William T. Vollmann est né en 1959. Auteur, reporter, essayiste, l’homme construit une œuvre qui ne peut pas laisser indifférent. Pour masquer la platitude de ces quelques phrases introductives, on pourrait relever l’ensemble en étalant la réputation sulfureuse que l’auteur s’est construite au travers d’essais ravageurs et de romans basés sur la laideur du monde.

On trouvera autant d’admirateurs que de détracteurs de ce travail qu’il poursuit depuis plus de vingt ans et qui s’est vu récompensé par le National Book Award pour Central Europe (Europe Central, 2005). D’ailleurs, la souche germanique de son nom pousse à une interprétation abusive qui pourrait fournir des éléments à charge contre le jusqu’auboutisme de cet « homme plein » à l’origine d’une écriture qui ne fait aucune concession, ni au fond ni à la forme. Ce rapide portrait ne convaincra pas le sceptique qui cherchera, à tout prix, une faille dans la carapace vollmannienne. Par exemple, un rapide survol d’images sur Internet montre que le visage de cet homme n’a rien de celui d’un baroudeur, ou d’un excentrique, encore moins d’un poète maudit, mais plus terre à terre, exhibe la gueule d’un Américain moyen, avec un air, suivant la composition photographique, un peu vicelard, un peu attardé. Vollmann soutient son œuvre jusque dans sa chair.

Reporter, William T. Vollmann fait escale dans des zones de guerre délaissées par les médias à la recherche de sujets blockbusters ; il fraie avec des combattants désespérés, observe l’enfance abusée par les armes et le pouvoir, prend acte de la médiocrité des conflits ignorés, du désintérêt international. Une expérience définitive dont il tire la somme expérimentale et sujette à controverse, Le Livre des violences (Rising Up and Rising Down, 2004).
D’une autre zone de guerre, celle des pauvres gens, de la misère au sens propre et figuré, il élabore Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Poor People, 2007). Son intérêt pour les causes perdues et absurdes, sa fascination pour les victimes et les bourreaux, pour la grandeur du médiocre, nourrit profondément son œuvre littéraire dont les titres réjouissent les anormaux comme vous et moi.

Auteur, Vollmann élabore une littérature qui n’est pas sans rappeler la rudesse du langage de Bukowski et les descriptions de l’horreur au quotidien dont Selby fut le prescripteur. Aujourd’hui, il a rejoint cette famille que certains lecteurs, amateurs, déviants, aiment citer comme une litanie insane qui regroupe pêle-mêle Thomas Pynchon, Don DeLillo, Cormac McCarthy, Philip Roth, ad libitum ; une famille non pas royale, mais imaginaire, tant les objectifs et techniques des ces auteurs diffèrent. Cependant, un point commun puissant les unis : cette volonté de créer quelque chose de personnel, de malmener l’écriture, de s’inscrire, tout en la réfutant, dans la continuité de la littérature contemporaine, évitant les poncifs ou au contraire en les usant jusqu’à la corde ; un groupe, peut-être, qui rallie des lecteurs convaincus, dont l’exigence est souvent taxée par l’amateur de photos capturées sur Internet, tour à tour de pédantisme ou de déviance que l’on qualifierait d’invertie ; des insultes qui feraient certainement sourire Vollmann, car pour celui qui s’emploie à décrire un monde qui n’en finit pas de décliner sans jamais sombrer, elle peut se comprendre comme un compliment.



Les romans de William T. Vollmann sont des tragédies fondées sur une unité spécifique, celle du dérèglement. Il focalise son regard sur la médiocrité du monde commun – avec ce soin de rapporter l’odeur même du réel dans son récit ; cela se ressent dans cette écriture soutenue plus proche de la sueur que de l’encre, dans sa volonté de bousculer l’establishment éditorial, la complaisance et le politiquement correct, quitte à tomber dans l’absurde, celui qui fait que l’homme est grand par sa petitesse, de disserter encore et encore sur la folie, la drogue, la prostitution, la solitude, les rapports humains, des plus saisissants ou plus insignifiants, les travers d’un monde moderne et urbain déconnecté de toutes valeurs, philosophiques, éthiques ou politiques, de tomber dans l’extrême sous toutes ses formes, que d’aucuns à court d’arguments qualifieront parfois, effrayés par le flot continu de la prose vollmannienne qui charrie humour noir, désespoir résigné, embellissement de la laideur, d’américanisme primaire. Pourtant, s’il est aisé de casser du Vollmann, il n’en est pas moins facile de justifier son goût du laid et de renvoyer les adorateurs d’une littérature frigide à leur abbé d’Aubignac.

« Je lui donne quatre dollars, qu’elle glisse dans son tablier sans les compter, ce qui me chagrine et me fait regretter de lui avoir laissé un pourboire – car à la fin de la journée comment saura-t-elle que c’est moi qui ai été aussi prévenant à son égard ? (Déjà je retombe dans les vieilles habitudes : je cherche à me faire des amis et à être CONNU. Je ferai mieux d’aller me faire foutre, non ? – Mais je m’étais déjà dis ça à Tiruana.) Et qui plus est, la margarita a un goût de produit pour piscine légèrement sucré. En secouant la tête tel le robot à tête de cheval de Lance, je scrute l’étendue transparente et sucrée du liquide qui doit descendre dans mon corps maintenant que je l’ai payé et je parviens à distinguer le fond du gobelet, bombé comme la lentille d’une loupe, ce qui me donne la nausée. »
Treize Récits et Treize Épitaphes, trad. Ch. Claro.

Le projet scriptural de Vollmann se fonde sur un véritable travail d’écriture ; il œuvre dans la masse et traite le verbe tour à tour comme un chirurgien l’esthétique ou comme un boucher la viande hachée. Certains jeux structurels, on pense notamment aux romans composés sous la forme de mosaïques de récits s’imbriquant les uns aux autres, ne sont pas sans rappeler les tentatives du Nouveau Roman. Mais Vollmann n’est ni théoricien, ni hédoniste, il opère dans le sens de la narration, pour ajouter une valeur supplémentaire à la force du récit ; perdre le lecteur, dessiner par l’éclatement des chapitres l’esprit fou des personnages, la société qui les crée, la ville. Avec Treize Récits et Treize Épitaphes (13 Stories and 13 Epitaphs, 1991), il construit une masse textuelle complexe et signifiante au moyen de longues phrases qui dévident le réel, avant de lancer le narrateur aux quatre coins cardinaux, et dessine ainsi une carte géographique physique, psychologique et narratologique où le lecteur se perd peu à peu, à la manière des étendues descriptives de Simon ou des constructions phrastiques de Pérec.
L’auteur excelle aussi dans la concision. Dans Des putes pour Gloria (Whores for Gloria, 1991), Vollmann parvient à décrire la vie d’un quartier, la déchéance des ombres y habitant, prostituées, pauvres gens, flics, poivrots, en peu de mots, seulement par la cruauté de la langue et de la mise en scène. L’incipit lapidaire du roman s’ouvre sur une prostituée en manque qui s’injecte sa propre diarrhée. Outre la démesure, la brutalité, l’infamie, affichées dès l’introduction du roman, on trouve dans cet acte désespéré et dégradant, une définition irrévocable de l’humanité. L’écriture de Vollmann, dans sa structure et son style, témoigne d’une déchéance qui ne peut être qu’humaine. La recherche de Gloria par le personnage principal – un pauvre type démoli par le feu de la guerre et relâché dans le réel sans soutien – illustre, semble-t-il, la folie couchée sur l’autel d’un rêve perdu, et retrouvé brutalement.

« Tout le monde connait l’histoire de la prostituée qui, ayant compris que son héro était une alliée de moins en moins fiable quelle que soit la quantité qu’elle s’en injectait dans le bras, se souvint dans son désespoir de l’expression « s’injecter de la merde », et remplit alors sa seringue avec sa propre chiasse puis se piqua, donnant ainsi naissance à de magnifiques abcès. »
Des putes pour Gloria, trad. Ch. Claro.

L’art de William T. Vollmann excelle lorsque l’auteur crée des monstres de longueur et de densité. Comment ne pas éprouver une quelconque fascination à la lecture du résumé de La Famille royale (The Royal Family, 2000) ? Un homme d’affaire qui veut monter une boîte à cul spéciale à Las Vegas demande à Henry Tyler de retrouver la « reine » des putes dans les bas-fonds de San Francisco. Un récit limite, peut-être le plus abouti, transporté par le style de l’auteur ; de longues litanies, d’une brutalité terrible, des phrases qui s’entrechoquent, entre larges descriptions extérieures et immersions psychologiques, hachées par des dialogues directs, populaires, tristes, vulgaires, des fulgurances poétiques parfois.

« Elle fixait le visage de Fraise et se rapprochait de plus en plus en se tortillant jusqu’à ce que Chocolat fronce le nez parce que Béatrice sentait mauvais ; mais Fraise, voyant qu’elle avait un public, se sentit suffisamment heureuse et fière pour redorer son récit d’un vernis mythique au point d’y croire elle-même, et parce que Chocolat n’écoutait pas et que Domino était allée vendre sa chatte, personne ne pouvait souiller son récit qui émergea alors tout humide et neuf de son cocon de faits et de probabilités, avant d’embellir et de finir par s’élancer dans les airs comme un papillon de lune […] »
La Famille royale, trad. Ch. Claro.

Vollmann fait exploser les barrières de la fiction, outrepasse les limites du récit, tout en restant proche de l’histoire. Avec La Famille royale, l’auteur expérimente tout, entraîne son lecteur dans un parcours difficile, tant dans les événements racontés que dans leur forme ; ce qui au départ semble esquisser un polar s’avère être un foutage de gueule monumental. Vollmann ne craint pas de pourrir les codes et de dérouter ses lecteurs. Rapidement, l’enquête s’enlise dans la vie des personnages, dans les multiples chapitres sur les putes (autant de joyaux noirs), dans le texte en lui-même qui se déploie en une débauche d’images, de scènes, de sensation, de tranches de vie ; des centaines de pages de catharsis puissante autour d’un homme, d’une ville et de la débauche pour aboutir – et là on pourrait employer le fameux terme métaphysique – à la recherche de soi, finir en apothéose sur un récit post-new-beat d’errance par le chemin de fer, la découverte d’une forme de conscience ; observer un lever de soleil. Il y a dans cette démesure un élément extrêmement classique qui est justement de maltraiter son lecteur, de lui faire subir par et au travers du texte la souffrance de la vie et de la création. Par cette démarche incisive, Vollmann nous rappelle que le roman, par définition, est une arnaque, un réel truqué, une machine construite pour tromper ; un leurre, tout comme la vie.

« Au crépuscule, il retourna à Coffee Camp. Le fleuve était comme de l’or en fusion, avec à sa surface le reflet frais et noir des piles du pont et des arbres, comme du charbon. Il ne connaissait personne et n’avait pas envie de faire la connaissance avec qui que ce soit. Il se cacha sous un buisson et dormit… »
La Famille royale, trad. Ch. Claro.


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Frédéric Jaccaud