EN BREF

 
VOS FILMS DANS LA BOITE AU LETTRES !




En commandant DVD et Blu-Ray sur Amazon.fr vous participez au financement du site car le Cafard cosmique reçoit une petite commission sur les ventes.

Vous contribuez ainsi au financement du site, alors pensez-y !

 

A VOIR AUSSI

Zardoz, de John Boorman [1974]

DVD / 20TH CENTURY FOX HOME ENTERTAINMENT 2002

Par Nébal

On a tous cette image en tête, qui en son temps avait fait la couverture du Retour des 101 nanars de François Forestier : Sean Connery, qu’on qualifiera gentiment de « troublant », engoncé dans un slip moulant rouge vif agrémenté de cartouchières sur torse velu, botté jusqu’aux genoux, moustache on ne peut plus routier 70’s incluse et catogan en prime, revolver en main. Il faut être honnête : on a dû flinguer des costumiers pour moins que ça (… ou on aurait dû). L’image vient de Zardoz, un film de science-fiction de John Boorman, tourné avec un budget dérisoire, qui s’est longtemps payé une très fâcheuse réputation. Mais l’habit ne fait pas le moine, à ce qu’il paraît…


  • Film anglo-irlandais, titre original Zardoz
  • Réalisation : John Boorman
  • Production : John Boorman & Charles Orme
  • Scénario : John Boorman
  • Distribution : Sean Connery (Zed), Charlotte Rampling (Consuella), Sara Kestelman (May), John Alderton (Friend), Niall Buggy (Arthur Frayn / Zardoz)…
  • Musique : David Munrow
  • Durée : 105 mn


RÉSUMÉ

2293. Une immense tête de pierre flotte dans le ciel d’une Terre dévastée. Une horde de barbares aux costumes improbables (donc), parmi lesquels Zed (Sean Connery), se rassemble devant la tête. Celle-ci leur tient d’une voix sépulcrale un étrange et violent discours qui suscite leur enthousiasme fanatique, et que l’on peut en gros résumer ainsi (je cite) : « The gun is good, the penis is evil. » (Oui, quand même.)
Et la tête monumentale de cracher une multitude de fusils qui font la joie des cavaliers exterminateurs. Le générique court ensuite sur le voyage céleste de la tête, et nous découvrons que Zed s’est dissimulé à l’intérieur. Il s’étonne de l’étrange endroit où il se trouve, et en abat bientôt l’unique occupant, Arthur Frayn (Niall Buggy). La tête le conduit dans une zone interdite coupée de son monde, une zone où vit une brochette « d’élus » immortels à la technologie hautement avancée mêlée de passéisme.


Zed comprend bien vite que les barbares dont il faisait partie sont trompés depuis longtemps dans leur adoration du Dieu Zardoz : celui-ci n’était qu’un homme, un de ces Éternels, qui emploient depuis des années les barbares pour exterminer les populations pauvres de la Terre et éviter ainsi une nouvelle crise de surpopulation, puis (et c’est ce changement qui avait troublé Zed) pour exploiter ces « prolétaires » afin qu’ils prodiguent aux Éternels une nourriture qu’ils ne sont plus en mesure de produire eux-mêmes.
C’est que l’immortalité a un coût. Le concepteur du programme – établi par une sorte d’aristocratie scientifico-artistique – fait partie de ceux qui le trouvent même désormais insupportable. Du fait de leur vie éternelle, ils sont nombreux à sombrer progressivement dans une apathie dont rien ne semble pouvoir les tirer ; tout aussi nombreux sont ceux qui, pour avoir de temps à autre eu un comportement jugé « asocial », ont eu à subir la plus terrible sanction prévue par la loi des immortels, le vieillissement, sans que la mort ne soit au bout du voyage.
Et l’on trouve ainsi, un peu à l’extérieur de la communauté, une sorte d’invraisemblable maison de retraite, hantée par des « renégats », petits vieux totalement séniles et vêtus de costumes noirs à l’ancienne, comme une démonstration et un avertissement de l’absurdité de cette vie éternelle coupée du monde et de ce qui définit l’humain, notamment son rapport à autrui.

L’arrivée de Zed dans la communauté (c’est à dessein que l’on emploiera ce terme, tout cela sentant fort la satire, assez bien vue d’ailleurs, de certains délires hippies plus ou moins réactionnaires), on s’en doute, suscite le trouble. Les réactions sont à vrai dire très diverses : certains, la frigide Consuella (Charlotte Rampling) en tête, réclament à tout crin la mise à mort de cet élément perturbateur ; d’autres y voient un sujet d’étude intéressant, une distraction bienvenue dans la morne routine de l’immortalité ; d’autres enfin y voient un outil, permettant éventuellement de faire changer les choses, que ce changement passe par la mort… ou la fécondation. La société des Éternels est en effet totalement asexuée, et le viril Zed y tranche quelque peu : on s’étonne notamment de cet étrange comportement qu’est l’érection… et Consuella, qui la suscite, de s’en offusquer, bien sûr. Quant à Zed, que veut-il, au juste : la vérité… ou la vengeance ?



ÊTRE OU NE PAS ÊTRE UN NANAR

Le costume improbable de Sean Connery n’est pas seul en cause dans la mauvaise réputation de Zardoz. On a en effet souvent présenté ce film comme une boursouflure intello-kitsch, totalement ridicule et imbitable. Difficile, il est vrai, de toujours conserver son sérieux devant ce film, de ne pas être agité d’un léger spasme nerveux devant certaines séquences arty typiques d’une avant-garde qui vieillit mal, devant le péremptoire « The gun is good, the penis is evil » asséné par une gigantesque tête de pierre volante pas hyper bien incrustée dès les premières minutes du film, et, bien sûr, devant l’improbable garde-robe de la quasi-intégralité de la distribution.

John Boorman lui-même, dans les commentaires audio du DVD, laisse entendre à plusieurs reprises qu’il comprendrait fort bien ce genre de réactions. Il reconnaît par exemple avoir réalisé un film beaucoup trop ambitieux pour son budget (un million de dollars, dont 200 000 pour le cachet de Sean Connery, qui avait accepté de tourner « à prix réduit ») ; il reconnaît de même avoir à l’occasion un peu trop expérimenté, et réalisé des scènes qui peuvent sembler risibles, ou du moins grotesques, si l’on ne « rentre » pas dans le film (par exemple, la scène où Friend est condamné à devenir renégat…). Plus loin, il ajoute : « Quand je regarde ce film maintenant, je suis sidéré de ma prétention démesurée dans l’entreprise de cet incroyable pot-pourri. Une entreprise… j’hésite entre « audacieuse » et « ridicule ». »

On hésite, effectivement, tout le long du film. Certes, on a tendance à reléguer Zardoz parmi les plus beaux fleurons du nanar, dans une veine expérimentalo-auteurisante assez rare en la matière mais fournissant à l’occasion de forts beaux spécimens. Aussi, inévitablement, on en trouve une chronique sur l’excellent site Nanarland [1]. Mais dans la catégorie « polémique », tout le monde n’étant pas d’accord sur la nanaritude de la bête (et l’on pourra noter que la plupart des piliers du site y voient un « bon film »… avec tout ce que cette notion peut avoir de relatif sur Nanarland)…


Jouons donc à l’avocat du diable, et commençons par constater, même si cela n’empêche rien, qu’il y a de beaux noms sur l’affiche, à commencer par celui de John Boorman lui-même, ici réalisateur, scénariste et producteur (« Je ne me suis refusé aucun plaisir. C’est un film très personnel. »). S’il traîne clairement quelques casseroles (comme par exemple L’exorciste II : l’hérétique, sur lequel il vaut mieux ne pas s’étendre…), il n’en a pas moins réalisé nombre de très bons films, voire de chefs-d’œuvre (on peut citer Délivrance, Hope And Glory, Le Général, probablement Excalibur, peut-être La Forêt d’émeraude…). Boorman sait incontestablement manier la caméra, et Zardoz ne déroge pas à la règle. Loin des guignoleries diverses auxquelles nous ont habitué les nanars, ce film est maîtrisé de bout en bout, sa réalisation est irréprochable, la photographie (de Geoffrey Unsworth) est somptueuse, et certaines scènes, si elles peuvent agacer par leur côté « expérimental » éventuellement prétentieux, sont même assez remarquables, ainsi celle où Zed se voit « transmettre » des connaissances dans une multitude de langues. Non, franchement, rien à redire à cet égard : sans surprise, John Boorman ne saurait être comparé à un Bruno Mattei ou un Godfrey Ho ; c’est un réalisateur de talent, très investi dans ce film. Accessoirement, c’est aussi quelqu’un qui sait remarquablement bien utiliser la musique dans ses films, ainsi qu’en témoignent notamment Délivrance et, bien sûr, Excalibur ; à vrai dire, John Boorman fait ici avec Beethoven et sa superbe septième Symphonie ce qu’il fera sept ans plus tard avec Wagner et Carl Orff. Là encore, rien à redire.

La distribution n’est d’ailleurs pas en reste, notamment pour ce qui est des deux acteurs les plus connus. Sean Connery et Charlotte Rampling sont quand même des comédiens plus que corrects… Ils livrent ici une bonne performance, Sean Connery incarnant un Zed très viril et brutal mais pas stupide pour autant, et Charlotte Rampling une ravissante Consuella, authentique icône de beauté froide et cruelle, séduisante et agaçante. Les autres acteurs sont également très corrects, quand bien même la tonalité de la mise en scène les incite parfois à un cabotinage qui dépasse franchement les bornes (ainsi pour Niall Buggy, à l’allure également consternante de caricature de sous-Salvador Dali, et plutôt insupportable – mais c’est le personnage de Zardoz / Arthur Frayn qui veut ça, dans un sens…) ou les côtoie parfois dangereusement (John Alderton, dans l’ensemble très bon dans le rôle so british de Friend le bien nommé).



OUTRANCE ET ABSURDE

Reste la question plus problématique des costumes et des décors… Les costumes, donc, sont… ils sont… bref. On ne remerciera pas Christel Kruse Boorman (ravages du népotisme !). Les décors, eux, s’ils jouent aussi la carte du kitsch outrancier à l’occasion, sont souvent assez bien trouvés, voire excellents. En fait, pour les costumes, on pourrait même être gentil et reconnaître que, dans un sens, Excalibur est pas mal aussi dans le genre, après tout, et que ça n’empêche pas que… oui, mais là c’est vrai que…

Passons.

… Sauf que le problème est qu’on ne peut pas vraiment faire l’impasse sur cette allure générale. C’est là une des « difficultés » de Zardoz : rien ne vieillissant aussi vite que l’avant-garde, le film accuse indéniablement son âge. Dans les visuels comme dans les délires plus ou moins arty venant avec la régularité d’une horloge parasiter le récit, c’est bien le produit d’une époque et d’une mentalité, en gros celle d’une intelligentsia post-hippie, artisteuse et vaguement cramée du bulbe. C’est d’autant plus frappant que Zardoz est un film de science-fiction et que, si les effets spéciaux y sont très rares, le vieillissement des visuels n’en est pas moins presque inévitable en la matière. Zardoz étant sur ce plan outrancier, il semble d’autant plus désuet et absurde. Mais il faut noter que ce n’était peut-être pas totalement innocent à l’origine, et que, par un étrange retournement, cela participe finalement aujourd’hui de l’intérêt du film, l’absurde étant à bien des égards son thème principal.


On l’a vu avec le résumé : la vie des « Éternels », cette vie sans mort, se caractérise en effet par l’absurdité. Zed, guidé par Friend, en fait bien vite le constat, quand il rencontre les deux types d’Éternels ayant succombé, les renégats condamnés au vieillissement et à la sénilité sans mort à l’horizon, petits vieux passant leurs journées interminables à danser mollement dans une salle de bal miteuse, et les « apathiques » que rien ne réveille… si ce n’est Zed lui-même, l’élément perturbateur.

Or, pour traiter de ce thème, Boorman (qui s’est en parti inspiré d’un récit d’Aldous Huxley, Jouvence, dans lequel un homme richissime trouve le moyen de prolonger sa vie mais régresse à l’état de singe…) a pris lui aussi le parti de l’absurde et de l’outrancier (ce qui n’est pas sans faire penser, à la même époque à peu près, à la manière de Ken Russel, réalisateur capable du meilleur – Les Diables… – comme du pire – Le Repaire du ver blanc…). D’où bon nombre de scènes qui font écarquiller les yeux (contentez-vous d’imaginer Sean Connery en robe de mariée…), mais qui participent indéniablement de l’atmosphère du film.

Zardoz est ainsi un film outrancier, qui piétine allègrement le bon goût, pour le meilleur… et pour le pire. La science-fiction, d’ailleurs, y est abordée clairement sous l’angle de la fable, et même, autant le dire, du conte philosophique. Tout n’est donc pas à y prendre au premier degré, la symbolique y est omniprésente (et parfois très lourde…), et l’atmosphère générale est passablement surréaliste. Zardoz est un film de science-fiction au sens où Brazil en est un. Rien de plus opposé à 2001 l’odyssée de l’espace, donc, a priori.



« ON PEUT REPROCHER À CE FILM LE FOISONNEMENT D’IDÉES… »

Mais il y a pourtant un point commun, dans un sens, entre le chef-d’œuvre de Stanley Kubrick et l’objet filmique non identifié de John Boorman : une ambition énorme (voir plus haut le témoignage de Boorman lui-même), à la limite de la mégalomanie, et qui ressort assez du traitement baroque de l’ensemble. Comme 2001, mais avec moins de subtilité (et de moyens…), Zardoz traite intelligemment de thèmes tous plus fascinants les uns que les autres. Le problème est qu’il n’a pas à cet égard la même majesté. Boorman a voulu trop en faire, et l’on tend à se perdre dans les innombrables lectures qu’autorise le film et à soupirer après le didactisme appuyé de certaines scènes…
Contrairement à sa réputation totalement infondée, Zardoz n’est en rien un film « vide » ou « creux » : c’est, bien au contraire, un film « trop plein », qui tend à déborder, à partir un peu dans tous les sens, et éventuellement à se perdre. Il y a néanmoins beaucoup à en retirer.


COMMANDER

Non, l’habit ne fait pas le moine, et c’est tant mieux : si Zardoz n’est pas un chef-d’œuvre, ce n’est pas un nanar pour autant. Cela reste néanmoins une « expérience », comme on dit, pour le moins particulière, souvent surprenante, parfois agaçante, parfois frustrante, mais loin d’être inintéressante.
Un film « culte », à sa manière parfois maladroite, d’une ambition démesurée, mais qui mérite sans doute d’être réévalué plus sereinement, maintenant que l’eau a coulé sous les ponts.



Nébal


NOTES

[1] Voyez ici.