EN BREF

 
VOS LIVRES DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant vos livres sur Amazon.fr vous faites des économies [-5%] et vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Le livre le plus acheté
en mai 2010 :
Janua Vera +
de Jean-Philippe Jaworski
aux Ed. Moutons Électriques

 

A VOIR AUSSI

Publié le 26/09/2009

Suprême, t. 2. le Retour, d’Alan Moore et un collectif d’illustrateurs

[Supreme : The Return, 1997, 1999, 2000, 2005]

ED. DELCOURT, JUIN 2009

Par Nébal

Enfin ! On ne l’attendait plus, depuis le temps — et les énormes chamboulements dans la distribution des comics en France… —, mais ça y est, il est là ! Le deuxième tome (et le dernier, hélas, l’entreprise ayant été interrompue brutalement) des aventures du plus suprême de tous les super-héros vient de paraître aux Éditions Delcourt, et cela mérite bien une chronique (suprême, comme il se doit).


Un peu d’histoire : Suprême est à l’origine un triste décalque de Superman en plus violent, créé par le tâcheron Rob Liefeld au sein du label Image, puis du studio Awesome, qui s’en est émancipé. Jusqu’ici, rien de bien intéressant… Mais le piètre auteur a un jour l’excellente idée de confier cette série au génial scénariste anglais Alan Moore. Celui-ci, qui revient aux comics super-héroïques après une longue interruption remontant à l’indispensable Watchmen, impose ses conditions : il ne veut pas être lié par la fameuse « continuité » des premiers épisodes, ni par aucune autre contrainte. C’est ainsi qu’il transforme une série anodine en un vibrant hommage aux comics de l’âge d’or et de l’âge d’argent. Et, par la même occasion, il en fait une sorte « d’anti-Watchmen », entendons par-là une nouvelle mise en abyme du comic super-héroïque, mais versant lumineux cette fois : exeunt la noirceur et la violence (devenue endémiques dans les comics depuis, et Alan Moore était conscient de sa responsabilité à cet égard, Suprême en témoigne à plusieurs reprises), place à la naïveté rafraîchissante et à l’imagination débridée des comics des années 1930 à 1960 (essentiellement).

Suprême est donc tout à la fois un pastiche et un hommage à Superman, etc. Mais pas à proprement parler une parodie : c’est très drôle, souvent hilarant, mais jamais véritablement moqueur ; le sourire est complice. C’est une bande dessinée qui, autant le préciser d’emblée, s’adresse avant tout aux amateurs de comics, et puise dans la longue histoire du genre super-héroïque. Les références sont très nombreuses, présentes à chaque page, et sont sans doute à même de laisser perplexe le novice qui en tenterait la lecture sans en être averti… Mais, si l’on a ce bagage minimal, Suprême procure un plaisir incomparable.

D’autant que la mise en abyme des comics passe par une multitude de trouvailles savoureuses. Ainsi, dans le monde de Suprême (et c’est une nouvelle différence de taille avec Watchmen), les super-héros sont à la fois réels et fictifs. Suprême, le plus puissant des super-héros, est dans le civil (autrement dit, quand il met ses lunettes) Ethan Crane, un dessinateur de comics (sa compagne Diana Dane est scénariste) ; mais, depuis le tome 1, il sait également qu’il est « le Suprême des années 1990 », et qu’il y en a eu bien d’autres avant lui, soumis à la « révision ». Son pire ennemi, Darius Dax, en fait l’expérience dans ce tome-ci… Et dans le monde des « révisions », tout est possible, y compris la souris suprême Squeak Supremouse et son ennemi le palmipède des ténèbres Darius Duck, ou encore leurs avatars « blaxploitation » ! Suprême en vient même à feuilleter ses propres aventures en bande dessinée, lisant sur les planches ce qu’il vit en temps réel…

Le premier tome — dont la lecture est un préalable indispensable — consistait essentiellement en une quête des origines : le Suprême des années 1990, amnésique, « revivait » ses anciennes aventures — et le style anguleux des années 1990 cédait alors la place aux rondeurs enfantines des comics de l’âge d’or. Ce fil rouge parcourait l’ensemble du volume et permettait de revisiter une bonne part de l’histoire des comics. Cette fois, la trame est un peu plus lâche et nettement moins « épique ». Suprême est toujours rongé par son passé, il poursuit sa lutte acharnée contre Darius Dax, Optilux et autres pensionnaires récurrents de l’institution psychiatrique Miskatonic pour les déséquilibrés homicides. Mais Ethan Crane doit faire face cette fois à une nouvelle difficulté : l’amour… Car la vie sentimentale d’un super-héros est pour le moins compliquée, et, de la Judy Jordan des origines, un peu mièvre comme il se doit, à la plus moderne et entreprenante Diana Dane, elle prend même pour Suprême des allures de parcours d’embûches. D’autant que Suprême doit également régler les problèmes suscités par les amourettes des autres, qu’il s’agisse de ses robots Suprématons, de Wild Bill Hicock… ou encore de Radar, le chien suprême !

Comme dans le tome précédent, les idées géniales ne se comptent pas, et Alan Moore lâche la bride à son imagination débordante. Mais le ton — toujours délicieusement naïf et ampoulé dans les dialogues, a fortiori dans les passages « anciens » et donc enfantins — est peut-être encore plus loufoque ; ce ne sont pas les époux Clinton ni les sectateurs de Bon Jovi qui prétendront le contraire ! De la 19e dimension de Szazs le farfadet suprême à l’uchronie sudiste du Klansman en passant par Daxia et le monde fluorescent d’Amalynth, les occasions ne manquent pas pour notre héros et ses compagnons de vivre les aventures les plus improbables, et de multiplier les rencontres marquantes. Le talent du scénariste britannique n’est plus à démontrer et autorise toutes les audaces, jusqu’à ce dernier épisode en forme d’hommage touchant d’un génie à l’autre, le grand Jack Kirby.

Rien à redire, donc, pour ce qui est du scénario. Pour ce qui est du dessin, cependant, on retrouve le même travers que dans le premier tome : de nombreux dessinateurs se succèdent, parfois pour quelques planches seulement, et tous ne sont pas forcément à la hauteur (ne serait-ce que Liefeld, bien sûr, heureusement discret… mais aussi Melinda Gebbie, l’épouse d’Alan Moore, présente ici pour quelques planches « en double » peu convaincantes, mais dont on a pu admirer le dessin, bien plus à l’aise et approprié, dans le très beau Filles perdues)… Suprême souffre clairement d’un certain manque d’unité graphique, et ne tient pas sur ce plan la comparaison avec la plupart des autres bandes dessinées scénarisées par Alan Moore. Au passage, ne vous fiez pas trop aux noms indiqués sur la couverture, pour le coup un brin putassière : le célèbre Alex Ross, ici mis en avant, n’est en fait responsable que de rares croquis et recherches préparatoires…


COMMANDER

Mais peu importe : c’est de toute façon le plaisir qui domine dans cette « nouvelle » bande dessinée de l’incomparable Alan Moore. Un comic tour à tour hilarant et exubérant, léger et astucieux, touchant et palpitant : un chef-d’œuvre de plus et un superbe hommage, dûment récompensé par les Eisner Awards, sur lequel les amateurs de héros en collants ne sauraient faire l’impasse.