Il est [ou « fut »] le plus médiatisé des écrivains cyberpunks, et pourtant, c’est certainement le plus mal connu, en France tout du moins. Pourtant il est à l’origine des idées qui alimentent les films de science-fiction contemporains. Et si personne ne le sait c’est que ses disciples ne prennent pas toujours la peine de le citer.


William GIBSON développe depuis 1983 une œuvre visionnaire, exploitant la dimension macro et microscopique de nos sociétés, zoomant du petit détail quotidien au sursaut géopolitique, social ou économique à l’échelle d’un continent, au même titre que Don DE LILLO, Norman SPINRAD ou J.G. BALLARD.

Il a très tôt prévu l’omniprésence de l’informatique dans toutes les sphères de la vie publique et privée, et s’est branché sur les mouvements underground les plus pointus. Ses personnages croisent les « nouveaux sauvages tatoués et percés inspirés des « primitifs modernes », se rendent aux rassemblement « tribaux-techno » du type Burning Man ou Survival Laboratory Research, pratiquent le hacking, le phreaking et les piratages informatiques en tout genre. Les pages de ses romans résonnent au rythme du hip hop, du dub, de la pop electro, voire de la techno...

Entre autre fait d’arme, il banalise le terme cyberespace pour désigner l’ensemble des réseaux informatiques interconnectés de par le monde. Il lui arrive même de le nommer... la « matrice » !

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"Dark Angel"

La coursière et son clone

L’influence de GIBSON se fait largement sentir sur ses pairs, écrivains de SF ou de polars [ Maurice G. DANTEC, Paul BORELLI, Walter Jon WILLIAMS, l’épopée virtuelle de Tad WILLIAMS, Patric DUVIC, Neal STEPHENSON et j’en passe...] qui emprunteront tour à tour les visions de l’auteur pour les transformer en véritable « clichés » du genre. Mais c’est au cinéma que le pillage de l’œuvre Gibsonienne est la plus flagrante. Pillage, car en matière d’inspiration le 7ème art pratique carrément le « vol à la tire » !

Ainsi, le personnage de « Max » héroïne de la série TV « Dark Angel » diffusée par M6, est clairement inspiré de celui de « Chevette Washington », la jeune coursière à vélo des rues de San Francisco de « Lumière Virtuelle », quatrième roman de GIBSON.

Elle évolue dans le même décor post-apocalyptique, seule le nom de la ville change [San Fransisco au lieu de Seattle]. Elle porte les mêmes vêtements [une combinaison noire moulante et luisante], fait le même métier et dispose de la même énergie.

La trame de base de ses aventures est semblable en tout point [on peut aisément imaginer « Max », cambrioleuse de haut vol dans la série, se retrouvant piéger dans une histoire semblable à celle du livre de GIBSON, qui commence d’ailleurs par un vol au court d’une livraison !]

Jusqu’aux rapports entre les personnages : l’histoire d’amitié-haine qui unie Berry Rydell chasseur de prime malgré lui et Chevette Washington ressemble étrangement aux rapport qu’entretiennent Max et son créateur Logan. Seule différence notable, Max est un être fabriqué en laboratoire, un soldat vivant une vie schizophrène. Ceci dit, c’est le cas de bien des personnages de GIBSON...

Lumière virtuelle

Autre exemple : "Wild Palms", dystopie en six épisodes réalisée par Bruce WAGNER, produite par Oliver STONE, et diffusée par Arte en son temps.

D’étranges « lunettes à lumière virtuelle » sont au coeur de l’intrigue. Encore un emprunt au roman « Lumière Virtuelle », emprunt cette fois reconnu puisque GIBSON apparaît sous son vrai nom en temps qu’inventeur du "cyberespace". D’ailleurs le scénario est entièrement inspiré de son livre et on retrouve dans la série toutes les obsessions de l’écrivain. "Wild Palms" décrypte par exemple l’univers de l’images et de l’information et la fascination qu’ils exercent. La série croque avec ironie les velléités de pouvoir des hommes de média. Elle imagine le futur de la télévision, grâce à la technologie révolutionnaire de l’hologramme et des univers virtuels dans lesquels s’immergent des citoyens désœuvrés et frustrés de la réalité. Un cauchemar technologique où, politique et mass-média font bon ménage, plus souvent pour le pire que pour le meilleur.

Pas vraiment inspirée Kathryn BIGELOW a réalisé sur un sujet similaire le film « Strange Days » qui sera particulièrement réussi en tant qu’illustration de l’univers gibsonnien. La description des bas-fonds composé de pirates et receleurs de tous poils est, entre autre entièrement emprunté au maître américain.

Dans la Matrice

GIBSON utilise largement le terme "Matrice"dans ces trois premier romans ["Neuromancien", "Comte Zero" et "Mona Lisa s’éclate"] pour désigner le réseau informatique actuel [et futur]. Pas étonnant alors que Larry et Andy Wachowski ne résistent pas à inviter William GIBSON pour signer la préface de « The Matrix : The Shooting Script » [anecdote peu connu en France].

Tout l’univers de Matrix résonne d’ailleurs de l’inspiration « du pape du cyberpunk. » A commencer par la connexion directe du cerveau humain sur les machines, le cyberespace et les réalités virtuelles. Mieux encore : la Cité de Sion du film "Matrix" est une référence tirée de la religion rastafari par William GIBSON lui-même dans son premier roman, « Neuromancien ».

La grande rave modern-primitive de « Matrix Reloaded » et toute l’ambiance techno-tribal de Sion est elle aussi largement inspiré de la culture underground américaine que GIBSON glisse continuellement dans ses romans [voir « Mona Lisa s’éclate »]. L’apparition récurrente de rastas [bons ou mauvais] qui peuplent les 3 Matrix doit là encore beaucoup à « Neuromancien ». Les WACHOWSKI Bros se sont contentés de reprendre les éléments nés dans l’esprit de GIBSON.

Rappelons, par ailleurs, que GIBSON a signé un épisode [certainement un des meilleurs] de la série « X Files » : « Killswitch », où le "méchant" fini par se télécharger proprement dans la machine...

N’oublions pas non plus que Mamoru OSHII [créateurs des univers de "Ghost In The Shell" et "Avalon"] revendique honnêtement l’influence de l’écrivain, tout comme Shynia TUSKAMOTO pour "Tetsuo" et sa suite [son remix ?] "Tetsuo II".

William GIBSON) [comme Bruce STERLING d’ailleurs] est donc un personnage central dans la SF contemporaine [bien que leurs œuvres respectives dépassent le cadre SF classique] et dont la portée me paraît toujours incomprise en France.

GIBSON en particulier est certainement le plus injustement méconnu. C’est bien injuste...


Max