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Cinq ans après nous avoir épaté avec « La Voie du sabre », où il donnait vie à un maître samouraï dans un Japon médiéval de fantasy haut en couleurs et en poésie, Thomas Day s’emballe à nouveau pour un personnage légendaire et controversé : Chaka Zoulou, le Napoléon de l’Afrique du Sud, tyran génial et charismatique homme de guerre, qui dans Le Trône d’ébène est dépeint comme le héraut et la victime des derniers Dieux de l’Afrique noire.
Thomas Day a bien voulu raconter sa rencontre avec ce personnage, les racines de son inspiration - et plus généralement, sa méthode de travail et son regard sur son œuvre déjà conséquente.


Le Cafard cosmique : Chaka, le guerrier zoulou du XIXème siècle qui est le personnage central du Trône d’ébène, a de nombreux points communs avec un autre personnage historique, Miyamoto Musashi, guerrier japonais du XVIème siècle que tu t’étais approprié dans La Voie du sabre, je me trompe ?

Thomas Day : En fait, je ne m’étais jamais vraiment posé la question ; du moins je ne l’avais jamais formulé comme ça. Il y a un parallèle évident entre les deux romans La Voie du sabre et Le Trône d’ébène : dans les deux cas, j’ai plongé dans une culture qui n’est pas la mienne et j’ai placé une icône culturelle et historique forte au centre de chacun des romans, Miyamoto Musashi pour La Voie du sabre, Chaka Zoulou pour « Le Trône d’ébène ».

Miyamoto Musashi est un personnage historique captivant car au cours de sa vie tumultueuse il a été samouraï, ronin [samouraï privé de maître], soldat, duelliste, maître d’arts martiaux [un tueur d’enfant, aussi, puisque sa plus jeune victime avait 12 ou 13 ans]. Les japonais le surnomment le « Saint au sabre » mais, à mon sens, même si la seconde partie de son existence est placée sous le signe de la rédemption par les arts, il est devenu saint bien après sa mort, c’est le peuple japonais qui l’a « canonisé » (ce qui est un brin ironique, car Musashi a participé aux massacres des catholiques). C’est sur la fin de sa vie qu’il s’est mis à calligraphier et à écrire, entre autres, Le Livre des Cinq anneaux (qui est un peu l’équivalent japonais de L’Art de la guerre).
Le Miyamoto Musashi que je présente dans « La Voie du sabre » est invincible, libertin, protégé par un tatouage magique ; à mes yeux c’est un personnage de manga. On est très loin du roman historique. Ce qui m’intéressait dans La Voie du sabre c’était de prendre la fantasy à contre-pied et de raconter une histoire du point de vue du méchant, ici Mikédi, l’élève de Musashi qui finira par le trahir et le tuer.

Chaka Zoulou est un autre personnage historique fascinant : un enfant issu d’une toute petite tribu - les Zoulous (mille âmes au moment de sa naissance) - qui va fonder un empire, par le feu, le sang et l’eugénisme. On l’a comparé à Napoléon, sa folie rappelle celle de Caligula.
Contrairement à Musashi, il n’y a aucune rédemption dans sa vie et celle-ci, faite de guerres incessantes, débouche sur les événements historiques qu’on appelle « La Folie de Chaka ».
Même s’ils ont le charisme, la guerre et la maîtrise d’une arme (sabre/sagaïe) en commun, Musashi et Chaka sont résolument différents et dans mes livres et dans les livres d’histoire.

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Une gravure d’époque représentant Chaka Zoulou

CC : Chaka est un personnage difficile à aimer : charismatique et malin, il est complètement sans foi ni loi, non ?

T.D. : A mes yeux Chaka n’est pas sans foi ni loi (contrairement à Lee Van Cleef dans Le Bon, la Brute et le truand) ; Chaka incarne la loi (il l’a écrite !) et a foi en ses dieux, une foi aveugle.
Evidemment son code moral est gauchi par sa folie, mais il en possède un [son respect pour Dinguiswayo, par exemple, est sans limite, car il voit en Dinguiswayo le père que le destin aurait dû lui donner]. Pour ce qui est de ses sentiments, il aime sa mère et cet amour ne laisse quasiment aucune place aux autres, y compris à ses femme et fils. C’est un sentiment dévorant, et cette dévoration trouve sa source dans les fautes de son père, menteur et lâche, mais pas forcément mauvais homme. J’espère qu’à la lecture, on sent aussi l’amitié profonde qui le lie à Monbalagé et le respect qu’il a pour son plus jeune frère, Dingané.

CC : Y-a-t-il une explication psychanalytique profonde à ton attirance pour ce genre de grand guerrier à la morale... très personnelle ?

T.D. : Très bonne question. Pour te répondre, je vais remonter jusqu’à « Rêves de guerre », mon premier roman (qu’il convient de ne pas lire, sauf si on aime la sword&sorcery pré-adolescente). Il y a déjà dans ce premier roman un personnage de guerrier immortel, surpuissant, invincible : N’Khan Hadessa. J’ai écrit Rêves de guerre (du moins sa première version) avant la mort de ma mère, à une époque où j’étais en conflit ouvert (comme la fracture du même nom) avec mes parents et principalement mon père, qui est passionné par les armes, l’histoire militaire, les grands dirigeants de droite et j’en passe... Dans Rêves de guerre, j’aborde de façon maladroitement détournée la relation conflictuelle que j’ai longtemps eu avec mon père. Depuis la mort de ma mère, les choses se sont franchement tassées entre lui et moi (on évite de parler politique et tout se passe bien), et je ne pense pas que mon intérêt pour des personnages comme Miyamoto Musashi et Chaka soit (encore aujourd’hui) alimenté par les problèmes que j’ai eu avec mon père il y a vingt ans maintenant.

Je pense qu’il faut plutôt chercher un début d’explication dans ma fascination pour le cinéma ultraviolent à la Tarantino - et son frère plus timoré : le film d’action. Corollaire : j’aime écrire des livres qui bougent et qui vont vite (sans pour autant en évacuer toute problématique politique).
J’essaye de mettre un message, une morale dans chacun de mes livres. Miyamoto Musashi transformé en libertin et en génie du sabre me permettait à la fois d’écrire un roman érotique, mais aussi de décrire des duels, des scènes de bataille et une confrontation avec le pouvoir suprême : l’empereur-dragon et sa fille.

Dans La Voie du sabre, Miyamoto explique à un moment à Mikédi qu’il ne faut pas donner le pouvoir à ceux qui le veulent absolument (c’est quelque chose en quoi je crois profondément, ce qui me fait une belle jambe chaque fois que je dois aller voter).
Le parcours de Chaka, fondateur de la nation zouloue, me permettait de décrire de grandes scènes de bataille, mais aussi la folie. Dans « Le Trône d’ébène », le pouvoir attise la folie de Chaka. Il est déjà fou avant d’avoir le pouvoir. Posséder celui-ci va le rendre encore plus fou, au point de lui faire perdre tout sens de la mesure. Il est facile de paraphraser Einstein : il n’y a que deux choses qui soient sans limites, l’univers et la folie des hommes, et encore pour l’univers je ne suis pas sûr.
Je trouve assez fascinant l’idée que ceux qui font tout pour s’emparer du pouvoir (Hitler, Mussolini, Franco, Pinochet, Napoléon & co) agissent ainsi car, à la base, ce qui les définit avant tout autre chose c’est qu’ils sont fous, mais aussi capables de trouver dans leur démence l’énergie nécessaire au bon déroulement de leur plan et le charisme qu’on doit obligatoirement posséder quand on veut aveugler une grande partie du peuple.
En résumé, j’aime les grandes aventures cinématographiques (Princesse Mononoké, Conan, Excalibur, L’homme qui voulut être roi...), j’essaye d’écrire des choses dans cette tradition, et pour avoir de grandes aventures, il faut de grands personnages... et le héros américain à la mâchoire carrée et à la fidélité sans faille m’a toujours fatigué. J’aime écrire sur les êtres difformes, les tyrans, les sociopathes, les putains et les marginaux.

CC : Est-ce la première fois que, pour écrire, tu t’immerges ainsi dans la culture africaine ? Pourquoi cette envie, sachant que l’Afrique, et sa culture, ont finalement été assez peu traités en fantasy ?

T.D. : J’avais déjà écrit une novella de fantasy qui se passe en Afrique : « Jusqu’aux montagnes de la lune » pour l’anthologie de Stéphane Marsan, « Royaumes ». Je voulais faire un roman de ce texte, puis je l’ai relu, l’ai trouvé trop mal écrit, suis passé à autre chose... J’ai écrit d’autre nouvelles qui se passent entièrement ou partiellement en Afrique.
Il y a quelques années le libraire de Millepages, Pascal Thuot, m’a parlé de Chaka. Plus récemment j’en ai parlé avec Olivier Girard, mon éditeur [1]. A partir de là, je me suis souvenu que j’avais vu la série télé quand j’étais gamin, j’ai acheté quelques bouquins, quelques DVDs et j’ai vite trouvé qu’il y avait là matière à faire un vrai roman de fantasy, c’est à dire un roman sur l’enchantement du monde (pour moi c’est ça la fantasy, beaucoup plus que les quêtes d’anneaux et autres épées magiques).
Durant l’été 2006, je ne pouvais pas marcher à cause de mes problèmes de dos, et j’ai donc écrit le livre en cinq semaines environ, puis je l’ai fait lire à droite et à gauche, ce qui m’a permis de pondre une deuxième version (très peu différente de la première) que j’ai proposée à Olivier Girard.
L’Afrique n’est pas négligée qu’en fantasy, quasiment toute la littérature [sans parler du cinéma] néglige ce continent. Sincèrement, je trouve que c’est très difficile de parler du continent africain : montrez-vous réaliste et vous serez sans doute traité de raciste ; montrez-vous émerveillé et tout le monde se foutra de votre gueule en vous parlant du Rwanda ou de Mobutu.

CC : Il y a dans l’anthologie Les Continents perdus, publiée sous ta direction [DLE, SEPT.2005], une nouvelle qui se déroule en Afrique du sud, très réussie : Apartheid, supercodes et Mordecai Thubana de Michael Bishop. Est-ce que ton choix pour cette nouvelle était déjà le signe d’un intérêt de ta part pour le continent noir ?

T.D. : A la base, pour faire cette anthologie, j’avais choisi quatre longs textes, celui de Michael Bishop, celui de Geoff Ryman, celui de Walter Jon Williams sur Frankenstein et la naissance du féminisme, et le célèbre texte de Jack Cady sur la mythologie des bagnoles américaines [qui a paru en fin de compte dans un numéro de « Fiction » nouvelle formule]. Puis dans un second temps, j’ai remplacé le texte de Cady par un Lucius Shepard et j’ai ajouté au sommaire le Ian R. MacLeod, car je voulais un texte de cet auteur anglais que j’adore.
L’anthologie s’est construite comme ça [sur des années]. J’aime beaucoup la novella de Bishop, mais je ne pense pas que sa publication résulte de la naissance de mon intérêt pour l’Afrique. Cet intérêt, en particulier — et pour le voyage, en général - date de mon enfance, de l’époque où mon père revenait d’un voyage professionnel au Kenya avec des masques, des photos ; d’un voyage en Amazonie avec des piranhas sous verre, etc. Quand j’étais gamin, j’aimais Tarzan [les films] et les livres de Henry Ridder Haggard. Je crois qu’un écrivain [comme tout autre être humain] se construit sur le socle de l’enfance, se détruit par l’adolescence et se reconstruit avec l’âge adulte [s’il a survécu à l’adolescence]. Je ne me sens pas encore tout à fait adulte, je me sens en fin d’adolescence, toujours victime de centres d’intérêt qui plongent leurs racines dans mon enfance...

CC : Il semble que tu aies travaillé assez longtemps sur la documentation, en témoigne la bibliographie fournie en fin de livre... Était-il nécessaire de cerner de si près le personnage historique pour un roman qui paraît dans une collection dédiée à l’imaginaire ?

T.D. : Ça peut paraître idiot, mais je n’ai pas écrit « Le Trône d’ébène » pour une collection dédiée à l’imaginaire, j’ai écrit le livre que je voulais écrire et pour ça je me suis, comme d’habitude - j’adore ça - noyé dans la documentation. Contrairement à Thierry Di Rollo qui dit souffrir quand il écrit, pour qui chaque livre est une épreuve, moi je m’éclate quand j’écris [je regrette d’avoir si peu de temps pour écrire] et je m’éclate autant, si ce n’est davantage, quand je fais mon travail de recherches.
J’ai écrit "Le Trône d’ébène" comme j’avais écrit "L’instinct de l’équarrisseur" après une grosse période de recherches, sur une durée très courte durant laquelle je n’ai fait que ça.

CC : Quelle est la part, au final, d’Histoire, de légende et d’imagination dans « Le Trône d’ébène » ?

T.D. : Comment pourrais-je le savoir ? L’histoire de Chaka ? Bien malin celui qui pourrait dire qu’il la connaît [je n’ai certainement pas cette prétention] ; tout ce qu’on sait sur Chaka est rapporté par des aventuriers anglais qui l’ont à peine aperçu ou des contes africains... Les historiens les plus sérieux proposent des pistes, des interprétations et arrivent parfois à se mettre d’accord sur une date, un événement.

CC : Pourtant, même si on sait peu de choses sur Chaka, j’ai l’impression que tu as utilisé beaucoup d’éléments historiques vérifiés : de nombreux noms propres, la trahison finale, les noms de commerçants anglais qui le rencontrent en premier, le principe du Mfecane, les réformes apportés par Chaka à son peuple [lois, stratégie militaire - l’attaque en tête de buffle, etc.] ... tu t’es vraiment passionné pour cette période ?

T.D. : Passionné ? Le mot est peut-être un peu fort... J’ai une méthode de travail qui commence à être bien rôdée. Je lis des tas de trucs sur l’époque qui m’intéresse [y compris, si je trouve, des bouquins de recettes, de techniques artisanales], je prends des tonnes de notes [avec en marge la référence de l’ouvrage et la page qui m’intéresse] puis je descends ça dans un document word, en gardant tout ce qui me parle, et en virant tout ce qui ne me parle plus, ne s’intègre plus dans mon projet littéraire.
Je parle de lectures, mais je fais la même chose avec les films [je regarde les DVD in extenso, du film aux bonus]. Et c’est avec ce document word imprimé que j’écris mon livre [j’écris à la main, scène après scène, dans le désordre, je mets dans l’ordre et je tape après, souvent quand toutes les scènes principales sont couchées sur le papier].

Quand je passe en phase d’écriture, depuis un ou deux ans, je n’essaye plus de faire de premier jet, mais de faire du texte final dès le départ pour gagner du temps [à cause de mon travail, j’ai très peu de temps pour écrire] et parce que ça m’oblige à me concentrer énormément. Je me noie dans une époque, et évidemment dans ces périodes de noyade je suis impossible [je dors dans mon bureau, je prends mes repas seul, je pique des colères épouvantables si on me dérange, je pue parce que je ne me lave plus]. Je suis dans mon livre et nulle part ailleurs.
Pendant des années, j’ai écrit en buvant du whisky, en croquant des hallus et en fumant des joints, ça m’obligeait évidemment à réécrire encore et encore pour essayer de « faire tenir » le résultat. Depuis la naissance de mon fils, j’ai vraiment changé de méthode [même si au final, ça revient à peu près au même : « papa est infréquentable quand il écrit »].

CC : D’où viennent les personnages des Dieux africains, particulièrement poétiques, et dont tu confesses, en introduction, l’aspect "miyazakien" ?

T.D. : Miyazaki a [sans le savoir] apporté l’étincelle... J’ai apporté les bouteilles de verre, des vieux draps, du savon liquide et un grand bidon d’essence.

CC : Mais ces dieux-animaux géants sont-ils sortis de ton imagination ou bien sont-ils la réutilisation de réelles légendes africaines ?

T.D. : Je n’ai pas lu beaucoup de contes africains pour préparer Le Trône d’ébène, j’avais peur d’être trop influencé [j’ai lu surtout de la doc historique, des récits de voyage]. Il y a un serpent géant dans Chaka, une épopée bantoue de Thomas Mofolo, c’est le serpent divin qui va guider Chaka tout au long de sa vie. Mais j’avais déjà tâté du serpent dans La Cité des crânes, alors je me suis créé un panthéon plus personnel, en y incorporant toutefois Serpent-des-eaux-vives.

CC : Pourquoi ne pas avoir développé davantage cet aspect magique dans le roman ?

T.D. : Parce que Le Trône d’ébène est le roman d’un monde magique à l’agonie et que tout ce qu’il reste de ce monde est à peu de choses près dans le livre. C’est la fin, les dieux sont contraints de compter sur les hommes pour bénéficier d’un maigre répit.
Et puis pour moi la magie, c’est quelque chose qu’on ne peut pas voir de face, il faut tourner la tête et la magie apparaît dans la zone la plus éloignée du champ de vision. Trop de signal tue le signal ; trop de magie tue la magie. Certains journalistes ont écrit qu’il n’y avait pas de magie dans mon précédent roman La Cité des crânes et que par conséquent sa publication au Bélial’ était incompréhensible ; à l’époque, ça m’avait laissé comme deux ronds de flan, pour moi, la magie est au centre [donc à l’entière périphérie] du Trône d’ébène et de La cité des Crânes. La magie est partout pour l’œil qui sait la regarder.

CC : Le personnage d’Isangoma est un personnage fictif ?

T.D. : La vieille sorcière ? Disons que c’est le contre-pied de l’histoire officielle où le mentor de Chaka est un vieux sage. Il y a même des récits où le mentor de Chaka est un blanc, le docteur Cowan. Dans la série télé, il y a une sorcière avec deux filets mignons en caoutchouc en guise de poitrine [certains effets spéciaux sont franchement cheap, mais ça a son charme].

CC : Cela a-t-il été facile pour toi d’adopter ce ton très griot- tradition-orale sur toute la première moitié du récit quand on sait que tes textes précédents étaient écrits de façon, disons, beaucoup moins... sobre ?

T.D. : Dans le projet littéraire Le Trône d’ébène il y a deux aspects qui me semblaient fondamentaux. Le premier c’est le fond, c’est à dire décrire la mort de la magie en Afrique australe en utilisant le personnage de Chaka comme point focal, car c’est une sorte de Conan ou de roi Arthur ; on est déjà en pleine fantasy, même en restant au plus près des faits historiques connus.
Le second aspect c’était la forme du récit : montrer que la mort de la magie [due à la progression de l’Homme Blanc] s’accompagne d’un métissage de la langue et de la façon de raconter. Ce qui commence comme un conte africain se termine comme un roman plus traditionnel car les Blancs avancent et par leur seule présence, contaminent l’Afrique, à tous les niveaux. Les dégâts sont irrémédiables, dès avant le premier coup de feu tiré.

Cette forme qui se modifie au fur et à mesure qu’on avance dans le récit est l’humble reflet d’un problème à mon avis insoluble, les sociétés dites primitives doivent-elles être absorbées, se métisser ou être conservées dans le formol des parcs nationaux ; l’absorption est une forme de meurtre ; on peut trouver le métissage magnifique, mais ça veut dire que des choses se perdent, et ce qui est perdu l’est à jamais, même si le métissage engendre des choses formidables. On peut juger la conservation « idéale » si elle est librement consentie, mais elle équivaut à faire des zoos humains, c’est donc une forme d’emprisonnement qui induit par définition un clivage observateur/sujet observé.

CC : Je n’ai pas franchement perçu l’évolution du mode narratif que tu évoques, et je me demande si ce n’est pas parce que la fin du roman est assez brève et les Anglais assez peu incarnés ?

T.D. : La fin trop brève, les Anglais peu incarnés, c’est ton point de vue, je n’ai pas vraiment de commentaire à faire là-dessus... Je n’aime pas écrire de gros livres, j’ai donc l’habitude d’entendre dire que mes romans sont trop courts, que telle ou telle partie n’est pas assez développée. Quant aux Anglais, ils sont résolument l’ennemi de la magie car ils croient au pouvoir des canons et à celui du dieu unique, c’est à dire le commerce. Je ne suis pas sûr d’avoir davantage à en dire sur eux, puisqu’en fin de compte Chaka les a peine connus et ne les a jamais combattus.

CC : Un détail : j’ai lu que la légende de Chaka Zoulou lui accordait un sexe de dimension très supérieure à la moyenne... or tu l’affliges, tout au contraire, dans ton roman, d’un petit sexe qui en fait un enfant moqué... Pourquoi ce choix ?

T.D. : J’ai lu dans un livre d’histoire qu’il était fort probable que les exploits sexuels de Chaka relèvent précisément du registre de la légende, car il était tout simplement trop occupé à faire la guerre. L’historien allait plus loin et lançait l’hypothèse que Chaka ne s’est jamais vraiment intéressé aux femmes et que les brimades qu’il avait subies durant son enfance n’étaient pas dues à son hypothétique reniement [son père vivait en fait dans le village d’à côté et était le roi de la région], mais à la taille réduite de ses organes génitaux.
J’ai jugé que le côté grand guerrier/grand amant monté comme un âne me rapprochait trop de La Voie du sabre. Et puis je voyais mal un mec qui passe son temps à baiser massacrer son peuple, femmes et enfants y compris, pour se purger du chagrin de la mort de sa mère.
Pour moi, Chaka c’est l’homme d’une seule femme — sa mère. C’est un homme qui n’aime la chair que si elle est morte, et c’est bien pour cela que son dieu protecteur est Marabout-haut-comme-un-arbre.

CC : On t’a souvent reproché ton goût pour les scènes de violence et de sexe crûment racontées... c’est vrai pour de nombreuses nouvelles, ou récemment pour La cité des crânes... or, dans Le Trône d’ébène, la violence et le sexe, quoique présents, passent au second plan et ne sont jamais gratuits - est-ce à dire que tu as pris un coup de vieux ?

T.D. : Sans doute que je me complais moins dans l’excès qu’il y a quelques années, mais je renie pas les excès de mes livres précédents ; au contraire, il y a des jours où j’aimerais retrouver cette énergie. Je vais d’ailleurs essayer de la retrouver pour la version finale de La Maison aux fenêtres de papier, mon roman sur les démons japonais et les yakusas. J’ai voulu faire une espèce d’Urotsukidoji en livre ; je ne sais pas si je vais arriver tête haute au bout de cette démarche, mais je vais essayer. A de très rares exceptions près [la novélisation de Resident evil, par exemple], j’écris pour moi, je n’écris pas pour les lecteurs [je ne pense jamais à eux quand j’écris], c’est mon éditeur qui fait l’interface entre moi et les lecteurs. C’est son boulot, pas le mien.

CC : As-tu d’autres projets autour de la culture africaine ?

T.D. : Pas dans l’immédiat.
Cet été je devrais finir Chimères un planet opera en collaboration avec Ugo Bellagamba, notre troisième collaboration. Mais comme le père Ugo prépare son agrégation je ne suis pas sûr que nous puissions finir avant l’an prochain. De toute façon, rien ne urge. Sinon, il faudra quand même un jour ou l’autre que je finalise mes deux derniers romans en solo La Maison aux fenêtres de papier et Ethologie du tigre, deux romans « asiatiques », mais très différents l’un de l’autre.

CC : Tu as déjà beaucoup écrit [si je ne me trompe, plus de cinquante nouvelles et onze romans avec Le Trône d’ébène] : quel regard portes-tu aujourd’hui sur ton "œuvre", et sur cette frénésie d’écriture ?

T.D. : Ca fait presque vingt ans que je publie professionnellement des nouvelles, puis des romans... Si on enlève Resident Evil [novélisation expresse] et N.ous R.êvions D’A.mérique [qui est une novelette], il reste neuf vrais romans en dix-huit ans, un roman tous les deux ans... Je ne crois pas qu’on puisse parler de frénésie, d’autant plus que mes romans sont courts [même si mes nouvelles sont plutôt longues].
Je ne sais pas si l’heure de faire un premier bilan est venue... je ne me relis pas, alors je ne vois pas vraiment ce qui tient à peu près la route et ce qu’il faut vite oublier. Il y a des textes qui comptent plus que d’autres, à mes yeux, mais ce n’est pas pour ça que ce sont les plus réussis : Une Forêt de cendres, L’Erreur, La Notion de génocide nécessaire, Dirty Boulevard, La Cité des crânes. Il y en a autant, si ce n’est plus, dont je regrette franchement la publication.
Et puis j’ai une tendresse particulière pour Le dernier voyage de l’automate joueur d’échecs et Le Trône d’ébène, car j’ai écrit ces deux textes après la naissance de mon fils, Judicaël. Je me plais à penser que sont mes deux textes les plus aboutis, du moins sur le plan stylistique.
J’ai quasiment toujours écrit les livres que j’avais envie de lire [et que les autres n’écrivaient pas], du mieux que je pouvais les écrire au moment où je les écrivais, et je crois que je vais essayer de continuer sur cette ligne, car elle me convient assez bien.


A LIRE : la critique de « Le Trône d’ébène » de Thomas Day


INTERVIEW RÉALISÉE LES 23 ET 24 MAI 2007 / PHOTOS TH.


A LIRE AUSSI :

> La fiche bio / biblio de Day Thomas [et d'autres critiques]

Mr.C


NOTES

[1] Olivier Girard est directeur de collection aux Editions du Bélial’