Publié le 01/11/2005

"Titan" de Stephen BAXTER

["Titan", 1997]

REED. J’AI LU, JUIN 2005

Par K2R2

La hard science n’est plus très à la mode ces dernières années, dépassée par le renouveau du space opera et par une science-fiction davantage tournée vers l’imaginaire que vers les sciences dures. Qu’à cela ne tienne, il existe encore quelques écrivains forcenés, adeptes des équations mathématiques et du vocabulaire technique, et parmi ceux-là, Stephen BAXTER est sans doute l’un des plus talentueux. C’est la raison pour laquelle on se réjouit qu’après "Voyage", les éditions J’ai lu aient décidé de rééditer "Titan".


6 novembre 2004, la sonde Huygens se décroche de l’orbiteur Cassini pour rentrer dans l’atmosphère de Titan, la principale lune de Saturne ; après avoir recueilli une quantité phénoménale de données télémétriques, la sonde éteint définitivement ses instruments pour s’abandonner au froid glacial de la petite planète orangée [en réalité, Huygens s’est posée le 14 mars 2005 sur Titan et a pu fonctionné durant près de trois quarts d’heure].

Sur Terre, cet exploit de la NASA [on rappellera que Huygens est une sonde européenne] ne suscite que peu l’enthousiasme, sinon celui de quelques illuminés du Jet Propulsion Laboratory qui croient encore à la vie sur Titan. L’Amérique s’enfonce dans la crise et les tribulations des astronautes américains sur la lune font partie d’un passé aujourd’hui révolu. Pire, l’accident de la navette Columbia en plein atterrissage, a mis un terme définitif au programme spatial habité, la station internationale est abandonnée et seuls les Chinois sont encore assez fous pour envoyer des hommes dans l’espace.

C’est la récession et le gouvernement américain n’a plus qu’une idée en tête : liquider de programme spatial civil et couper les crédits du gouffre financier que représente la NASA.

C’est sans compter sur les quelques passionnés de l’agence, qui croient encore que l’espace est l’avenir de l’homme. Paula Benacerraff, rescapée de l’accident de Columbia, est chargée par le directeur de la NASA, de mettre un terme à moindre coût au programme space-shuttle. Mais cette dernière, intriguée par les révélations d’un scientifique du JPL, Isaac Rosenberg, qui affirme que toutes les conditions atmosphériques et chimiques sont réunies sur Titan pour permettre l’existence d’une vie organique, imagine un plan audacieux : récupérer les derniers moyens à la disposition de la NASA pour envoyer une mission habitée vers Titan.

Entourée de quelques astronautes désœuvrés, de Rosenberg et d’un ancien directeur de mission, Benacerraff réussit à monter un dossier suffisamment solide pour obtenir l’accord des responsables de la NASA. C’est alors que commence une aventure complètement surréaliste ; ce sera Discovery qui servira de vaisseau spatial jusqu’à Saturne, moyennant quelques modifications pour accueillir cinq astronautes durant un voyage de huit années, les deux autres navettes serviront de cargo pour transporter le carburant en orbite, ainsi que le matériel nécessaire à la mission. Mais ce n’est pas suffisant, si bien que Benacerraff décide de réhabiliter les trois fusées Saturne V encore disponibles [oui, les mêmes que pour le programme Apollo] pour envoyer le reste de l’équipement en orbite, dont deux modules Apollo destinés à l’entrée dans l’atmosphère de Titan.

Des navettes spatiales bonnes pour la casse, des fusées dignes des musées et des modules récupérés à droite et à gauche, cette mission vers Saturne est un aller simple vers l’inconnu, d’autant plus que la NASA devra développer un programme de récupération de ses astronautes, car Discovery n’a pas la capacité de ramener son équipage sur Terre.

L’exercice littéraire auquel Stephen BAXTER s’est employé est sans doute des plus périlleux. Imaginer au milieu des années 90, [c’est-à-dire bien avant que la mission Cassini-Huygens n’ait révélé ses premières informations], les conditions d’une mission vers le principal satellite de Saturne relève de l’équilibrisme. Mais force est d’admettre que l’auteur s’en tire avec brio. Certes, les premières analyses des données envoyées par Cassini-Huygens posent aux scientifiques bien plus de questions qu’elles n’en résolvent et certains éléments restent encore aujourd’hui inexplicables, car il faudra plusieurs années [voire plusieurs dizaines d’années] pour exploiter toutes les informations transmises depuis Titan.

Par ailleurs, il est à peu près certain que les hypothèses avancées par BAXTER sont en partie erronées au regard de ce que les scientifiques ont appris grâce à cette mission, mais peu importe, car l’auteur n’exprime que l’état de la connaissance au moment de la rédaction de son roman, tout en extrapolant de façon relativement prudente sur certains points. Par ailleurs, il ne s’agit pas d’un essai de prospective scientifique ou d’une thèse de troisième cycle, mais d’un roman et seulement d’un roman.

Mais autant l’annoncer clairement, ce dernier s’adresse avant tout aux passionnés de conquête spatiale, et il est plutôt conseillé d’avoir quelques notions élémentaires en la matière pour profiter pleinement de cette lecture. Sous peine d’être rapidement englouti par les termes techniques et les notions scientifiques. BAXTER s’attache avant tout à décrire les conditions d’une mission crédible sur le plan scientifique et technique, en l’état actuel de nos connaissance. Nulle technologie exotique ou farfelue, donc, mais des systèmes éprouvés et rigoureusement maîtrisés.

Seul point d’achoppement : si la rigueur scientifique est indiscutable, BAXTER se montre moins doué en sciences politiques, et le contexte géopolitique qu’il imagine paraît pour le moins folklorique : il semble oublier que les USA ne sont pas la seule puissance spatiale sur cette foutue planète et s’il ne manque pas d’évoquer le programme spatial chinois, ce n’est pas toujours pour en saluer les réussites. Quant-aux rivalités qui semblent opposer l’USAF et la NASA, si elles ont probablement des fondements historiques, elles finissent par frôler le ridicule à plusieurs reprises [cf. l’épisode du X15].

Heureusement, BAXTER se rattrape sur le fond et pose une question essentielle, à laquelle il ne propose cependant qu’une réponse partielle : pourquoi l’homme est-il parti à la conquête de l’espace ? Une question qui n’est pas sans rappeler la polémique qu’avait soulevé Alan Sheppard en jouant son célèbre coup de golf sur la lune [une partie de golf à 20 milliards de dollars ça fait forcément jaser].


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Certes, l’amateur de space opera trouvera le voyage assez peu amusant, le récit étant truffé de références scientifiques et de données qui font mal à la tête, aussi bien dans les domaines de l’astronomie, de la chimie ou de la physique. Et pourtant, tout au long de ces 700 pages, le lecteur ne s’ennuie pas une seconde tant l’auteur réussit à insuffler à son roman un dynamisme et un souffle épique qui rappellent les plus grandes aventures de l’humanité. Ce qui n’exclue pas certains passages étonnamment triviaux ; ainsi vous saurez tout sur les différentes techniques qui permettent de recycler les déchets dans un vaisseau spatial, et si vous avez toujours rêvé de savoir comment un astronaute fait pipi dans son scaphandre c’est l’occasion de l’apprendre avec le professeur BAXTER. « Titan » est un bon ouvrage pédagogique étant donné la rigueur avec laquelle l’auteur s’est documenté.

Aventure et rigueur scientifique, voilà un cocktail pour le moins étonnant et ma foi tout à fait digeste. D’autant plus que la psychologie des personnages est fouillée, qualité qui fait souvent défaut aux meilleurs romans hard science.