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Publié le 13/07/2007

« Ta-Shima » de Adriana LORUSSO

ED. BRAGELONNE SF, JUIN 2007

Par Ubik

« Ta-Shima » est le premier roman de Adriana LORUSSO, jeune auteure de soixante et une années. Après quelques mauvaises expériences avec la collection de SF des éditions Bragelonne, je dois avouer que je l’attendais de pied ferme ce livre. D’abord pour son sujet : un planet opera qui évoque - en tout cas pour moi - l’Ekumen de Ursula LE GUIN. Cela ne pouvait évidemment qu’attirer mon attention. Et puis, soyons totalement transparent, Jean-Claude DUNYACH n’avait pas caché ici que Adriana LORUSSO était un gros coup de cœur. En bon connard élitiste, je devais donc me faire un avis personnel...


Ne tergiversons pas. Avec la meilleure bonne volonté du monde et un a priori plutôt favorable, j’ai échoué. Pourtant j’avais envie de m’intéresser à ce roman. Je souhaitais réellement démontrer qu’un connard élitiste pouvait apprécier une vraie histoire aventureuse avec une dose mesurée de réflexion éthique, humaniste et blablabla... Je disposais même d’énormément de temps libre pour réussir cette mission. Hélas, c’est avec beaucoup de regrets que je dois avouer que je me suis fermement ennuyé à la lecture de « Ta-Shima ».

Les prémisses étaient engageantes. Sur les cent cinquante premières pages [le roman en compte cinq cent quatre-vingt-dix], mon attention a été chatouillée par cette proposition aguichante de planet opera. Résumons sommairement tout cela.

D’abord le décor. Nous avons un monde - la fameuse planète Ta-Shima - dont la nature hostile est sensée en faire un candidat tout à fait valable pour donner corps à l’enfer. A la condition évidemment d’être facilement impressionnable. Pourquoi ? D’abord parce que cet enfer est à peine évoqué : l’action se concentre dans la partie de la planète qui a été pacifiée par ses habitants. Ensuite parce que Ta-Shima n’est qu’un monde de plus, au demeurant assez fade [le bestiaire convoqué au cours d’un seul chapitre n’est guère insolite] dans la longue liste science-fictive des mondes cauchemardesques.

Passons aux habitants. A la faune locale déjà évoquée sont venus s’ajouter accidentellement des humains. Ceux-ci étant de dangereux déviants fugitifs, leur naufrage est resté longtemps méconnu du reste de l’humanité et, en conséquence, ils ont dû s’adapter avec les moyens du bord à ce monde, donnant naissance à une communauté divisée en deux castes : les Shiros et les Asix.
Les premiers dominent les seconds mais les premiers sont les protecteurs des seconds. Bien entendu, les apparences sont trompeuses et Adriana LORUSSO nous fait comprendre [trop] rapidement que les relations sociales entre les deux groupes sont plus complexes et dépassent de loin le cadre d’une simple lutte des classes. En fait, l’entente est idéale entre Shiros et Asix car les rapports sont très strictement codifiés - pour ne pas dire encodés - et, de surcroît, les uns ne peuvent vivre sans les autres. Par ailleurs, la description de l’organisation sociale sur Ta-Shima emprunte beaucoup à la société traditionnelle japonaise et à celle d’autres peuples asiatiques.
L’ensemble est cohérent, non dépourvu d’exotisme, même si tout cela est moins inventif et exubérant que chez Jack VANCE, et moins pensé que chez Ursula LE GUIN.

Reste l’histoire. Lorsque le roman commence, cela fait environ six cent saisons sèches que Shiros et Asix vivent en autarcie, littéralement coupé du reste de l’espèce humaine qui ne les a redécouvert que très récemment. L’empire interstellaire contre la communauté autarcique ; l’hyperpuissance moderne contre le monde traditionaliste et attardé, pardon... adapté à son environnement ; l’économie d’abondance contre l’économie de subsistance. La science-fiction abonde en roman qui ont abordé ce sujet mais ceci ne constitue pas a priori un défaut. Malheureusement Adriana LORUSSO peine à rendre son récit attrayant et le lecteur peine à cerner l’enjeu de celui-ci.

L’auteur semble d’abord choisir l’approche ethnologique. On épouse le point de vue de Suvaïdai, une jeune Shiro, ce qui nous permet de découvrir - en immersion - les us et coutumes sur Ta-Shima par le biais d’un de ses membres.
Puis, de manière étrange, après un premier chapitre à contretemps du reste de l’intrigue [une sorte de long prologue], on effectue un bond en avant dans le temps. Suvaïdai qui est désormais adulte, vit en exil sur un autre monde. Un jour, trois compatriotes viennent lui demander de revenir sur son monde natal car sa mère, la dirigeante de Ta-Shima, vient de mourir dans un attentat, avec ses deux frères. L’enjeu du roman devient alors plus politique, propice aux complots, révélations fracassantes et coups tordus.

S’ensuit un très long voyage en compagnie du nouvel ambassadeur de la Fédération des mondes humains, de sa famille, d’une section de militaires commandée par un officier antipathique et caricatural, et d’un anthropologue [dont je n’ai toujours pas saisi l’utilité à cette heure]. Paradoxalement pendant ce laps de temps [interminable], Suvaïdai ne se pose aucune question, ni sur les meurtriers de sa mère, ni sur les motivations de son retour précipité. Elle se livre à une introspection [quelques flash back pendant son enfance], redécouvre la vie avec ses congénères - surtout les Asix - et mesure le gouffre qui sépare son mode de vie de celui des extramondins. Choc des cultures, incompréhension mutuelle, le voyage devient l’occasion de mettre en scène, en huis clos, l’impossible entente entre deux civilisations.

L’arrivée sur la planète ne vient nullement relancer l’histoire. La narration s’égare dans des répétitions lassantes et dans la description des états d’âme de Suvaïdai qui souhaite redevenir une authentique Shiro malgré toutes les réserves qu’elle nourrit à l’égard de la cruauté de ses pairs. Les duels ritualisés se succèdent, les câlins entre Asix et Shiros agrémentent les longues soirées de la saison sèche. On adopte à la fois le point de vue de Suvaïdai et des Extramondins, sans que cela n’apporte grand-chose de nouveau, et tout cela dure près de trois cent cinquante pages.

Puis subitement, Adriana LORUSSO renoue avec le fil politique de son intrigue. En cent pages, celle-ci est expédiée : un complot mené par des manipulateurs issus de la caste Shiro. On ne l’avait pas vu venir... Pour nous consoler, l’auteur nous balance, par la même occasion, les origines génétiques des peuples Asix et Shiro ; le fameux secret de Ta-Shima, évoqué par la quatrième de couverture. Nous sommes gâtés, surtout qu’en guise de conclusion, Adriana LORUSSO nous offre la conversion pleine et entière de Suvaïdai à l’éthique Shiro... ça fait beaucoup quand même...


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Arrivé au terme de cette chronique, il faut se rendre à l’évidence [je sais, il y a beaucoup d’évidences dans ma chronique mais ce roman est ainsi fait], « Ta-Shima » est victime de ce que j’appelle l’effet Aldebaran - vous savez, l’interminable série BD de Leo : beaucoup de promesses, la perspective d’un univers fouillé et d’une réflexion éthique qui finalement n’aboutit qu’à un dépaysement à bon marché sans réelle profondeur. Du Ursula LE GUIN light avec, comme cerise sur le gâteau, une suite déjà annoncée.


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