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Publié le 01/12/2006

« The Road » de Cormac McCARTHY

ED. ALFRED A. KNOPF, OCT 2006 [V.O.]

Par Daylon

Doit-on parler d’un livre, lorsqu’on sait parfaitement et à l’avance, qu’il ne plaira qu’à une petite frange de l’audience ? Frange elle-même considérée comme limite extrémiste, option « de toute manière vous n’avez tous que des goûts de chiottes ». Puis je me suis souvenu que je vous avais déjà parlé de Lord Gamma [un four]. Et de Veniss Underground [extraordinaire novella, avec une probabilité de traduction française proche de zéro]. Par exemple. Et, tout de suite, on se sent mieux. Oui. ‘Achement mieux.


« He thought the month was October but he wasnt sure. »

Cormac McCARTHY est un auteur très très connu. Très réputé. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Bidibulle. Vous savez où se trouve le forum, si jamais il vous prend l’envie de le taper.
J’aime la délation.

« The Road » est son dernier [court] roman. Le récit monochrome d’un exil sans but, d’un homme sans nom et de son fils, cherchant un salut qu’ils ne trouveront jamais. L’errance, dans un monde vitrifié, atomisé, pulvérisé, incendié, intoxiqué. Mort.
De la fin du monde : on ne sait pas grand-chose. Elle est arrivée, c’est tout. Et une poignée d’humains ont survécus. Une maigre poignée, déjà à l’article de la mort.
« The Road » démarre sur ces derniers spasmes.

« Along the interstate in the distance long lines of charred and rusting cars. [...] The incinerate corpses shrunk to the size of a child and propped on the bare springs of the seats. Ten thousand dreams ensepulchred within their crozzled hearts. »

Lire « The Road » provoque successivement deux sentiments étranges : durant une première grosse moitié, on doute de la pertinence du parti pris. On trouve le contexte un peu pauvre ; l’histoire très linéaire. Le propos un peu vain. L’exécution facile.
Puis vient le deuxième effet [non, pas Kiss-Kool©][vous êtes vraiment formatés, ma parole] : Cormac McCARTHY a une idée en tête. Précise. Et il utilise de tous les moyens à sa portée pour nous transmettre son message. Le fond. Et la forme.

Alors, de la forme, parlons-en :
À nos amis mélomanes, je dirai que « The Road » est une sorte d’Autechre littéraire [on parlera de Kraftwerk, pour les vétérans ; inutile de les laisser de coté]. Un roman d’apparence monolithique ; tout en découpes très fines, concaténées les unes aux autres. Des ambiances gelées. Une approche très mécanique et dépouillée.
McCARTHY se sépare de toute structure alambiquée : exit les chapitres et la ponctuation propre aux dialogues. Exit les fioritures dans la langue [les apostrophes dans les négations]. Exit le nom des personnages qui parlent. D’ailleurs, quand ceux-ci parlent, leurs phrases ne dépassent jamais les quelques mots. On se balade sur une frontière très dérangeante, où les personnages parlent encore... Mais si peu. De manière si glaciale.

Enfin, McCARTHY reprend les codes du roman apocalyptique tout en supprimant toute couleur. Ici, pas de sang ni de boyaux : les cadavres restants sont desséchés ; leurs chairs craquantes. Le ciel est définitivement gris de poussière et le soleil à peine visible.
Et cette route. La route pour unique repère d’un père agonisant et de son fils à protéger à tout prix.

Dès les premières pages, nous devinons l’issue du récit. Les pages restantes deviennent un compte à rebours pour les héros. Et le lecteur cherche malgré tout à espérer. Chercher un twist là où il n’y a évidemment pas. Ce lecteur là [moi] n’a donc rien compris.

Le roman dans son entier se trouve alors un écho dans le titre : une route. Une ligne droite vers la mort.

« Is it Okay ?
Yeah. It’s Okay.
Does it hurt ?
Yes. It hurts. »

Problème : à qui peut plaire ce genre de romans ?
Je veux dire : déjà, ceux qui ne voient dans la SF qu’une littérature d’évasion sont déjà repartis lire des récits militaro-nationalistes plus ou moins [pro-]ricains ; les petites filles ont rouvert leur MARCHIKA [yeah] et leur grande sœur un HAMBLY. Les jeunes mâles regardent un match de foot. Les adultes, quant à eux ; les vrais, ceux avec des responsabilités, n’ont même pas lu cette chronique jusqu’ici [on se casse vraiment le cul pour rien]. Bon.
« The Road », un roman génial pour deux pelés et un tondu ?

D’ailleurs, du coté des choses qui font un peu mal au postérieur, je vais [pour une fois] taper sur un designer que j’aime beaucoup : Chipp Kid. D’ordinaire plutôt enclin à nous offrir des packaging allant du soigné au « vite-je-le-veux-donnez-le-moi-oui-vite-pitié-oui », il se plante en essayant de suivre l’auteur sur son propre terrain. Austère et/mais pas transcendante pour un sou [et je ne vous parle pas de la torture de la hardcover dans le métro], je me suis demandé, un petite seconde avant de commencer ma lecture, si je n’avais pas fait une connerie.
Comme vous l’avez deviné : je suis rassuré.
Peut-être est-ce la notule geek-en-typographie, située à la fin du récit, qui me fait passer si facilement l’éponge.
Fin de la parenthèse.

« Are you one of the good guys ? »

Revenons à la problématique de départ : doit-on vous parler d’un roman dont la radicalité fera fuir les trois-quarts d’entre-vous ?
J’ai hésité.
J’ai hésité car j’ai moi-même cru que je ne serai au final pas convaincu.
C’est là que la magie de l’auteur entre en action : a posteriori, je me rend compte que ce roman est excellent.
Alors, oui, je vous en ai parlé.
Ce serait vraiment une honte de laisser ce bouquin sombrer dans l’oubli.


Croisement qu’on aurait pu croire improbable entre le désespoir apocalyptique d’un K.W. JETER et la poésie amère d’un Christopher PRIEST ; froid, minimaliste jusque dans sa structure narative.

McCARTHY nous propose, avec « The Road », une parabole sur notre peur en l’avenir, où les espoirs se couvrent de cendres.