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Publié le 14/04/2008

« Un paradis d’enfer » de David MARUSEK

[« Counting Heads », 2005]

ED. PRESSE DE LA CITE, MARS 2008

Par Ubik

Sur le papier, la parution de Un paradis d’enfer, le premier roman de David MARUSEK, s’annonçait comme un excellent plan de lecture S-F. De l’auteur, les initiés connaissaient déjà deux titres : la nouvelle Apprendre à te connaître [Getting to know you] qui figurait au sommaire de la défunte revue Etoiles vives [le numéro 8], et la novella L’enfance Attribuée [We were out of our Minds with joy] éditée au Bélial’. Deux textes qui ouvraient des perspectives science-fictives ébouriffantes et auguraient de la naissance d’un auteur prometteur. Rétrospectivement, c’est désormais la perplexité qui domine. Le sentiment d’avoir frémit sans avoir lu une véritable histoire.


Fin du XXIe et début du XXIIe siècle. Depuis l’Outrage les principales mégapoles qui appartiennent aux Démocraties unies, sont confinées sous des dômes prophylactiques - les canopées - qui les préservent des NASTIEs [l’acronyme de Nanotech Assault Engin], des nanorobots et nanocystes particulièrement virulents qui ont été répandus dans la biosphère par des terroristes. Fort heureusement au terme de quatre-vingt années de quarantaine, le nanopéril semble enfin sur le point de se résorber. De quoi envisager un avenir sans canopées.

L’argument, sommairement transposé ci-dessus, est le seul point qu’il faut retenir d’une quatrième de couverture particulièrement calamiteuse. Il ne faut cependant pas lui accorder une importance exagérée car la désactivation des canopées qui paraît être un élément déterminant dans le déroulement de l’intrigue, ne sert finalement que de décor à plusieurs histoires, surchargées de technosciences, qui sont réunies par un fil directeur pour le moins ténu. De surcroît, cet événement n’intervient qu’à la toute fin de la deuxième partie [à la page 361]. Nous avons ainsi un aperçu du malaise qui se dégage à la lecture du roman de David MARUSEK, car c’est vraiment là où le bât blesse. On a l’impression de lire un brassage de spéculations science-fictives plutôt qu’un roman solidement charpenté. Un collage d’idées, certes fulgurantes, mais plaquées de manière expéditive sur trois parties d’intérêt inégal qui sont suivies par un épilogue bâclé. Pourtant tout commençait si bien...

La première partie qui reprend la trame de We were out of our Minds with joy, constitue une introduction tout en douceur dans le monde futuriste imaginé par l’auteur. C’est aussi le morceau d’histoire le plus consistant. Eleanor K. Starke est une juriste renommée en droit des sociétés qui est appelée rapidement à gravir les échelons du pouvoir. Samson Harger est, quant à lui, un artiste en panne d’inspiration qui vit de ses rentes. Tous deux évoluent dans la sphère la plus privilégiée ; l’équivalent de la jet-set de l’avenir. C’est Harger qui fait office de narrateur et c’est de son point de vue que nous découvrons l’histoire d’amour qui naît entre eux, suite à un coup de foudre réciproque [bah oui ! cela existe encore]. Ils s’aiment mais pas à la folie car la belle « executive woman » garde le contrôle de sa vie qui reste tout entière inféodée à son activité professionnelle. Aussi lorsque le Département de la Santé et des Services humains leur remet leurs permis de concevoir, elle hésite tandis que lui est fou de joie à l’idée de pouponner. Pourtant, mettre au monde ne constitue plus un travail au sens biologique du terme. La grossesse se déroule dans une matrice artificielle et les aptitudes du futur nouveau-né sont programmées dans le « châssis » [un fœtus en attente d’un développement ultérieur] selon les voeux des parents. Bref tout ceci à un air de déjà-vu... Brave New World comme on pense rapidement. Et puis, le drame inattendu survient.

Difficile de nier que l’on est littéralement happé par l’atmosphère techno-futuriste de We were out of our Minds with joy. On y découvre un monde parfait, une société policée d’abondance où règne l’ordre et la sécurité ; un univers dans lequel les citoyens jouissent d’une vie prolongée grâce aux thérapies géniques et où ils se font materner par des intelligences artificielles individualisées. Un paradis ? A la condition de supporter la surveillance permanente, les prélèvements sanguins impromptus qu’effectuent les dispositifs automatisés - les limaces - de la SecNat, le contrôle drastique des naissances, bref l’abdication de toute liberté au profit du confort et des caprices individuels. Evidemment tout cela n’est pas très original. Mais, l’ensemble recèle de suffisamment d’attrait pour suspendre avec plaisir son incrédulité.

Changement de ton et d’impressions avec la deuxième partie qui nous projette quarante années plus tard, le jour où la canopée de Chicago va être déconnectée. David MARUSEK rompt avec le principe du narrateur unique, et entremêle plusieurs fils narratifs. La multiplication des points de vues permet d’élargir le champ et d’explorer ainsi de nouvelles facettes du paradis futuriste. On découvre l’organisation communautaire des chartreries, on pénètre dans l’intimité des clones affectés aux basses besognes, on entrevoit le projet de colonisation de l’espace par l’Humanité... Et on est bombardé d’un foisonnement de gadgets technoscientifiques, à la longue lassant, mais qui pris un à un pourrait alimenter un recueil de nouvelles passionnantes. Tout ceci est fascinant et captive l’attention sans occulter totalement un sentiment de vacuité lancinant. Car on a vraiment du mal à saisir l’enjeu du roman. En effet, David MARUSEK ne propose aucune intrigue aboutie et cohérente. Il se cantonne à une accumulation de bouts d’histoire. Celle du russ [une des nombreuses variétés de clones dévoués au bien être de l’humanité] Fred Londenstane, celle du préadolescent de 29 ans Bogdan Kodiak [qui est condamné à de coûteux traitements de rajeunissement pour conserver sa juvénile apparence], celle de Samson Harger après l’accident qui a entraîné sa cautérisation [sa mort promet d’être incandescente], celle de son épouse Eleanor et de sa fille Ellen [un attentat les met hors-jeu très rapidement], celle de Merrill Merwee l’évêque du Berceau obsédé par son projet de colonisation spatiale, sans oublier les nombreux mentars, ces intelligences artificielles qui évoluent sur le seuil de la conscience de soi. La confrontation des points de vue, des modèles sociaux, voire une métahistoire englobant ces différentes tranches de vie aurait pu permettre d’aborder de nombreuses thématiques. Mais David MARUSEK se distingue surtout par sa faculté à les éluder. Puis, c’est sans doute le corollaire de la multiplication des personnages, le rythme fluctue considérablement, avec une fâcheuse tendance à tirer à la ligne. On s’embourbe dans les états d’âme laborieux des personnages, en particulier ceux de Samson. On n’évite pas au passage le ridicule, le point culminant étant atteint avec les simulations organisées par la firme E-Pluribus, dont la raison sociale consiste à organiser des sondages pour le compte de ses clients fortunés. Imaginez que l’on réunisse un panel d’invités rémunérés afin de tester sur eux des projets en devenir. Pour analyser en temps réel, au plus près, leur réaction, on introduit par leur rectum une sonde d’expression viscérale... une façon pour le moins originale de prendre la température du marché. A moins que ce ne soit une manière high-tech d’entuber le chaland...

La troisième partie introduit, fort heureusement, une nouvelle rupture. Le rythme s’accélère et le récit lorgne à nouveau vers le thriller puisque l’on renoue avec l’enquête esquissée au début de la deuxième partie. Ceci a l’avantage de relancer l’intérêt mais, au final, le dénouement est totalement convenu.


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Un paradis d’enfer s’avère donc être paradoxalement un roman de science-fiction à la fois captivant et raté. Et le lecteur de rester dans une inconfortable expectative...