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THX 1138
de George Lucas
[1970 / 2004]

Double DVD Warner Home Video 2004

Par Nébal

À la fin des années 1960, alors que s’effectue dans la douleur la transition entre un « vieil Hollywoood » qui a fait son temps et un « Nouvel Hollywood » qui ne demande qu’à émerger, une bande de jeunes trublions entend faire des films à sa manière à San Fransisco, dans la foulée du mouvement hippie. L’expérience se soldera par un échec cuisant, mais aura le temps de révéler quelques futurs grands noms du cinéma américain, et de produire un film de science-fiction unique en son genre, THX 1138, premier long-métrage d’un jeune loup de 25 ans, un certain George Lucas…


  • Film américain, titre original THX 1138
  • Réalisation : George Lucas
  • Production : Francis Ford Coppola et Lawrence Sturhahn
  • Scénario : George Lucas et Walter Murch, d’après une histoire de George Lucas
  • Distribution : Robert Duvall (THX), Donald Pleasence (SEN), Don Pedro Colley (SRT), Maggie McOmie (LUH)…
  • Musique : Lalo Schifrin
  • Durée : 88 mn (« director’s cut »)



« SOYEZ HEUREUX » : LE SYNOPSIS

Le cadre est celui d’une dystopie très clairement inspirée de Nous autres de Zamiatine, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, 1984 de George Orwell ou encore Un bonheur insoutenable d’Ira Levin ; une dystopie à la fois consumériste et communiste par certains aspects, indéniablement raciste, répressive et totalitaire en tout cas. On peut en outre la supposer post-apocalyptique et futuriste, quand bien même rien ne nous permet en définitive de situer précisément l’action sur Terre. Quoi qu’il en soit, l’action se déroule dans une cité souterraine d’un blanc aseptisé – l’influence de Kubrick se fait d’ores et déjà sentir –, protégée du monde extérieur par une « coquille », et dans laquelle tous les habitants, chauves, sont identifiés par un préfixe et un nombre, appariés par l’autorité supérieure de l’État et soumis à la surveillance constante des caméras et des robots-flics tout de cuir vêtus.

THX 1138 (Robert Duvall ; nous nous contenterons de l’appeler THX par la suite) est un de ces habitants. Il connaît des difficultés dans son travail (fort dangereux ; les accidents sont nombreux, et font chaque jour des dizaines de victimes…), quand ce n’est pas dans sa relation avec sa compagne, LUH (Maggie McOmie). Il ne trouve guère de réconfort dans la prière auprès de OMM, sorte de « Dieu sur bandes magnétiques », et LUH modifie son traitement sédatif pour le sortir de sa condition de « quasi-zombie », ce qui n’est pas sans risques… D’autant que son couple est sous la surveillance directe du mystérieux SEN (Donald Pleasence). L’inévitable survient : THX est arrêté, torturé et emprisonné pour « non-alignement thérapeutique » et « transgressions sexuelles ». Il est bientôt obnubilé par une idée fixe : retrouver LUH, et quitter la cité souterraine, coûte que coûte…



« AUGMENTEZ LA PRODUCTION » : LA GENÈSE DU FILM, D’ELECTRONIC LABYRINTH THX 1138 4EB À AMERICAN ZOETROPE

À la fin des années 1960, on trouve à Los Angeles deux écoles de cinéma, aux méthodes très différentes, et chacune a son petit génie. L’USC a ainsi pour réputation de former des techniciens ; là-bas, le jeune George Lucas fait figure de légende, notamment depuis qu’il a réalisé en 1967 un court-métrage de science-fiction qui, lors d’un concours, a littéralement bluffé toute l’assistance : le film, écrit par ses camarades Walter Murch et Matthew Robbins, s’intitulait Electronic Labyrinth THX 1138 4EB [1], et jouait clairement la carte de l’expérimentation pure et dure. Dans cette chasse à l’homme, pas de dialogues à proprement parler, simplement des répliques à moitié improvisées et totalement incompréhensibles basées sur des séquences de chiffres… et pourtant, cela fonctionnait tellement bien que le film avait obtenu le grand prix et le prix spécial du jury lors du concours. Il avait aussi valu à George Lucas d’aller assister au tournage d’un long-métrage.

L’autre école, l’UCLA, a pour réputation de former des auteurs et des scénaristes… totalement dénués du moindre savoir-faire technique. Mais cette école aussi a sa légende : un certain Francis Ford Coppola, jeune homme qui présente bien, et avait obtenu, déjà, de tourner un long-métrage pour Warner Bros. Sur le tournage, un jour, ledit Coppola – qui avait vu et adoré Electronic Labyrinth – croise un jeune homme barbu qui lui reproche d’avoir placé sa caméra n’importe comment… C’est ainsi que Coppola rencontre George Lucas, et décide illico d’en faire son assistant, « en échange d’une idée géniale par jour ».

C’est de cette rencontre que va naître à brève échéance American Zoetrope. L’idée – dans la foulée du succès d’Easy Rider (1968) – est de faire un cinéma différent, libéré des contraintes des grands studios, et des équipes de « vieillards » qu’ils impliquent. Pourquoi serait-il nécessaire de tourner à Hollywood ? Les jeunes trublions s’installent à San Francisco, au cœur de la contre-culture hippie, et emmènent avec eux quelques-uns de leurs amis d’USC et d’UCLA (parmi lesquels on notera essentiellement Walter Murch et John Milius – réalisateur qui intéresse plus particulièrement nos genres de prédilection, puisqu’il allait tourner plus tard Conan le barbare…). L’idée, telle que la présente Steven Spielberg – simple spectateur à l’époque – était de créer une « nouvelle vague » américaine, rien de moins…

Reste la question du financement. Coppola, fin négociateur, va voir Warner Bros, et leur propose sept (son chiffre porte bonheur) scripts, à budget « moyen » (en principe…), en garantissant toute liberté à American Zoetrope pour la réalisation des films. Parmi ces sept scripts, on relèvera notamment, déjà, celui de Conversation secrète (film de Coppola qui obtiendra la palme d’or à Cannes, montage sonore de Walter Murch) et celui d’Apocalypse Now (écrit par John Milius pour Lucas, finalement tourné par Coppola dans les conditions que l’on sait, et qui obtiendra à son tour la palme d’or à Cannes), et, bien sûr, celui de THX 1138, Lucas rêvant depuis longtemps de faire une version longue de son film d’étudiant. Le hasard fera de THX 1138 le premier film d’American Zoetrope… et le seul véritable.



« J’AI TOUJOURS VOULU ÊTRE RÉEL… » : LA RÉALISATION DE THX 1138

Coppola, décidément obsédé, réunit un budget de 777.777,77 $ pour tourner THX 1138. Ce qui ne permet pas de faire des folies tant au niveau de la distribution qu’à celui des effets spéciaux. Pour la distribution, le héros est tout trouvé : Robert Duvall, avec qui Coppola et Lucas s’étaient liés sur le tournage de « leur » précédent film, The Rain People (d’autant qu’il ne craignait pas vraiment d’être rasé…) ; face à lui, ils n’ont guère de difficultés pour lui trouver un partenaire de poids en la personne de Donald Pleasence, excellent dans le rôle de SEN, acteur alors déjà dôté d’une riche carrière mais encore assez abordable pour tourner dans un film à petit budget. Pour le casting féminin, c’est plus délicat… les actrices acceptant assez mal l’idée d’être payées une misère pour un film qui a peu de chances de lancer leur carrière et pour lequel, en plus, elles devraient couper leurs cheveux ! Mais, finalement, Maggie McOmie accepte et se révèle parfaite dans le rôle de LUH. Quant aux figurants, qui doivent eux aussi être rasés, Coppola et Lucas vont les chercher dans un centre de désintoxication…

Le tournage se fait ensuite, essentiellement en extérieurs, en Californie (et non au Japon, comme le souhaitait dans un premier temps le mégalomane Lucas), avec les moyens du bord, et parfois avec de gros coups de chance (ainsi pour les tunnels de la voie express inachevée qui servent pour les scènes finales) ou des idées de génie permettant de pallier le manque de moyens (l’exemple le plus frappant – et le plus génial – étant bien bien sûr la prison, cette immense salle blanche aux dimensions infinies).

Mais, une fois les scènes tournées, le film est loin d’être achevé. À vrai dire, pour un film tel que THX 1138, une part essentielle du travail est accomplie en post-production, chez George Lucas (et non dans les studios d’American Zoetrope), par deux hommes seulement : Lucas lui-même, et son comparse Walter Murch. En effet, le jour, George Lucas se charge du montage, tandis que la nuit Walter Murch s’occupe du montage son… et accomplit un travail phénoménal, que la récente remasterisation du film permet de mettre en valeur, parallèlement à la superbe bande originale de Lalo Schifrin. Quoi qu’il en soit, le travail accompli par Lucas et Murch (co-scénaristes du film, par ailleurs) en post-production est à n’en pas douter ce qui donne à THX 1138 cette patte unique encore aujourd’hui.



« RIEN N’A DE SENS ! » : L’ÉCHEC DU FILM

Il n’en reste pas moins que le film est un bide complet… avant même sa sortie. Les responsables de Warner Bros n’en reviennent pas que Coppola ait laissé Lucas tourner ça. Un film politique, « de gauche », mais là n’est pas vraiment le problème ; un « film d’étudiant » version long-métrage, à certains égards, il est vrai ; un film d’avant-garde, à n’en pas douter ; un film abstrait, aussi. En somme, et surtout, un film totalement incompréhensible, et, pire encore, ennuyeux, pour les dirigeants de Warner Bros de l’époque, qui entendent apporter des modifications au métrage (Lucas et ses amis, bien entendu, s’y opposent farouchement).

Mais on peut comprendre les détracteurs du film sur certains points. Il est vrai que Lucas, sur THX 1138, fait ses gammes, et l’on peut légitimement trouver – à jouer l’avocat du diable – qu’il en fait trop, qu’il joue à l’épate : générique à l’envers – après un déconcertant hommage à la science-fiction la plus populaire, en l’occurrence Buck Rogers –, effets de montage plus ou moins « bizarres » dès les premières minutes, voix omniprésentes, répliques chiffrées et/ou « poétiques » incompréhensibles en permanence, narration non linéaire, ambiguité des personnages comme du cadre sempiternellement plongés dans une sorte de flou artistique dont on ne sortira jamais, événements bizarres (l’hologramme !)… Et partout, tout le temps, des effets qui en mettent plein la vue et les oreilles, malgré le peu de moyens dont disposent les auteurs du film. Un long « film d’étudiant », en effet ; et un film d’avant-garde, avec tout ce que cela peut avoir d’agaçant.

Aussi, le film, sorti en catimini, est-il un échec complet, qui marque la fin de l’expérience American Zoetrope dans ce qu’elle a de plus utopique (même si la compagnie existe toujours, avec Coppola aux commandes, on s’accorde pour considérer que THX 1138 est le seul film « véritablement » réalisé par American Zoetrope).

Cela a des conséquences à plus ou moins long terme. Déjà, dans l’immédiat, Coppola, endetté à cause du film de Lucas, a besoin d’argent ; aussi ses camarades l’encouragent-ils à accepter de tourner un film qui lui paraît ennuyeux au possible et dont il doute du potentiel commercial : Le Parrain

Quant à Lucas, il a appris à se méfier plus que jamais des studios, si ce n’est à revoir ses ambitions à la baisse ; voir La Guerre des étoiles

Enfin, dans la foulée de cet échec, vont bientôt apparaître de nouveaux réalisateurs qui vont se réapproprier Hollywood : ce sera le « Nouvel Hollywood ».



« FAIRE QUE LES CHOSES… S’ARRANGENT »
LA VERSION « DIRECTOR’S CUT »

Il nous faut bien sûr mentionner ici le procédé THX (qui doit directement et « officiellement » son nom à l’ingénieur du son de Lucasfilm Tomlinson Holman – Tom Holman eXperiment –, et ne serait « qu’indirectement » un clin d’œil au premier film de Lucas), système de restitution du son et de l’image. La version « director’s cut » de THX 1138 (2004) est – bien entendu – remasterisée THX [2]… Et ce fut l’occasion de redécouvrir le film. Si l’on excepte quelques rajouts numériques superflus – à vrai dire, seule une brève séquence de poursuite automobile totalement malvenue –, cette version « director’s cut » est une vraie réussite, qui permet enfin d’apprécier le premier film de George Lucas à sa juste valeur. Et l’on peut bien, cette fois, cesser de se faire l’avocat du diable… et crier au chef d’œuvre, au sens strict, puisqu’il s’agit bien de l’inauguration d’une carrière. Et comme avait pu le noter un fielleux critique des Inrockuptibles à l’époque, on est là à des années-lumières de La Menace fantôme.


Lucas montre avec THX 1138 qu’il est (ou du moins qu’il a été) un véritable virtuose de la caméra, et un grand raconteur d’histoire ; un cinéaste avec une vision, très sombre, et capable de la partager avec des images et des sons, de manière très abstraite, comme seuls les très grands réalisateurs en sont capables. Certes, c’est un cinéma sous influence – on sent le patronage kubrickien (décors aseptisés, utilisation de la lumière), voire du cinéma japonais –, mais c’est aussi un cinéma d’une liberté et d’une inventivité rares, riche en scènes de toute beauté, qui a gardé toute sa fraîcheur et sa pertinence aujourd’hui.

Rappelons enfin, s’il en est besoin, que cette dystopie cinématographique a précédé les Brazil, les Blade Runner, les 1984a fortiori les Bienvenue à Gattaca ou Minority Report. Pourtant, THX 1138 n’a certes rien à envier à ces films-là. Et, sur le plan visuel, seul Blade Runner paraît digne de figurer parmi ses concurrents ; tandis que sa bande-son visionnaire reste inégalée. [3]


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THX 1138 était sans doute un film en avance sur son temps, et probablement trop pétri d’ambitions pour satisfaire pleinement l’audience de l’époque. Mais il gagne à être revu aujourd’hui dans sa version « director’s cut », et a indéniablement mérité ses lauriers de « classique » de la science-fiction cinématographique.



Nébal


NOTES

[1] Les curieux pourront le regarder sur Youtube en deux partie, ici et .

[2] En voici une bande annonce.

[3] On saluera au passage le très beau travail accompli sur l’édition DVD, riche en bonus intéressants, et notamment un passionnant documentaire sur American Zoetrope.