisive le cours des choses décrit dans le premier opus ? Les protagonistes, vingt-cinq ans plus tard, répètent les mêmes comportements, et les mêmes gestes rythment leur existence vide, sur une bande-son bloquée en 1984. Alors, à quoi bon cette suite ? Payer les traites de l’auteur ? Son opération de la cloison nasale ? Peut-être… mais pas seulement.

Bret Easton Ellis a pris un virage fantastique avec Lunar Park – sorte d’autobiographie fictive dans laquelle s’épanouit le surnaturel, à la faveur d’une dépression nerveuse et d’une consommation excessive de drogues. À la réflexion, pourtant, il n’était pas interdit d’apercevoir cette tendance dès American psycho et Glamorama, dans lesquels on ne savait si les faits rapportés étaient réels, ou nés du délire paranoïaque du narrateur. Et finalement, on peut trouver des éléments de fantastique jusque dans les œuvres de jeunesse (dont Moins que zéro), tant la réalité décrite y est… irréelle. Noms de marques, de personnalités, tubes des années 1980, avalanche de signes, personnages interchangeables, on connaît la rhétorique dont se sert Ellis pour escamoter le réel et le vider de sa substance. Paradoxalement, c’est dans la réduction de ce dernier à une pure surface qu’il arrive à en faire surgir de nouvelles dimensions. Dans Suites impériales, comme dans les précédents, c’est justement parce qu’il ne se passe rien que ce réel est étrange. C’est dans son appauvrissement, son assèchement par la langue du soap-opera et de la publicité, qu’il paraît effrayant, en dépit des couches de glamour dont on tente de le recouvrir. Et l’accélération finale de l’intrigue, qui étale au grand jour la profonde perversité des personnages, semble être une fausse piste, une irruption du réel à laquelle on ne croit pas ; Clay et ses amis sont incapables d’affronter la réalité nue, et d’envisager autre chose que leur petit monde autiste et fermé aux sentiments humains.


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La capacité de l’auteur à créer le malaise est donc intacte, et l’évidence s’impose : si Suites Impériales n’est pas un grand Ellis, il n’en trahit nullement l’esprit, constituant un honorable jalon dans un work-in-progress dont on attend encore beaucoup.