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Publié le 06/09/2001

Tous à Estrevin !, de R.A. Lafferty

[Arrive at Easterwine : The Autobiography of a Ktistec Machine as Conveyed to R. A. Lafferty, 1971]

ED. ROBERT LAFFONT / A&D, 1974 - REED. POCKET SF, 1981

Par Nathrakh

Paru pour la première fois en France en 1974 dans la collection « Ailleurs et demain », Tous à Estrevin ! est désormais difficilement trouvable. Ce roman est pourtant l’une des oeuvres les plus fascinantes de la science-fiction américaine, unique dans sa forme et dans son ton.


Au commencement était Epiktistes, machine ktistèque, amorale et omnipotente. Créée par l’Institut pour la Science Impure, sa seule fin est de nourrir le goût du savoir des hommes et leur orgueil. Les membres de l’Institut, génies déments, vivent désormais avec leur création de cellogel, qui décide de nous narrer son existence dans cette autobiographie, la première jamais écrite par une machine. Elle observe les êtres qui l’entourent, elle participe à leurs projets de propagation de l’Amour dans le monde et de recherche de la connaissance. Il y a Valérie Mok, aimée d’Epikt (diminutif d’Epiktistes), dont la couleur des yeux reflète les émotions ; Aloysius Sheplap, le génie mythomane qui se croit machine, premier concepteur d’Epikt et seul humain capable de la comprendre (ne pas oublier qu’Aloysius est le deuxième prénom de Lafferty...) ; Gaëtan Balbo, ancien roi de l’Institut, désormais en exil mais cherchant constamment à le réintégrer avec violence ; Feu Cecil Corn, fantôme qui n’existe pas ; Gregory Smirnov, autocrate auto-proclamé de l’Institut et qui dirige de facto tout ce beau monde... Tous ces personnages sont décrits avec précision par Epikt, soucieuse de les connaître, de les aimer pour éventuellement les comprendre. La distance entre les hommes et la machine se résorbe lentement, peut-être en contradiction avec le discours d’Epikt, qui s’empare de chaque occasion pour décrire sa supériorité censée être reconnue de tous. Elle cherche néanmoins à connaître ceux qui lui sont inférieurs, sans le moindre jugement moral, bien qu’un Serpent, né en son sein et en croissance constante, essaie de se faire la voix du Mal, à laquelle résiste Epikt. Peu à peu, Epiktistes révèle son amour pour les hommes, malgré leur infériorité et leur tendance aux projets ne menant nulle part.

Le récit construit par la machine et lu par nous, pauvres êtres, ne peut que résister à nos tentatives de compréhension d’une logique supérieure : recherches étymologiques, créations de « prolongements » protéiformes afin de découvrir le monde et ceux qui l’habitent, dialogues avec les membres de l’Institut qui peuvent traiter aussi bien de théologie, de morale, de science, ou de l’amour entre les hommes, entre une machine et une femme... Tout ceci constitue la trame d’une narration toujours changeante, reflet des préoccupations diverses d’un être s’interrogeant sur sa propre nature et sur son lien avec l’univers, qu’il ne fait que deviner pour finalement l’habiter et le connaître. Ainsi, cette autobiographie d’une machine quasi omnisciente pose la question des limites de la science et de sa recherche de connaissance : celle des hommes et des possibilités de leur quête du savoir, d’êtres dont la folie est avérée tout au long du récit. Ils ont crée la machine qui abolit toutes les autres machines, parfaite représentante de leur recherche de la connaissance du monde. Ce qui leur reste à accomplir semble être une tâche d’autant plus impossible : faire s’aimer les hommes, qu’ils le veuillent ou non.

Œuvre de création pure, tout dans ce récit tourne autour de cette notion de création. Les hommes ont crée Epiktistes et doivent désormais apprendre à vivre avec, en conciliant cette réalité avec leur orgueil démesuré et leurs projets impossibles. Epiktistes a l’impression de s’être créée elle-même et, finalement, d’avoir créé les hommes et leur environnement, véritable déesse dont le dilemme insolvable est de savoir comment diriger tout ce monde en continuelle révolution. Surtout, Epiktistes (et, peut-être, Lafferty...) a construit le récit que nous lisons et nous laisse à nos interrogations. Oeuvre pleinement littéraire, elle cherche, dans son cadre de mots et d’images, à créer un ensemble où l’absurdité et l’imagination s’épanouissent pleinement. Difficile de trouver à la lecture de Tous à Estrevin ! une intrigue résolue en sa conclusion, car là n’est tout simplement pas le propos. Lire Tous à Estrevin ! , c’est d’abord lire une œuvre en cours de création, construite au fil de la pensée d’Epiktistes et de sa recherche d’une compréhension de l’univers qu’elle habite. Tous à Estrevin !, c’est observer cet univers élaboré par Lafferty, un monde illogique, absurde et désarticulé, mais où la vie se fait, et tous doivent se débrouiller avec cela. Fantômes et démons, humains et machines, chacun est livré à lui-même afin d’apprécier une création (le monde), sans que les raisons et les fins de ce dernier ne puissent être révélées.


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Œuvre qui va jusqu’au bout de sa démence créatrice, de son univers rendu illimité par l’imagination des hommes et par leur désir déçu de savoir, Tous à Estrevin ! est un roman réellement fou. Il symbolise, en assumant la nécessité de créer un univers propre, quitte à ce qu’il ne soit pas compris, ce que peut être la littérature. Sa beauté se réalise dans cette folie, visible à travers ses hommes isolés dans un monde qu’ils ne peuvent concevoir dans son entièreté, mais dont la vie peut être le miroir de notre condition.