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Publié le 15/03/2008

« Sukran » de Jean-Pierre ANDREVON

REED. FOLIO SF, 2008

Par Ubik

Dans le domaine de la politique-fiction, Jihad s’impose naturellement comme une référence lorsqu’il s’agit d’évoquer les relations troubles et troublantes entre la France et l’Algérie. Il est certain que le thriller de Jean-Marc LIGNY, qui se voulait également un avertissement adressé au présent [de l’époque] hexagonal, a le mérite d’être diablement efficace. Mais c’est aller vite en besogne et oublier que Jean-Pierre ANDREVON avait, presque une décade auparavant, abordé ce même sujet avec Sukran, un roman jadis édité dans la collection Présence du futur. Fort heureusement, une réédition Folio-SF vient opportunément nous rafraîchir la mémoire.


Dans un futur assez proche de nous qui pourrait être le nôtre, mais qui ne le sera pas exactement - 11 septembre 2001 et guerre en Irak obligent -, l’Europe se remet lentement de l’échec cuisant de sa croisade anti-islamiste qui s’est achevée lamentablement dans les sables brûlants du Moyen-Orient.
Roland Cacciari est ce que l’on appelle un démo. Comprendre un ancien combattant du choc des civilisations que les idéologues et les politiques se sont empressés d’oublier, puis d’abandonner dans la dèche. Une victime banale de la géopolitique comme il a coutume de se le dire ; à défaut d’être un dégât collatéral plus médiatique. Depuis sa démobilisation Roland vivote à Marseille, la première ville arabe de France. Partagé entre un passé traumatisant et sans gloire et un quotidien clochardisé, il tasse la semelle, avec son guitarion, en squattant la terrasse des rapid-food des beaux quartiers marseillais. Il joue ainsi l’aubade aux friqués, guettant le remord tardif d’une de ces sempiternelles bonnes consciences blanches. Simple quidam, homme d’affaires, touriste ou Arabe plein au as, devenu plus blanc que blanc par la grâce du portefeuille ; à vrai dire peu importe. Les pétros n’ont pas d’odeur.
Cette routine s’interrompt après une rixe au cours de laquelle il fait la connaissance de Potemkine et de ses Chevaliers de Saint-Georges. Sympathie mutuelle, fraternité née du combat ensemble, toujours est-il que le courant passe immédiatement entre les deux hommes, et le mastard ne tarde pas à présenter Cacciari auprès de son patron Eric legueldre, le richissime patron de l’entreprise Electronic Nord-Sud. Ainsi Roland se trouve progressivement mêlé à une opération de déstabilisation qui vise la Fédération panislamique. Il aurait dû se rappeler cet à-peu-près aphorisme : si tu ne t’intéresses pas à la géopolitique, par contre elle, s’intéresse toujours à toi.

Sukran est un court roman [296 pages] implacable, au style incisif et ironique. Jean-Pierre ANDREVON ne fait en effet pas dans la nuance. Il ne temporise pas et ne s’embarrasse pas d’état d’âme procédurier. Il pose un cadre, le peuple avec des personnages stéréotypés, puis ouvre le feu. A la mitrailleuse, cadence maximale. Et cela fait mouche.
A vrai dire, on s’amuse énormément à la lecture de son roman. On se réjouit de cet humour caustique qui passe souvent aux yeux des tièdes pour du nihilisme pur et simple. On jubile du phrasé dynamique, des trouvailles langagières et des images joliment tordues : «  on a filé vers l’ouest, sous le rose dégueulis du ciel » ou encore «  l’eau était tout près, visqueuse et noire, sans lune pour la poudrer de poésie.  ». Du côté des personnages, il faut se contenter d’une psychologie réduite à des comportements. Que ce soit Cacciari le démo courageux, Potemkine le leader des Chevaliers de Saint-Georges - en fait, des néo skin-heads -, l’industriel raciste Eric Legueldre, sa femme Sylvina lourdement nymphomane... ; tous se définissent par et dans l’action. Mais peu importe cette absence de profondeur, rappelez-vous : cadence maximale. Et puis le lecteur de romans hard-boiled y trouvera forcément son compte.

L’intrigue est découpée en trois parties [Vigile - Chef de la sécurité - Taupe]. A l’image des personnages, elle est linéaire, sans concession mais sans temps morts et assumé avec talent et énergie par l’auteur. Reste l’aspect anticipatif. Il ne faut évidemment pas lire Sukran comme un roman prospectif. Il faut plutôt y voir un texte délicieusement libertaire et joyeusement irrévérencieux doté d’une ambiance qui emprunte au moins autant à la politique qu’aux mauvais genres ; cyborg, savant fou et zombies kamikazes compris. Sans oublier que la Fédération panislamiste imaginée par Jean-Pierre ANDREVON a un aspect joliment anachronique à l’heure de la balkanisation de l’Islam à l’ombre de l’intégrisme et des Etats policiers corrompus. La faute à la géopolitique, encore...


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A l’instar du Travail du furet, disponible également en Folio SF, Sukran est un excellent roman de série B qui s’achève quand même sur une touche d’humanité.
Jean-Pierre ANDREVON va-t-il finir par nous faire croire qu’il n’est pas le gauchiste-écolo nihiliste que quasiment tout le monde décrit ?
Tout est foutu !