Terremer est un archipel magique constitué d’îles innombrables, un univers né de la parole réifiée. A mille lieues des mondes alternatifs codifiés et formatés de la fantasy médiévale inspirés [recopiés ?] de TOLKIEN, Ursula LE GUIN met en place par touches subtiles un paysage mental puissamment évocateur. Elle privilégie l’interaction intime des individus, délaissant volontairement les effets pompiers de l’épopée et les accents manichéens de la prophétie.

Immergeons-nous sans attendre dans cette fantasy intellectuelle et éthique, centrée sur l’humain, dont Ursula LE GUIN s’est faite le porte-parole.


« Les gens se tournent vers les royaumes de la fantasy pour y chercher stabilité, vérités ancestrales, axiomes immuables. Et les moulins du capitalisme les leur fournissent. La fantasy marchande recycle les vieux thèmes pour les dépouiller de leur densité intellectuelle et éthique, et pour changer leurs intrigues en violence, leurs acteurs en marionnettes, leurs vérités premières en platitudes. »

Ursula LE GUIN, avant-propos de « Contes de Terremer »


LE SORCIER DE TERREMER

Synopsis : Sur l’île de Gont, le jeune Dan se signale à son entourage par sa faculté à retenir le vrai nom des choses et des êtres. Mage-né, il est surnommé Epervier. Mais un grand pouvoir est dangereux pour soi-même et pour autrui sans la connaissance. Attiré par la publicité de ses exploits juvéniles le mage de Ré Albi Ogion le baptise de son vrai nom : Ged. Puis il le prend un temps sous son aile pour l’éduquer. Mais, l’initiation est périlleuse car l’élève est d’une curiosité insatiable. Aussi, après lui avoir donné le choix, Ogion le recommande auprès de l’Archimage de l’école de Roke.

« Je t’envoie celui qui sera le plus grand des magiciens de Gont, si le vent lui est favorable. » Favorable en effet si Ged apprend à se connaître.

Apprendre à se connaître.

Des trois premiers livres du cycle de Terremer, celui-ci est l’entrée en matière. Le lecteur y découvre Terremer par le biais d’un héros, Ged dit l’Epervier, grand magicien, maître des dragons et explorateur infatigable, dont le narrateur nous présente les aventures comme une geste édifiante passée. D’emblée l’intérêt ne réside donc pas uniquement dans l’aventure, que l’on peut résumer très rapidement tant elle est simple, mais dans les enseignements et les réflexions qu’elle suscite. Le récit de cette construction individuelle, un flash-back nous projetant pendant la jeunesse de Ged, met le lecteur non dans une position passive mais active. Il l’invite à la réflexion puisqu’il le place sur le même plan que les supposés habitants de Terremer, Ursula LE GUIN endossant le rôle de conteuse. Ce dispositif qui n’est pas nouveau, fonctionne ici à merveille. Il ne revêt pas ce caractère factice, dont on peut se lamenter par ailleurs dans d’autres lectures, car on y apprend vraiment autant que les personnages du roman à se construire ou à se reconstruire. Voilà pour le côté intellectuel. Mais fort heureusement « Le sorcier de Terremer » est aussi un texte dense qui se lit agréablement d’une traite et dont le charme repose autant sur l’aspect sensible qu’intellectuel.

Magie éthique

A Terremer la réalité s’incarne dans les mots du Langage de la Création. Les chants et les poèmes précisent que l’archipel est issu des paroles de Segoy qui a tiré de l’eau les îles et créé tous les êtres en les nommant dans le Langage de la Création. Donc dire c’est faire mais faire c’est aussi dire car détenir le vrai nom d’un être ou d’un objet, c’est disposer d’un immense pouvoir sur lui, celui d’agir sur le monde, de le transformer voire de le défaire et de lier les individus, si l’on possède quelque capacité magique.

Magie. Ce terme évoque l’irrationnel et l’illusion et suscite boutons et nausées chez les rationalistes forcenés de la science-fiction. Pourtant, à Terremer la magie respecte une logique quasi-scientifique. En fait cette logique regarde davantage du côté des philosophies et syncrétismes religieux orientaux, notamment le Taoïsme [1] dont Ursula LE GUIN est une grande lectrice.

Le don de magie est un talent inné chez certains individus parmi les peuples hardiques qui habitent la majeure partie de l’archipel de Terremer. C’est un talent latent, que l’on peut cultiver mais très rares sont ceux qui le manifestent sans entraînement. Ged est justement une de ces exceptions, un mage-né, dont la prédisposition au don se manifeste très tôt. Il doit apprendre à le maîtriser et à en user à bon escient car si le don de magie prend toute sa puissance dans l’utilisation du Vrai Langage, où le nom de la chose est la chose elle-même, il comporte sa part de bien et de mal. En effet la magie n’est ni bonne ni mauvaise, elle est les deux à la fois. De l’affrontement avec le mal peut naître l’aspiration au mieux. Que le mal disparaisse et le bien s’efface avec lui. « Le jour est la main gauche de la nuit » pourrait-on dire en paraphrasant un autre titre de roman de l’auteur. En conséquence, user de la magie entraîne des dangers car cela implique une rupture de l’équilibre entre le bien et le mal. Cette conception n’est qu’en apparence manichéenne car le bien, une fois de plus, n’exclut pas le mal. « Allumer une chandelle, c’est projeter une ombre ». C’est donc un usage équilibré de la magie qui est préconisé. Un usage en pleine connaissance des règles enseignées à l’école de Roke [2].

Ged l’apprendra à ses dépens et c’est après une longue course-poursuite, pendant laquelle il est successivement proie et chasseur, qu’il parviendra à triompher de l’ombre maléfique, qui menace de le dévorer, en la nommant, la faisant basculer de la non-existence à l’existence. Yin Yang. L’équilibre est rétablit.


LES TOMBEAUX D’ATUAN

Synopsis : À sept ans Tenar a été enlevée à ses parents pour être conduite au lieu des tombeaux. Réincarnation reconnue de la dernière prêtresse des Innommables, son existence est désormais vouée au culte des ces puissances chtoniennes. Elle devient Arha, la dévorée et son unique horizon est d’apprendre à servir ses maîtres ombrageux. Pourtant il existe d’autres lieux et d’autres façons de vivre de par le monde. Ne lui manque plus qu’une occasion et un interlocuteur étranger pour le découvrir.

Apprendre à connaître l’autre

C’est un autre thème cher à Ursula LE GUIN qui est abordé dans ce second livre du cycle. Celui de l’interaction entre les subjectivités humaines. « Les tombeaux d’Atuan » lui fournit l’occasion de le faire en changeant de sujet acteur. Nous délaissons un temps Ged pour fixer notre attention sur Tenar, une Kargue, et ainsi découvrir un autre point de vue.

Pour Ursula LE GUIN l’homme est un animal social capable de s’inventer des conduites à l’infini, capable de s’unir ou de se détruire. Dans l’univers de Terremer les peuples hardiques sont nombreux et différents. Par le passé après avoir connu une période d’union, ils ont cherché à se détruire et à réduire leurs adversaires en esclavage [3]. Chaque île de l’archipel se caractérise par des particularismes que l’on perçoit déjà au cours du voyage de Ged dans le premier livre.

Les Kargues qui vivent dans quatre îles à l’Est, se singularisent fortement par rapport aux autres peuples de l’archipel. Ils sont blancs de peau alors que le reste de la population de Terremer est de teinte beaucoup plus sombre. Ils sont déistes et rejettent la magie des mots alors que les hardiques sont athés et vivent en profitant des bienfaits du don. De ces différences naissent des relations d’échange, surtout sur la frontière, et des conflits [ raids et piraterie ]. C’est d’ailleurs pendant une attaque kargue sur Gont que Ged se signale par son premier exploit.

Tenar, en tant que réincarnation de la précédente prêtresse des Innommables, est confinée depuis sa tendre enfance dans un système doublement fermé. Le premier mur mental est celui que les Kargues ont bâtit pour se séparer des peuples hardiques, les sorciers [4] comme ils les surnomment. Le second est fondé sur la religion dont elle est la servante. Prêtresse d’un culte tellurique, matriarcal, aussi ancien que Terremer, elle est à la fois l’esclave et la dépositaire de la puissance de ces entités. Progressivement, elle, la recluse et l’intouchable, est amenée à découvrir qu’il existe d’autres façons d’appréhender le monde. D’abord au contact du cercle étroit des religieuses du lieu des Tombeaux, les hommes étant tolérés uniquement sous la condition d’eunuques. Puis en rencontrant Ged, elle va se rendre définitivement compte à quel point les gens sont différents et à quel point leur façon de voir la vie est à la fois différente et enrichissante.

Pour renaître, il faut mourir

Pour s’ouvrir à l’autre, il faut abandonner ses anciennes croyances. Il faut apprendre à reconnaître que nul homme ne doit être négligé car tous sont porteurs d’un potentiel d’expériences et d’interactions. Cette liberté à reconquérir n’est pas qu’un droit. C’est également une contrainte, celle de faire des choix. C’est ce choix qui est proposé par Ged à Tenar : mourir pour renaître au monde. On retrouve à nouveau ici cette conception dualiste du taoïsme déjà présente dans la magie.

« La terre est belle, et lumineuse, et bonne, mais ce n’est pas tout. La terre est aussi terrible, et noire, et cruelle. Et là où les hommes adorent ces choses et s’abaissent devant elles, naît le mal.  » Mal ou bien, une fois de plus, tout est question d’éthique. Mais que le fil est étroit et tranchant, que le choix est douloureux et tangent.


L’ULTIME RIVAGE

Synopsis : De plusieurs lieux différents parviennent à Roke des rumeurs inquiétantes. A l’Ouest, les dragons semblent avoir oublié le langage sacré et s’entretuent. Du lointain sud et du Nord-ouest, on colporte la nouvelle que la magie s’est perdue et que les habitants vivent dépourvus de toute joie de vivre. Pour l’Archimage Ged, le temps est venu de faire face à son destin quitte à l’accomplir jusqu’aux portes de la mort. Il est accompagné par le porteur de mauvaises nouvelles, un jeune homme nommé Arren, dans lequel il perçoit un grand destin.Apprendre à mourir.

« Ecoute-moi Arren. Tu mourras. Tu ne vivras pas toujours ; ni toi, ni personne, ni aucune chose. Rien n’est immortel. Mais il n’y a qu’à nous qu’il est donné de savoir que nous devons mourir. Et c’est un don précieux : c’est la chance d’être soi-même. Car nous ne possédons que ce que nous savons que nous devons perdre, ce que nous acceptons de perdre. »

Avec ce troisième livre le lecteur fait un bond d’une quinzaine d’année dans le temps. Ged est désormais Archimage, le plus important personnage de Terremer. Cependant, une fois de plus, Ursula LE GUIN déplace le point de vue en plaçant au centre du récit un jeune homme, Arren, appelé à jouer un grand rôle. Une fois de plus, c’est l’équilibre de l’univers qui est menacé, équilibre entre les vivants et les morts cette fois-ci. En effet, il semble qu’un mage, utilisant la sapience des sorciers de Paln [5], ait bouleversé l’harmonie de Terremer. Seule solution pour rétablir l’équilibre : s’aventurer au-delà de l’ultime rivage, celui de la vie, situé à l’extrême ouest, afin de pénétrer dans la contrée aride, le pays des ténèbres, résidence des défunts pour l’éternité.

Les enfants de la Mer ouverte

Les pérégrinations de Ged et de son jeune compagnon les amènent à rencontrer un peuple singulier de Terremer. Dans notre contexte on serait tenté de parler de peuple premier puisque les enfants de la Mer ouverte vivent en symbiose complète avec le milieu marin. Vivant hors de l’Histoire, ce peuple laisse les courants maritimes décider de son destin. Il ignore la magie des mots, tire l’essentiel de sa subsistance de l’océan et ne débarque que très rarement afin de couper les arbres nécessaires à la construction de ses radeaux. Ged les qualifie d’innocents c’est-à-dire d’étrangers au mal. Cependant s’il ne les condamne pas, il n’envie pas pour autant leur situation car même si il y a dans l’innocence de la force pour le bien, il n’y en a pas contre le mal. Leur vie est plaisante, si l’on apprécie le poisson cru, mais non dépourvu de risque. Le séjour des deux amis en la compagnie de ce peuple constitue juste une pause réconfortante non un idéal enviable.

La terre aride

Reprenant leur traque du péril menaçant l’équilibre du monde, Ged et Arren se rendent ensuite à l’extrême ouest et au cours de leur cheminement ils constatent que les dragons sont également touchés. Le dragon et le langage du dragon ne font qu’un. Ceux-ci savent le Vrai Langage dès leur naissance. La perte des vrais mots est donc un désastre. En conséquence Orm Embar, un des plus puissants dragons, s’allie aux deux hommes afin de détruire leur ennemi commun, un mage dévoyé du nom de Cygne qui finit par se dévoiler sur la dernière île de l’Ouest, Selidor [6]. Le sacrifice d’Orm Embar permet à Ged et Arren de s’aventurer au-delà de l’ultime rivage dans la contrée des morts.

Cette terre ténébreuse est l’exact contraire de Terremer. Aride et désolée, elle est délimitée par un mur arrivant aux genoux qu’il suffit d’enjamber pour y pénétrer. Seul un mage peut le faire en esprit car nul ne peut revenir vivant de cette contrée. L’herbe y est desséchée, la poussière étouffante car aucun vent ne souffle, et l’obscurité, à peine atténuée par des étoiles immobiles, est implacable. Dans les villes silencieuses, les ombres des morts errent sans se parler délivrées de la peur, de la souffrance, de la colère et du désir mais dépourvues également d’espoir et d’amour. Ici la mort n’est pas l’oubli, la corruption des chairs ou le paradis. C’est la non-vie.

C’est en ce lieu que s’est réfugié le mage Cygne qui usant de la sapience de Paln a ouvert une voie vers l’immortalité. Mais en se privant de la mort, Cygne s’est privé de la vie. Il a ouvert un néant qui menace de tout engloutir. L’équilibre doit être impérativement rétablit.


TEHANU - LE DERNIER LIVRE DE TERREMER

Synopsis : À la mort de son mari Silex, Tenar revient chez Ogion qu’elle a jadis abandonné pour choisir la vie de femme et de mère. Elle a adopté une petite fille qui a été violentée et à demi brûlée. Le vieux mage est malade et il ne tarde pas à mourir. Un jour, au bord de la falaise auprès de laquelle sa maison est bâtie, un dragon dépose Ged de retour de son voyage dans la contrée des ténèbres.

Le livre de trop ?

Seize années après la parution du troisième livre de Terremer, Ursula LE GUIN est revenu à son univers. Portant le sous-titre de dernier livre de Terremer, le récit s’ouvre pendant un temps de changement.

Le premier changement évident est le retrait de Ged et c’est sans doute cela et une action étroitement centrée sur l’île de Gont qui concourt à l’impression d’essoufflement du récit. Ged n’est plus que l’ombre de lui-même après son voyage au-delà des rivages de la vie. Comme un verre d’eau, il a déversé son pouvoir sur la terre desséché de la contrée des morts afin de réparer la brèche ouverte par le mage Cygne. Le héros est fatigué et sa geste est achevée. Il n’aspire plus qu’à retrouver dans son île natale la tranquillité et l’apaisement d’une existence retirée.

Le second changement est celui instauré par la restauration de la monarchie à Havnor [7]. Celle-ci a été amorcée à la fin de « L’ultime rivage » avec le couronnement d’Arren sous son vrai nom de Lebannen. Le principe du retour du roi, restaurateur de l’harmonie universelle, est un thème classique depuis Tolkien, voire bien avant, avec la matière de Bretagne et les mythes celtiques dans lesquels elle prend racine. Cependant l’intérêt principal n’est pas là. Il réside dans cette préoccupation humaniste inspirée toujours du taoïsme. L’humain transparaît nettement à nouveau dans le propos de l’auteur qui déplace son point de vue dans un domaine négligé par son regard jusque-là : l’interaction entre l’homme et la femme.

Aussi faible et méchant qu’un sortilège de femme.

« Tehanu » est un livre de femmes. En effet ce sont les personnages féminins qui sont poussés sur l’avant-scène : Tenar devenue épouse de fermier et non magicienne,Tehanu petite fille brisée et défigurée par la violence masculine et Mousse la vieille sorcière de Ré Albi persuadée qu’il n’y a plus rien à attendre des hommes. L’élément féminin jusque-là a été simplement effleuré. D’ailleurs il est présenté sous un aspect faussement défavorable, je reviendrai là-dessus. Les puissances ténébreuses sont féminines et dans les terres kargades sont servis uniquement par des religieuses. De même dans « Le sorcier de Terremer », la tante de Ged est présentée comme une femme ignorante qui utilise fréquemment ses dons à des fins douteuses et déraisonnables.

En réalité cette représentation du sexe dit faible est trompeuse. L’harmonie, Taoïsme oblige, repose sur la connaissance des différences entre les sexes et la reconnaissance de leur complémentarité. Les femmes ne peuvent pas connaître la nature féminine si elles ne vivent qu’entres-elles. De même les hommes ne peuvent pas connaître leur nature s’ils ne vivent qu’entre eux. C’est un équilibre fragile qu’il faut entretenir et non une égalité qu’il faut imposer. Certes, la femme n’a pas la meilleure part : trop souvent la liberté de l’un signifie la servitude de l’autre. Aussi l’homme a t-il davantage de chemin à parcourir pour rétablir l’équilibre.

Finalement ce n’est pas la femme ou l’homme qui sont à blâmer dans cette histoire mais l’ignorance mutuelle dans laquelle ils vivent.


LES ULTIMES LIVRES DE TERREMER ?

Tehanu a été annoncé par Ursula LE GUIN comme le dernier livre du cycle. La parution postérieure d’un recueil et d’un nouveau roman nous fait nous interroger sur les intentions de l’auteur. Dans l’avant-propos à « Contes de Terremer », elle s’explique sur ce retour.

« Incapable de continuer l’histoire de Tehanu [ puisqu’elle ne s’était pas encore produite ] et présumant bêtement que celle de Ged et de Tenar en était au et ils vécurent heureux, j’ai donné au livre le sous-titre Le dernier livre de Terremer. Ô fol écrivain ! Maintenant varie. Même dans le temps du récit, même dans le temps du rêve, même dans le temps du conte, maintenant n’est pas jadis. »

Doit-on juger ce retour à l’aune de cette unique variation du maintenant ? En tout cas rien ne nous empêche de le juger à l’aune de la cohérence de l’ensemble de l’univers de Terremer.


LES CONTES DE TERREMER

Les nouvelles rassemblées dans ce recueil sont classées de manière chronologique, la première se déroulant dans le lointain passé de la Geste de Ged, les suivantes s’en rapprochant progressivement pour devenir contemporaines de l’action de celle-ci et de « Tehanu ». Précisons que la dernière nouvelle établit un lien direct avec « The other wind ».

L’ensemble est encadré par un avant-propos et un court essai sur le monde de Terremer de l’auteur elle-même. Ces deux textes, à mon avis, s’adressent aux fans et n’apportent pas grand-chose au cycle. Le lecteur peut y décerner cependant une mise en abyme autour de l’auteur et du conteur.

  • « Le trouvier ». Ce premier texte, le plus long du recueil, nous projette dans le passé de Terremer au cours de l’âge sombre et relate la naissance de l’école de Roke. C’est une agréable lecture sans être indispensable.
  • « Rosenoire et Diamant » traite un thème classique qui illustre un principe déjà énoncé dans « L’ultime rivage » : un homme ne fait pas son destin, il l’accepte ou le nie.
  • Publié dans Bifrost n°28, « Les os de la terre » plonge le lecteur dans le passé d’Ogion, le mentor de Ged, et approfondi un épisode juste évoqué dans « Le sorcier de Terremer » : le grand tremblement de terre de Port-Gont.
  • « Dans le Grand Marais » traite de l’orgueil et de ses inconvénients. Ged y fait une brève apparition à la fin.
  • « Libellule » est un texte qui offre une transition évidente entre « Tehanu » et « The other wind ». Néanmoins, sa lecture n’est pas essentielle à la compréhension du second titre. Il est intéressant également de le mettre en relation avec « Le trouvier » car le rapport des sexes y est inversé. Dans cette nouvelle, c’est la femme l’intrus dans l’école de Roke alors qu’à l’origine c’était l’homme.

LE VENT D’AILLEURS ["THE OTHER WIND"]

« Le vent d’ailleurs » est-il l’ultime livre de Terremer ? Sans doute. Le cycle paraît définitivement bouclé avec ce récit qui bouleverse quelque peu l’ordre auquel le lecteur était habitué. Cependant, tout s’explique logiquement et éthiquement.

Ce nouveau livre de Terremer s’intéresse à une interaction qui jusqu’à présent a été laissée en friche, celle entre l’espèce humaine et les dragons. Certes, au cours des précédents livres, le lecteur a rencontré de nombreux dragons et cela n’a pas modifié pour autant, ou très peu, l’image de créature coléreuse, fourbe et parfois cupide qui pèse sur l’imaginaire de leur représentation. « Le vent d’ailleurs » porte enfin un éclairage autre sur les origines mythiques de cette espèce et bouleverse les perspectives instituées jusque-là. Pourtant il commence sous de mauvais augures puisque d’emblée les dragons sont présentés comme les agresseurs, les forceurs de trêve. Le manichéisme va-t-il pointer le bout de son nez ?

Heureusement, Ursula LE GUIN s’adresse à l’intellect et non au portefeuille. Son propos est autre, comme ce vent ["The other wind"] qui donne son titre à ce roman et instille un second souffle au cycle. Oserai-je tenter la comparaison avec le Chi, ce souffle cosmique universel du taoïsme ?


LE CYCLE DE TERREMER DE URSULA LE GUIN SUR AMAZON.fr


Ubik


NOTES

[1] L’ensemble du cycle de Terremer peut être interprété dans une perspective taoïste. Le Vrai Langage, c’est le Tao qui est l’essence de toute chose, l’origine de toute existence, la source avant même l’acte créateur. En s’incarnant, le Tao engendre des opposés à interaction réciproque : Yin et Yang. Sans entrer davantage dans le détail du taoïsme, force est de constater que l’univers de Terremer est amplement d’inspiration extrême-orientale avec quelques références celtes.

[2] Petite île située non loin d’Havnor, Roke est le siège de l’école de magie. Fondée par des mages opposés à l’usage dévoyé du don pendant l’âge sombre, en gros la période de désordre suivant la mort du dernier roi d’Havnor, l’école s’est fixée pour but de guider le pouvoir politique en utilisant la magie dans une optique éthique. A la fonction de contrôle s’ajoute la mission de collecte, de classification et de mise en commun du savoir. C’est dans ce cadre que Ged commence et perfectionne l’apprentissage de son art.

[3] C’est cette période qui est appelée l’âge sombre. L’esclavage perdure d’ailleurs encore dans le premier livre de Terremer. Seul le couronnement du roi Lebannen y mettra fin.

[4] Le mur existe aussi chez les peuples hardiques qui considèrent les Kargues comme des barbares.

[5] La sapience de Paln tire son nom d’une île sur laquelle des magiciens ont à la fois usé du pouvoir des puissances anciennes, pouvoir considéré comme ténébreux, et de la magie du Vrai Langage afin de conquérir l’immortalité.

[6] Ile sur laquelle le héros Erreth-Akbe affronta jadis un autre dragon.

[7] C’est une constante de l’Humanité pour Ursula LE GUIN. L’Homme se distingue des autres espèces par sa capacité à se différencier socialement et culturellement. Néanmoins, par nostalgie de l’unité originelle perdue, il organise des systèmes d’échanges entre les divers groupes. Le cycle science fictif de Hain fonctionne sur un principe identique. Nier ce processus, c’est refuser un caractère essentiel de l’humain. C’est rejeter également toute possibilité d’évolution. Il semble, par contre, que bien des auteurs de fantasy l’ait oublié en rejouant ad nauseam le même scénario manichéen.