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Publié le 04/05/2007

« Un visage pour l’éternité » de C. S. LEWIS

[« Till we have faces », 1956]

REED. LE LIVRE DE POCHE, 2007

Par Ubik

Au cas où on ne l’aurait pas encore remarqué : j’aime la fantasy. Ceci ne constitue certes pas un défaut irréversible surtout lorsque l’on sait que j’ai de nombreuses autres lectures à mon actif et à mon passif. Actuellement ce serait même plutôt un avantage, tant l’offre dans le domaine est abondante, pléthorique et sans aucun doute excessive. Côté petit format après Le Seuil, c’est au tour du Livre de poche de succomber aux sirènes du genre. La nouvelle n’est pas récente mais on peut désormais juger sur pièce la première fournée que l’on nous a mitonné : cinq titres, rien que des rééditions, beaucoup de premiers volets de cycle. La routine donc. Puisqu’il faut bien en arriver là, entamons un tri sélectif* afin d’éviter le mauvais recyclage. Commençons par un grand Ancien : C. S. LEWIS [1898-1963].


C. S. LEWIS est bien moins connu en France que son collègue d’Oxford et néanmoins ami J.R.R. TOLKIEN. Pourtant en Grand-Bretagne, il est au moins aussi célèbre que le créateur de « Le seigneur des Anneaux », en particulier pour « Les chroniques de Narnia ». Il faut croire que l’adaptation cinématographique de « Le Lion, la sorcière blanche et l’armoire magique » et le coup de pouce de J.K. ROWLING ont contribué à le sortir de l’ombre de Tolkien où il moisissait sous nos longitudes. Bref, c’est ici un roman paru initialement chez les éditions L’Age d’Homme en 1995, qui nous revient sous une illustration de couverture hideuse (style pompier épileptique). Ceci étant énoncé, venons-en maintenant au livre.

« Un visage pour l’éternité » est présenté clairement par l’auteur comme un mythe gréco-romain réinterprété : celui de Psyché et Eros/Cupidon. Pour les ignares qui osent fréquenter ce site élitiste, la version de cette histoire qui se rapproche beaucoup d’un conte, figure dans l’ouvrage d’Apulée les « Métamorphoses ». Je vous renvoie ici [http://www.alain.be/eros_et_psyche.html] pour en prendre connaissance, plutôt que d’en faire un résumé sommaire.
De toute façon, le mythe ne sert que de canevas au récit de C. S. LEWIS qui transpose l’action dans un royaume barbare oriental : le royaume de Glome. Le récit nous est narré à la première personne par la fille aînée du roi de Glome, Orual, qui en conséquence devient le personnage principal, première différence - mais pas la seule - par rapport au mythe originel. Sous sa plume, le pays imaginaire qu’elle habite, se pare d’une vraisemblance envoûtante que viennent renforcer des éléments empruntés à la réalité : le nom de lieux lointains [la Perse et la Grèce] et celui de personnages historiques [Socrate, Homère] ; des références à des récits mythologiques et à la philosophie hellène. L’ensemble donne une vague indication sur l’époque où est sensée se dérouler le récit. Justement puisqu’on en parle, celui-ci est centré sur la vie d’Orual et la tragédie personnelle qui a déterminé sa destinée. C’est là un des points forts du roman car le point de vue d’Orual, son interaction avec les acteurs de son histoire intime, ne rendent que plus poignant le récit de ses souffrances, de ses doutes et de son désir de justice.

Cependant derrière ce drame humain se détache en filigrane une œuvre très proche des textes apologétiques de C. S. LEWIS. En effet, ne nous voilons pas la face, « Un visage pour l’éternité » est une manière pour l’auteur de défendre sa foi chrétienne.
LEWIS transforme le mythe de Psyché et d’Eros en préfiguration de la Bonne Nouvelle du Salut. Le dispositif narratif qu’il met en place, est sur ce point transparent. La première partie présente les éléments du réquisitoire de Orual. En gros, si les puissances divines sont bonnes et toutes-puissantes, elles ne peuvent tolérer la souffrance de leurs créatures. Or durant toute son existence, Orual ne va cesser d’être accablée par les malheurs et les charges. Laide de naissance mais appelée à succéder à son père, elle se décharge de son amour sur sa sœur benjamine, belle et adorable - elle ne va pas tarder à être adorée d’ailleurs -, et noue une relation de complicité intellectuelle avec Le Renard, un grec érudit réduit en esclavage par son père. Mais sa sœur lui est ravie par les dieux jaloux, déséquilibrant l’harmonie qui existait entre elles, et par conséquent le réconfort qu’elle lui procurait. Elle ne songe plus alors qu’à se venger de ceux-ci car si leurs créatures souffrent, c’est que les dieux ne sont, soit pas bons, soit pas tout-puissants, voire peut-être même les deux à la fois. Et s’ils sont nuisibles, ils ne méritent que d’être condamnés. Ainsi aux ¾ du livre, la sentence finit pas tomber : si les dieux ne répondent pas à l’accusation d’Orual, c’est qu’il n’ont pas de réponse à lui opposer.
Puis la seconde partie débute et avec elle, évidemment, la révélation. Convoquée magiquement devant les dieux, Orual peut enfin leur faire part, sans intermédiaire, de ses récriminations et espérer une réponse. Bien entendu, la plainte est la réponse. Et si les dieux ne répondent pas à Orual, c’est que leur existence est la seule réponse. Je ne sais pas si vous avez tout suivi. Sinon, une séance de rattrapage auprès du prêtre le plus proche est vivement recommandée [n’oubliez-pas de vous confesser en même temps]. Pour en revenir au roman, ce n’est qu’au seuil de la mort qu’Orual perçoit cette vérité. Elle peut alors partir en paix. Amen...

« Quand viendra le moment où vous serez forcé de prononcer le discours qui a occupé le centre de votre âme pendant des années et que vous serez, pendant tout ce temps, répété comme un idiot, alors vous ne parlerez pas de la joie de la parole. Je voyais bien pouquoi les dieux ne nous parlent pas ouvertement et ne nous laissent pas répondre. Jusqu’à ce que cette parole puisse sortir de nous, pourquoi écouteraient-ils le bavardage par lequel nous croyons exprimer ce que nous voulons dire ? Comment pourraient-ils nous rencontrer face à face tant que nous sommes sans visage ? »


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Arrivé au terme de cette chronique, il faut donc se rendre à l’évidence. « Un visage pour l’éternité » est un exercice de style brillant et une réussite en matière de réinterprétation mythique. Cependant C. S. LEWIS met son érudition au service d’une foi, certes sincère, mais par trop moralisatrice et qui donne l’impression de lire une profession de foi pour catéchumène.

Qu’ajouter de plus face à cet assaut de religiosité. Ah oui, retournez lire James MORROW.