Publié le 04/09/2006

"Trois coeurs, trois lions" de Poul ANDERSON - suivi de "Deux regrets"

["Three Hearts and Three Lions", 1961]

REED. LE BELIAL, 2006

Par Ubik

Les lecteurs chenus, au front buriné par l’âge, se rappellent sans aucun doute les récits aventureux et teintés de Fantasy, quand ce n’était pas, tout bonnement, du space opera, de l’auteur états-unien Poul ANDERSON. Petite séance de rappel donc, avec Le Bélial qui nous propose après les rééditions de « La saga de Hrolf Kraki » et de « La patrouille du temps », celle de « Trois cœurs, trois lions », roman rattaché à un cycle informel que Jacques Goimard prénomma jadis : les Univers-Livres.


Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. Les deux nouvelles qui clôturent cette réédition ne sont pas nécessaires à la compréhension du roman lui-même. Elles offrent à ANDERSON l’occasion de prolonger ces rencontres impossibles entre personnages réels et fictifs issus d’époques différentes et d’univers parallèles dans un lieu neutre issu de son imagination : l’auberge Au Vieux Phénix.

De ces deux rencontres impossibles imaginées par ANDERSON se dégage une atmosphère de fatalisme. Malgré la connaissance que leur offre leur séjour dans ce lieu neutre, toutes les personnalités illustres qui se côtoient temporairement restent liées à leur histoire personnelle sans possibilité de changer celle-ci. Finalement, seuls les amoureux et les poètes peuvent tirer profit de ce répit.

Il est temps maintenant de se pencher sur le morceau principal de cette réédition. Le roman « Trois cœurs, trois lions », qui donne son titre à l’objet, est un texte qui offre comme particularité d’être de la Fantasy rationnelle. Une telle entrée en matière peut paraître paradoxale, voire hérétique aux yeux du plus fervent des rationalistes. Pourtant, elle correspond à la réalité de ce texte tel qu’il a été conçu et écrit par ANDERSON. Aussi, précisons les choses pour éviter toute controverse stérile.

Au début du récit, le héros Holger Carlsen est en fâcheuse posture. Engagé dans une opération capitale pour la résistance et les alliés, il est cerné, avec ses camarades, par l’armée allemande, sur une plage de la Baltique. L’avenir pour lui semble se borner à deux possibilités : au mieux, les geôles de l’occupant ; au pire, une mort qu’il espère prompte et sans douleur. Cependant, une troisième éventualité s’offre à lui sans crier gare : être projeté dans un univers parallèle que notre héros danois va s’empresser d’investir afin de survivre. Le monde dans lequel Carlsen atterrit, nu comme un ver, est un univers de fantasy héroïque de la plus belle eau. En matière d’archétypes, on y trouve que du lourd : dragon, ogre, géant, troll, elfe, fée, chevalier, sorcière, mage... ANDERSON a cependant le bon goût de s’inspirer de l’imagerie carolingienne et non de la matière de Bretagne. Nous sommes ainsi en terre plus continentale qu’insulaire, plus germanique que celte. Néanmoins, ceci n’enlève rien au caractère merveilleux de l’affaire, d’autant plus que Holger doit très rapidement accomplir une quête afin que la Loi triomphe du Chaos qui menace.

Fort heureusement, Poul ANDERSON nous narre les mésaventures de messire Holger avec une légèreté et une drôlerie - un peu comme dans Les croisés du cosmos - qui aiguise le sourire plus d’une fois et c’est sans doute cela qui rend cette lecture moins pesante au final.

Mais, revenons à mon affirmation de départ : où est le rationnel dans tout ce fatras de Fantasy ? Il est dans le point de vue du héros Holger Carlsen/Danske qui ne se départit à aucun moment de son esprit logique. Tout phénomène a son explication et si celle-ci lui échappe, c’est qu’il n’a pas la connaissance suffisante pour la formuler. Il interprète ainsi les événements extraordinaires avec le regard d’un ingénieur, il accomplit des exploits avec l’aide de ses connaissances scientifiques et techniques, comme par exemple lorsqu’il vainc un dragon avec quelques notions de thermodynamique. Finalement, son excursion dans ce monde médiéval fantastique n’est que l’expérimentation de la conférence sur les univers parallèles à laquelle il a assisté juste avant-guerre et qui ouvre le récit.

A noter : Un essai de Jean-Daniel Brèque consacré à Poul ANDERSON est à paraître chez Les Moutons électriques en septembre 2007.


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Il faut reconnaître que ce roman léger qui n’accuse pas du tout ses plus de quarante ans d’âge [plus encore si l’on se réfère à sa première version] est à lire autant par curiosité que pour se distraire. Terminons en signalant le sérieux du travail accompli : traduction révisée et bibliographie en fin d’ouvrage. C’est un détail qui compte dans une période de rééditions trop souvent bâclées.

Si le cœur vous en dit...