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Première publication le 23/10/2008
Publié le 23/10/2008

Terreur de Dan Simmons

[The Terror, 2007]

ED. ROBERT LAFFONT, SEPT. 2008 - REED. POCKET SF, NOV. 2009

Par PAT

Loin des délires spatiaux mythologiques et de la post-humanité largement décrits dans le diptyque Ilium / Olympos, Dan Simmons se fait manifestement plaisir avec The Terror en revenant aux sources même de l’horreur. Dans cette histoire d’enfer blanc qui s’ouvre sur un passage de Moby Dick (celui-là même où Melville disserte sur la terreur insoupçonnée intrinsèque à la couleur blanche), Simmons utilise toutes les ficelles du genre, mais avec tact et subtilité, pour un résultat aussi impeccable qu’impressionnant. La preuve que l’on peut faire du page-turner intelligent, bien documenté et enthousiasmant.


En grand professionnel, Dan Simmons reprend tout ce qui “marche” dans un roman ou un film d’horreur : un environnement hostile qui ne fait aucun cadeau à ceux qui ne s’en méfient pas assez (l’océan, l’espace, le grand nord, l’enfer vert - rayez les mentions inutiles), une créature griffue jamais vraiment décrite (passez par la case Alien et revenez contents), quelques points de vue intéressants sur la vie, l’univers et le reste, sans oublier la régulière et nécessaire mise à mort des protagonistes qui tombent peu à peu... Ce qui s’appelle un compte à rebours, et qui fonctionne décidément très bien.

Milieu du dix-neuvième siècle, époque pas si lointaine où la cartographie mondiale souffre encore de sévères lacunes. Époque où les pôles recèlent pas mal de mystères et où la Royal Navy anglaise possède son propre service d’exploration. Le Graal, c’est le passage du Nord-Ouest (le canal de Panama n’est encore qu’un vague concept). Si l’on pouvait trouver un moyen fiable et sûr de rallier l’extrême-orient par l’Ouest en passant au-dessus du Canada, le commerce ne s’en porterait que mieux. Et l’économie. Et la domination anglaise sur les mers. Autant de bonnes raisons pour le chercher sérieusement, malgré des conditions délirantes (obligation de passer plusieurs hivers bloqués dans les glaces, faim, froid, scorbut et tutti quanti) qui sont loin de garantir un quelconque retour.

Vétéran de l’exploration polaire, Sir John Franklin (décrit par Simmons comme un personnage somme toute assez médiocre) monte une expédition appelée à faire date. Il reprend les deux fameux navires Erebus et Terror (ceux-là même qui ont donné leurs noms aux deux volcans antarctiques lors d’une précédente exploration), les fait radicalement modifier en y ajoutant une propulsion vapeur (nous sommes alors au tout début de l’ère de la machine à vapeur, et cet ajout possède le double avantage de chauffer le navire et de se substituer aux voiles en cas de besoin), remplit les cales de boîtes de conserve (procédé là encore relativement nouveau), l’ensemble garantissant une autonomie d’environ cinq ans, ce qui devrait largement suffire pour découvrir ce fichu passage du Nord-Ouest.

Et voilà 129 hommes partis pour changer à jamais le visage du monde, sauf que, on s’en doute, les choses ne se passent pas exactement comme prévu.

Rigoureusement authentique d’un point de vue historique (faites confiance à Dan Simmons - ou faites vos propres recherches Internet ou autre, vous serez surpris de constater à quel point l’auteur n’invente rien), l’expédition Franklin disparut sans laisser de traces. Et paradoxalement, c’est l’acharnement de la veuve Franklin à découvrir la vérité qui entraîna la reprise des expéditions polaire (en multipliant les missions de secours) et la découverte du passage du Nord-ouest par un certain... Amundsen (mais en traineau, et pas en bateau...) quelques années plus tard au tout début du vingtième siècle.
De l’expédition Franklin, il fallut attendre plusieurs décennies avant de retrouver deux tombes érigées la première année sur une petite île et d’apprendre par là-même (via de très utiles cylindres en cuivre) que les deux navires avaient hiverné tranquillement à l’abri dans une baie, avant de faire route vers le sud-ouest au printemps, et que les deux hommes enterrés ici avaient succombé à un genre de pneumonie.
D’autres expéditions archéologiques (en 2002, notamment) mirent à jour les restes d’un canot et de quelques corps sur l’île du Prince Williams (pas encore connue comme une île, à l’époque de Franklin), et découvrirent des traces évidentes de cannibalisme.
Pour le reste mystère... Ah, si, dernier détail : les corps contenaient des concentrations de plomb anormalement élevées, défaut apparemment dû à la mauvaise qualité des conserves embarquées sur les deux navires et qui aurait entraîné du saturnisme parmi l’équipage, une maladie encore inconnue à l’époque provoquant notamment des crises de folie. Ambiance, donc, mais pour le reste, pas le moindre indice.

Autant de "trous" particulièrement alléchants que Simmons se fait une joie de combler par l’intermédiaire de plusieurs personnages, dont le superbe et impressionnant capitaine Francis Crozier qui assume le commandement de l’expédition après le décès de Franklin (drame qu’on apprend dans les toutes premières pages du livre, pas de spoiler, donc, rassurez-vous)...
Proprement englouti par une créature blanchâtre et indescriptible que l’on définit comme un très gros ours polaire faute de mieux et dont l’occupation principale consiste à transformer ses victimes en puzzle. Ajoutez à çà les ténèbres (il fait nuit longtemps pendant l’hiver polaire...), les températures glaciales, les mutineries qui grondent, la présence énigmatique d’une jeune Inuit qui a tout de la sorcière, une malchance avérée qui maintient les deux navires dans les glaces malgré le retour du soleil pendant l’été et vous obtenez une ambiance à couper au couteau, allégée parfois par quelques flashback savamment distillés au fil des pages et qui nous en apprennent plus sur l’histoire personnelle des personnages principaux.


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Dan Simmons est décidément très fort. Dès les premières pages, le lecteur est littéralement happé par cette histoire aussi tragique que crédible, aussi angoissante que (presque) véridique.

Conçu comme un jeu de carte qu’on n’ose à peine regarder mais que l’auteur retourne peu à peu sans la moindre pitié, Terreur est un magnifique roman d’aventure. Une aventure vouée à l’échec de bout en bout et dont le lecteur assiste, impuissant, à la lente dégradation. Splendidement écrit, intelligent et impeccable du début à la fin, ce livre est un monument du genre. Tout simplement.


A LIRE : L’interview de Dan SIMMONS à propos de The Terror