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Publié le 01/02/2010

Underworld USA de James Ellroy

[Blood’s a rover]

ÉD. PAYOT « RIVAGES », JAN. 2010

Par Pete Bondurant

Huit ans que les mordus de la série attendaient la suite d’American Tabloid et American Death Trip, immense trilogie dans laquelle James Ellroy entreprend d’expliquer par le menu les grands événements des années 1960. Au-delà du style accrocheur de l’écriture, on se demande comment un projet à l’ambition aussi démesurée, d’une taille si imposante, d’un abord si difficile, peut squatter la place de meilleure vente de livres la semaine de sa sortie. Sans préjuger du goût de l’ensemble de nos contemporains, on se contentera d’avancer quelques pistes sur les raisons qui poussent certains amateurs de science-fiction à aduler le « Dog ».


Pourquoi parler de James Ellroy ici ? On en parle déjà dans L’Express, Le Nouvel Obs., Télérama, et toute la presse généraliste. Celle qui, dès lors qu’un roman dépasse les 100 000 exemplaires vendus (c’est le cas), fait comme si les genres n’existaient pas. Comme s’il était tout naturel d’élever un roman de niche au rang de chef d’œuvre de la littérature générale – à condition d’employer le moins possible les mots qui font peur : « polar » et « auteur de droite », par exemple. Les mêmes qui ne consacreront pas trois lignes à Hal Duncan s’extasient sur la facilité avec laquelle Ellroy « transgresse les genres », ou les « réconcilie » avec la Grande Littérature. Cela permet, une fois par an, de s’encanailler un peu – sans prendre de risque, vue l’unanimité autour de l’œuvre. Pourquoi en rajouter, donc ? Primo, parce qu’Ellroy est un auteur culte, et qu’on ne peut pas le laisser aux impies. Secundo, parce que ce livre conclut en beauté une trilogie majestueuse, que nous sommes nombreux à avoir suivis. Tertio, parce que l’expérience de lecture d’Underworld USA n’est pas loin d’évoquer un certain sense of wonder qui caractérise la littérature de science-fiction : immersion dans un univers à la cohérence impeccable, à la fois proche et éloigné du nôtre, parallèle et divergent, subtil décalage qui fascine par sa vraisemblance, goût prononcé pour les complots et les ramifications occultes, les trous explicatifs qui laissent s’épanouir l’imagination – il y a de tout cela dans Underworld USA, qui se veut une version possible (et crédible) de l’Histoire. Non pas une uchronie, mais une relecture enrichie du passé. Ces allers-retours entre le réel et l’imaginaire, les faits établis et le spéculatif, sont des procédés bien connus de l’amateur de science-fiction, qu’il peut éventuellement retrouver avec bonheur dans la lecture d’Ellroy.

Rappel des faits : ce dernier a entrepris une vaste étude romanesque des coulisses de l’Histoire Américaine des années 1960 (élargies symboliquement aux années 1958 à 1972) intitulée « Underworld USA ». En France, seul le troisième tome, dont il est question ici, porte ce titre. Il fait suite à American Tabloid et American Death Trip, mettant un point final à une œuvre qui a érigé la trinité en projet littéraire. Au cœur de ce triptyque, trois assassinats : JFK, son frère Bobby, et Martin Luther King. Derrière ces complots, trois instances : FBI, CIA, et Mafia. Au carrefour de ces instances, trois figures tutélaires : John Edgar Hoover, Howard Hugues, et Richard Nixon. Pour chaque livre, trois protagonistes, dont on suit successivement les péripéties. Ici : Wayne Tedrow Jr., ex-flic devenu représentant de la Mafia et de Howard « Dracula » Hugues ; Dwight Holly, agent du FBI, et exécuteur des basses œuvres de Hoover ; et Don Crutchfield, modeste détective de Los Angeles affligé d’une sale manie, le voyeurisme compulsif, qui l’amène à en voir un peu trop. Pour pimenter le tout, Ellroy donne à trois femmes, Joan, Karen et Celia, un rôle de l’ombre décisif. Le récit débute immédiatement après l’assassinat de Bobby Kennedy, et nous emmène jusqu’aux prémisses du Watergate, avec un gros détour par les Caraïbes, où la Mafia tente d’implanter des casinos avec la bénédiction du gouvernement américain (et du dictateur local qu’il a mis en place). Voilà pour les gros traits. Le reste est impossible à résumer – Ellroy pratique, comme toujours, la multiplication des intrigues et l’accumulation délirante des faits.

Disons toutefois ceci : il y a une satisfaction d’ordre intellectuel dans la lecture d’Ellroy, qui est double. D’abord, celle de l’émerveillement, du décalage et de la perte des repères. Même si ce monde est le nôtre, il s’agit là d’une réalité à laquelle nous n’avons pas accès. Celle des complots à grande échelle, des secrets d’État et des secrets de Famille (mafieuse), des super-entités qui écrivent l’Histoire à notre insu. À une série d’événements incompréhensibles (les trois assassinats susnommés), Ellroy donne soudain un sens, nous mettant ainsi dans le secret des dieux. Le tout sans donner l’air de faire de l’hypothèse, mais en rapportant sur le ton de l’affirmation le témoignage de gens qui étaient là, et qui ont tout vu. Effet de réel garanti (tout est trop beau pour ne pas être vrai).

Ensuite, il y a ce plaisir de la compréhension, qui n’est pas simplement celui de la résolution d’un roman-énigme. C’est le plaisir de l’emboîtement des pièces, de la modélisation, de la construction, brique par brique, d’un univers cohérent. Chaque événement est répercuté en tous les points du récit, où ses conséquences sont infatigablement déroulées. On se croirait chez Leibniz : chaque individu reflète à sa façon l’univers entier, contient la totalité selon un point de vue déterminé, et il suffit de faire tourner le prisme, appréhender le tout depuis chacune de ses parties, pour obtenir une vue d’ensemble. Alors, les connexions s’établissent, les ramifications apparaissent : tout le monde était, depuis le début, lié à tout le monde. C’est l’heure de la finalisation du travail rationnel : la mise au jour de la théorie unifiée, qui englobe et explique tous les faits. Soulagement devant le monde dont on a enfin rendu raison, devant le chaos apprivoisé, qui constitue maintenant un tout harmonieux. Jouissance de la raison à l’œuvre, vertige de la théorisation, immersion dans un monde cohérent, livre-univers... si cela ne vous dit rien, c’est que vous vous êtes trompés de site.


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Inutile de prêcher les convaincus, ces drogués qui attendent le dealer au coin de la rue depuis siii longtemps : la came d’Ellroy, bien qu’un peu moins pure (il y a quelques longueurs), est bien celle qu’il avait promise. Un cycle se termine, une œuvre majeure s’achève, et le Panthéon de la Littérature accueille un nouveau locataire. Gare toutefois aux petits flemmards qui voudraient commencer directement par ce troisième tome : la lecture des deux précédents est indispensable. Ça tombe bien, « indispensable » est un terme qui leur va bien.