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Il est le non-conformiste de la dernière génération d’auteurs de SF et de fantasy français. Tandis que ses petits camarades, les David CALVO, Ugo BELLAGAMBA, Fabrice COLIN, Johan HELIOT & Cie élaborent de complexes mondes parallèles aux petits oignons, bourrés de références et de clins d’oeil érudits, Thomas DAY [alias Gilles DUMAY pour les intimes de chez Denoël / Lunes d’encre], affronte les dragons, fait valser les têtes et couler le sang.

Fasciné par les voyages en général et la culture du sud-est asiatique en particulier, avec un franc-parler qu’on reconnaît entre cent, et un certain sens de qui compte et de ce qui ne compte pas, Thomas DAY ne peut pas vous laisser indifférent.


- PAT : « La cité des crânes », votre dernier roman, publié au Bélial’, est un roman qui plaît ou déplaît fortement. Ce sont les risques de l’autofiction ?

- Thomas DAY : J’avais envie de répondre à « Plateforme » de HOUELLEBECQ, parce que je considérais qu’il était passé à côté de son sujet, que la misère sexuelle occidentale, c’était beaucoup moins intéressant que les filles qui se prostituent dans les pays asiatiques et notamment en Thaïlande. J’avais envie pas forcément de faire une autofiction, mais de parler de l’Asie telle que je la vivais, telle que je la traversais.

Et l’autofiction était un moyen facile de faire ça.. J’avais envie de parler de bouddhisme, de jungle... Mes livres sont souvent provoqués par des crises de colère, celui-là est vraiment né d’un tissu d’envies... Ce qui n’empêche pas le livre d’être très noir.

- PAT : Noir, mais la fin du roman est plutôt optimiste ? [ATTENTION : SPOILER !!!]

- Thomas DAY : C’est drôle parce que je ne suis absolument pas d’accord avec ça ! On me dit que le roman se finit bien, mais c’est quand même l’histoire d’un type qui va en tuer un autre ! Et personnellement, je ne ressens pas que son histoire d’amour fonctionne : il a engrossé cette fille, ils vont avoir un enfant, et quand ça s’arrête en Mongolie, ça s’arrête sur une vraie note d’échec, il est dans le doute, il se dit « est-ce que j’ai fait une connerie ? est-ce que c’est la femme de ma vie ? »... Le seul aspect « optimiste », c’est de ne pas savoir ce qui se passe dans sa vie, parce que c’est précisément ça tout l’intérêt de la vie : ne pas avoir ce qui se passe après.

- PAT : Comment le livre s’est-il écrit ?

- Thomas DAY : Le projet du livre était très préparé, avant que je ne parte un mois en Thaïlande. Je savais où j’allais mais pas comment j’allais y aller. Le but du jeu, c’était d’utiliser le voyage pour arriver à la Cité des crânes.

Le premier tiers du livre, à part quelques détails, c’est vraiment un carnet de voyage : j’ai retrouvé des filles que j’avais connues là-bas, passé du temps dans les bars... ça c’est vraiment autobiographique. Et puis la fiction prend le relais. Par exemple, je n’ai jamais été videur dans un bar à putes ! On dérive... les tigres, la jungle, les crânes, la CIA... c’était prévu avant, mais les chose se sont emboîtées pendant le voyage.

- PAT : Comment réagissez-vous aux critiques parfois très énervées auxquelles vous avez eu droit ?

- Thomas DAY : Ce serait mentir de dire que ça ne m’atteint pas. Mais je respecte toute critique, par principe. Les gens qui détestent ont sûrement de bonnes raisons de détester. Ca ne m’a pas m’y en colère de lire ici ou là que des points du livre sont jugés « catastrophiques » et que les scènes de cul sont « adolescentes », mais je me disais, c’est bête, ça aurait été bien que les critiques aillent plus loin : pourquoi le critique n’adhère-t-il pas à ce genre de littérature très voyeuriste ? La personne s’est contenté de dire « j’aime pas ». C’est un bon argument, mais ça ne me sert à rien à moi, en tant qu’écrivain.

- PAT : Thomas Daezzler , le personnage principal, part à la recherche de lui-même. Son parcours est plein de références, et en particulier on pense à « La plage » de Alex GARLAND et « Au cœur des ténèbres » de Joseph CONRAD... On a raison ?

- Thomas DAY : Oui, il y a très longtemps que j’avais envie écrire quelque chose à propos de CONRAD et de l’idée qu’on se fait de CONRAD. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui réduisent CONRAD aux films qu’ils ont vu. « Lord Jim » par exemple, c’est formidable, ça se déroule en Thaïlande. Le film est bien aussi. Et puis, il y a évidemment « Au cœur des ténèbres », et l’adaptation, « Apocalypse Now »... De façon générale, c’est vrai que j’aime bien partir de quelque chose de préexistant.. comme le mythe de Sherlock Holmes... Et ensuite je fais ma sauce. Je ne crois pas à l’originalité en littérature. Tout a été écrit déjà. Il y a un nombre limité d’intrigues différentes, il y a les histoires de guerre, les histoires d’amour, les histoires de vengeance... la littérature c’est un nombre réduit de lignes avec lesquelles chacun fait sa sauce.

Quand je prend une histoire, je me dis toujours : "est-ce que moi j’ai déjà écrit ça ? Est-ce que j’ai déjà écrit une histoire de vengeance ?" Non ? Alors je vais écrire MON histoire de vengeance. Et là j’avais envie d’écrire MON « Cœur des ténèbres », MON histoire autour du génocide cambodgien, et de la guerre du Vietnam.

Ce sont deux ou trois lignes dans le roman, mais j’avais envie de parler de ces réalités, et de la magie du sud-est asiatique, une magie qui n’est pas forcément surnaturelle, mais qui est la magie des femmes [personnellement, je suis fasciné par les femmes du sud-est asiatique, j’avais envie de comprendre pourquoi...], la magie de la bouffe, la magie des odeurs...

C’est tout ça ensemble, ce livre : l’envie de parler de magie et de rendre hommage à « Lord Jim », à « La Plage », à « Apocalypse Now »...

- PAT : Qu’est-ce que tu aimes en Thomas Daezzler, et qu’est-ce que tu détestes en lui ?

- Thomas DAY : Ce que j’aime en lui ? Pas grand chose en réalité. Il laisse tout glisser sur lui dans la première partie du roman, il est touriste, il ne s’implique pas, il démissionne totalement. Il a quitté la France parce que les élections de 2002 « c’est dégueulasse ». Il a baissé les bras, il a décidé de traverser le monde jusqu’à ce qu’il accroche à quelque chose.

Il y a chez lui une grosse pulsion sexuelle. Il ne cherche pas l’amour, mais le sexe, c’est évident. Il a aussi une pulsion de mort. Son ami d’enfance a massacré sa famille et s’est suicidé [ça m’est vraiment arrivé : quand j’avais 17 ans, mon meilleur pote a assassiné toute sa famille avant de se suicider.] Cette pulsion de mort, il ne sait pas comment l’assouvir. Peut-être est-ce ce qu’il recherche à travers la République invisible, l’agence d’espion pour laquelle il travaille ? Et il va trouver un billet pour assouvir ces deux pulsions, de sexe et de mort, un billet pour la Cité des crânes. Une cité qui existe ou qui n’existe pas, à chaque lecteur d’avoir sa réponse à ça... [d’ailleurs l’architecture de la cité n’est pas figée, elle reflète l’idée que le lecteur peut s’en faire].

- PAT : Thomas Daezzler, c’est toi ?

- Thomas DAY : Oui et non. Il a des pensées, des phrases, que je n’aurais jamais. Tout ce qu’il écrit sur Noir Désir, ça c’est mon enfance, mon adolescence. J’ai du perdre mon pucelage en écoutant Noir désir, ou presque ! Mais le point de vue de Thomas Daezzler sur Cantat tuant la fille Trintignant, c’est exactement le point de vue inverse du mien ! Je suis fondamentalement contre la peine de mort et je pense, le connaissant un peu, que lui est plutôt pour.

- PAT : Finalement, un type pas si sympathique que ça...

- Thomas DAY : Il n’est pas sympathique du tout. Les gens, globalement, ne sont pas sympathiques. La grande force de la littérature, c’est de nous faire entrer dans la tête de gens pas sympathiques. Je mets toujours en scène des personnages misogynes, racistes, néo-nazis... c’est ce qui m’intéresse, me mettre dans un cerveau qui n’est pas le mien. Daezzler est proche de moi, mais il est tellement loin sur d’autres points.

- PAT : Tu reviendras sur Daezzler, ou sur l’Asie ?

- Thomas DAY : J’ai presque tourné la page là-dessus. Mon prochain bouquin, quasiment terminé, se passe dans l’extrême droite japonaise. De nouveau je me mets dans la peau d’un personnage pas recommandable, une femme, un yakuza [je sais qu’il n’y a pas de yakuzas femme, mais c’était le projet justement]. Je ne sais pas si j’ai tourné totalement la page de l’Asie du sud-est, mais j’ai d’autres envies. Je suis marié, ma femme est cambodgienne, nous sommes très heureux, nous attendons un petit garçon, et nous avons tous les deux envie d’Afrique ! Les trois ou quatre prochaines années, je pense aller en Afrique, écrire sur l’Afrique... j’ai commencé...

- PAT : Le voyage est un thème central dans ton œuvre. Tu es à l’origine de l’anthologie « Continents perdus », cinq textes exceptionnels autour du thème du voyage. Il y a un des textes, « Histoire d’une vie » qui se passe justement dans une sorte de Cambodge fantasmé...

- Thomas DAY : Oui. Je vais avoir 34 ans, mais j’ai beaucoup voyagé déjà. J’ai commencé à voyagé juste après la mort de ma mère en 1992, et depuis 5 à 6 fois par an, tous les ans. J’ai pas trouvé mieux que le voyage et le sexe dans ma vie, ce sont les deux choses qui sont les plus intenses, les plus jouissives. Et puis dans le voyage, y a les dangers, et je pense qu’il faut absolument se mettre en danger, c’est nécessaire pour se construire en tant qu’être humain.

Pour ce qui est de l’anthologie, ce sont cinq textes que je voulais publier depuis des années. Ces cinq voyages, qui sont parfois immobiles, sont des chocs. Le Walter Jon WILLIAMS, c’est un choc purement intellectuel - visiblement le lecteur « de base » n’a pas apprécié ; moi j’adore, tant pis. Le texte de Ian R. MacLEOD, c’est le choc d’un type pas préparé, balancé au Groënland, qui va y laisser sa peau en rentrant dans la vie des indigènes et le mythe. C’est court mais extrêmement fort.

Et puis il y a le texte de Lucius SHEPARD, l’extraordinaire « Train noir », et celui de Geoff RYMAN, "Le pays invaincu / Histoire d’une vie", qui est en fait à l’origine de mon désir de faire cette antho.

Le texte de Michael BISHOP, c’est un choc sur l’apartheid, un sujet étonnament assez peu traité en littérature, surtout dans l’imaginaire. Et là, il y a ce mélange de fantômes et de physique quantique, et la volonté d’expliquer ce que c’est que d’être témoin. C’est un texte sur le témoignage : en tant que témoin, est-ce que je peux les dirent les choses, les influencer, agir ?

- PAT : N’est-ce pas une problématique qui existe dans les cinq nouvelles ?

- Thomas DAY : Oui, parce que c’est LA problématique du voyageur : quand tu voyages [pas quand tu es simple touriste], quand tu débarques dans des pays où on a presque jamais vu de blancs, [ça m’est arrivé] est-ce que tu les violes, ou est-ce que tu leur apportes quelque chose, davantage que de l’argent ? Est-ce que tu peux les aider sans être condescendant ? En Asie du sud-est, plus j’ai côtoyé d’humanitaires, moins j’ai eu envie de les côtoyer, je me suis rendu compte qu’ils sont ce qu’il y a de pire pour les pays du tiers monde. C’est terrible à dire, mais faut qu’ils s’en sortent tout seuls ces pays, il faut pas leur mâcher le travail. Parfois c’est dur à expliquer aux gens de gauche : si vous faites tout pour eux, comment voulez-vous qu’ils se respectent ? Comment voulez-vous qu’ils s’en sortent ?.

L’Afrique, c’est pareil. Faut pas regarder l’Afrique en se disant : "pauvre continent pillé par les blancs", c’est trop réducteur. Il y a sur la carte des pays a priori très peu hospitaliers où il faut aller l’esprit vide. J’ai un superbe souvenir de mon voyage en Roumanie par exemple... Et puis, comme dit Nicolas BOUVIER, « c’est le voyage qui vous fait. »

- PAT : Ou vous défait ?

- Thomas DAY : Finalement, après des années de voyage, je crois plutôt qu’il m’a fait.


Ce texte est la transcription de l’interview enregistrée par PAT avec Thomas DAY pour l’émission Salle 101. Salle 101, c’est tous les jeudis sur FPP - 106.3 MhZ - de 17H à 18H - diffusion Paris et banlieues.


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PAT